Death Wish


Signe des temps, même les films les plus cultes sont remakés. En occurrence, l’idée qu’Eli Roth adapte Un justicier dans la ville (Michael Winner, 1974) titillait la curiosité, encore plus avec Bruce Willis en lieu et place du mythique Charles Bronson. Le résultat ? Jugeons sur pièce.

Pan !

Ce n’est pas la première fois qu’un remake fait tiquer, dans l’idée même. Sur le sujet, je crois qu’on pourra jamais faire pire que Massacre à la tronçonneuse (Tobe Hooper, 1974), remaké par Marcus Nispel en 2003 « comme si besoin était »… L’industrie cinématographique et notre époque étant ce qu’elles sont, aucune œuvre chérie ne semble pouvoir passer à travers les mailles du filet. Si ce n’est vous, vos parents se souviennent tous d’Un justicier dans la ville (1974) qui est un des plus célèbres films de Charles Bronson et du réalisateur avec qui il a collaboré là-dessus, Michael Winner. Culte, c’est le moins qu’on puisse dire, tant ce long-métrage a contribué à lui seul ou presque à instaurer le modèle du film de vigilante, c’est à dire grosso modo un mec ou une meuf qui pour une raison X ou Y « nettoie » la société par lui-même ou par elle-même sans compter sur les forces de l’ordre. Le vigilante, c’est donc Batman tout autant que Travis Bickle (sorte de vigilante intello et justifié pour Cannes) ou son alter ego schraderien Charles Rane dans Légitime Violence (John Lynn, 1977) beaucoup plus dérangeant et audacieux que Taxi Driver (Martin Scorsese, 1976). Dans le cœur du public, Charles Bronson et son personnage de Paul Kersey sont un symbole du vigilante d’autant plus frappant qu’il a été « grand public », c’est à dire synonyme d’un immense succès en salles lors de sa sortie. Ce qu’on appelle la culture populaire a été diablement marquée par cette célèbre image de Bronson mimant une arme avec sa main, une image qu’Eli Roth, dans son remake – et sur l’affiche du film – n’a pu se résoudre à abandonner, comme un signe de son travail dans l’ensemble.

L’histoire de Death Wish 2018 (Death Wish étant le titre original d’Un justicier dans la ville) épouse la simplicité de son modèle. Le canevas est celui d’un père de famille, Paul Kersey, de très bonne situation sociale, qui prenant conscience de la lenteur voire de l’inefficacité des forces de police à retrouver les agresseurs de sa femme et de sa fille décide peu à peu de se faire justice lui-même, puis dérive en une espèce de redresseur de torts. On ne peut pas reprocher à Roth de n’avoir rien ajouté au film originel, ce serait malhonnête. En bon scénariste, il a la bonne idée par exemple de changer le métier de Paul Kersey qui passe d’architecte dans le long-métrage de Winner à chirurgien. Habile modification qui permet des scènes évidentes de conflit intérieur (Kersey qui peut soigner sa propre femme mais aussi ses bourreaux…) assez bienvenues sans être révolutionnaires. C’est surtout dans l’actualisation que Roth marque des points, fustigeant bien entendu le lobby des armes aux Etats-Unis (la séquence dans l’armurerie ou le dialogue final après le gunfight dans la maison de Kersey sont très amusantes) mais aussi de manière prégnante le pouvoir de la communication et réseaux sociaux, des médias traditionnels aux mèmes internet. Eli Roth place son histoire dans l’univers humain de 2018, assénant cette vérité : plus encore qu’en 1974 si un vigilante apparaîtrait de nos jours, il servirait surtout à alimenter le cirque des polémiques médiatiques contradictoires.

Bien qu’il se montre ici fidèle à l’esprit frondeur qui a alimenté quasiment toute sa filmographie – dont Hostel (2006), son meilleur film et peut-être chef-d’œuvre en son genre – Eli Roth laisse tout de même avec Death Wish un sentiment similaire à celui éprouvé devant The Green Inferno (2013) : celui d’une déception face à un produit en réalité bien plus sage que ses modèles. Comme le précédent, Death Wish s’attaque à une matière de base – le film de cannibales pour l’un, le vigilante pour l’autre – qui sent le souffre et la violence. Mais Roth, sur les deux, livre d’abord un travail qui en termes de brutalité est en-deçà de ce à quoi on pouvait s’attendre. Ensuite là où Un justicier dans la ville était dérangeant – il faut reconsidérer le travail singulier de Michael Winner, cinéaste provocateur mais brillant avec des films comme Le Corrupteur ou Le Flingueur – Death Wish se regarde comme une sympathique série B tout juste assez critique. Dans les années 1970, Bronson était le héros américain que l’on voyait d’un coup franchir les limites de la bien-pensance, dans un New-York de nuit et sauvage loin de l’image touristique que le monde pouvait en avoir. L’ambiguïté était totale, notamment dans le rapport troublant qu’il entretenait avec la police. Eli Roth ne retrouve jamais cette ambiguïté frappante ou ne la fait pas culminer si haut, ne parvenant jamais à donner ce coup de poing moral au spectateur. C’est aussi un peu la faute à son choix de casting, Bruce Willis étant plus inexpressif que jamais. Dommage donc, qu’Eli Roth à nouveau se montre plus timide que ses références. Caractéristique personnelle, ou compromis de l’artiste pour continuer à faire les films dont il a envie dans un système beaucoup plus fébrile que les glorieuses décennies passées ?

 


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers.

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