Un raccourci dans le temps


Fort de ses récents records de rentabilité, les studios Disney redonnent une nouvelle chance aux productions originales en live-action après les échecs injustes de A la poursuite de demain (Brad Bird, 2015) et John Carter of Mars (Andrew Stanton, 2012). Malheureusement, l’adaptation de ce roman jeunesse qu’est Un raccourci dans le temps (Ava DuVernay, 2018) et si catastrophique qu’on n’imagine mal Disney s’aventurer à nouveau de si tôt en dehors des mercantiles sentiers des remakes en prises de vue réelles de ses classiques.

Le Temps c’est de l’argent

Même si dans la maison certains font partie de la tribu qui continue de penser que la critique comme le public ont injustement disqualifié A la poursuite de demain (Tomorrowland pour les vrais) de Brad Bird – grand film incompris , même si votre serviteur essaie, autant qu’il le peut, de défendre les studios Disney face à l’armada de critiques qu’ils peuvent recevoir d’une armée de haineux sans arguments, cette fois, on ne va pas tortiller du cul. Il serait disconvenu de défendre ce qui pourrait bien être le pire blockbusters qu’on ait vu depuis vingt ans. Rien de moins. Confié à Ava DuVernay, réalisatrice de Selma (2014) et Le 13e (2016) – deux films qui firent parler d’eux parce qu’associés à une nouvelle vague d’un cinéma noir revendicateur – voir mon article Vers une nouvelle blaxploitation ? – cette super-production produite par le studio de Mickey comptabilise un tout petit budget, absolument pas astronomique, de 110 millions de dollars. L’idée derrière cette entreprise d’adaptation d’un roman jeunesse à succès (signé Madeleine L’Engle et paru en 1962) est évidemment d’en tirer une saga, puisque le premier volume étant vite devenu un best-seller, il a naturellement eu le droit à quatre suites. Pour l’heure, le score catastrophique du long-métrage au box-office nous épargnera surement de retrouver ces fades héros dans d’autres aventures. Reste à vous dire désormais pourquoi l’on peut dire bien haut : tant mieux !

D’abord, essayons de raconter l’histoire de ce film à raccourcis, sans prendre trop de raccourcis. Chris Pine, qui a le charisme de son nom de famille, incarne un brillant scientifique marié à une brillante scientifique. Tous deux ont découvert un moyen mathématique de voyager dans l’univers tout entier par le simple fait de la pensée. Tu penses et voilà. Ne me demandez pas plus d’explications du pourquoi ou du comment, car celles présentes dans le film ne sont pas forcément plus détaillées que celles que je viens de vous donner. C’est là le premier problème d’un scénario qui enchainera pendant près de deux heures les raccourcis dans le temps comme l’indique son titre, mais de façon générale, les raccourcis tout court. Revenons en à notre intrigue. Notre tête de pine a réussi à se balancer dans l’univers par la pensée mais s’y retrouve bloqué. Le récit démarre véritablement à ce moment là et suit sa femme et ses deux enfants dans leur quotidien sans ce père et mari absent. La plus grande, Meg, est une gamine en manque d’assurance, ostracisée à l’école par des petites pétasses qui la trouvent sûrement un peu trop intelligente. Son petit frère, gamin tellement brillant qu’il en devient inquiétant, porte par ailleurs un nom d’enfant-démon évident : Charles Wallace. Ce dernier se retrouve lié – par un quiproquo inexpliqué et qui le restera – à un trio de fées délurées – dont l’une s’appelle Quiproquo, ce qui a le mérité d’être une coïncidence amusante – qui voient en lui le sauveur de l’univers et assurent être venues sur Terre pour les aider à retrouver leur père. Faut suivre. Accompagnée de Calvin, son love-interest dont l’utilité scénaristique est proche du néant, Meg se retrouve embringuée avec son petit frère démoniaque dans une aventure sans queue ni tête qui fera passer Lewis Caroll pour un amateur de cigarettes électroniques. Propulsé à travers l’univers, nos héros vont faire la rencontre de fleurs qui parlent en couleurs, de fées qui se transforment en feuille-raie manta, d’une autre qui parlent en citant des hommes et femmes célèbres, d’un médium qui vit en équilibre dans des cavernes d’ambres et d’une géante qui a des sourcils en diamants incarnée par Oprah Winfrey.

Le niveau de kitscherie qu’atteint cette épopée sans souffle l’impose comme l’une des références du nanar sur-budgeté dont on imagine mal voir émerger une concurrence sérieuse dans les années à venir. Le rocambolesque des situations, les prestations catastrophiques, l’univers visuel absolument hideux où se côtoient des effets numériques de très bas étage et des incrustations sur fond vert qui donnent la nausée tant elles sont nombreuses – je pense qu’on approche facilement 75% des plans du film – nous feraient presque passer Flash Gordon (Mike Hodges, 1980) pour une œuvre à la direction artistique raffinée. Tout cela est enfin enveloppé dans une entreprise cynique au possible, davantage mercantile que militante, de mettre en avant les minorités. Le problème est que cette jeune fille, comme tous les personnages du reste, manque d’aspérités, d’incarnation et d’un minimum d’attaches émotionnelles. Le constat, qu’on avait déjà fait dans l’article Misères du Disney-féminisme, c’est que ces personnages de filles, revendiquées comme différentes du tout-venant de la production parce qu’elles auraient le leadership et défendraient un certain idéal progressiste, ne gagnent pas pour autant en caractérisation et sont quasiment toujours écrites avec les pieds. Donner le premier rôle à une jeune fille inconnue, afro-américaine et métisse, entichée d’un jeune blond aux yeux bleus, accompagnée d’un petit frère adopté aux Philippines et d’un trio de fée marraine représentant la diversité américaine  – une wasp rousse, une indienne et une afro-américaine – ne fait pas tout. Reste à accompagner cette démarche d’un propos moins condescendant et mielleux, où l’on se gargarise d’un message de paix, d’amour et d’acceptation de l’autre de contes de fées qui ferait même rire de gêne les plus jeunes enfants. Certains diront qu’on tient là la définition même de Disney, et là encore, il faudra se battre pour leur rappeler qu’historiquement, l’identité Disney ce n’est pas que ça (voir notre dossier sur la question) et ré-invoquer le spectre du psychédélisme du chef-d’oeuvre Alice au Pays des Merveilles (1951) par exemple. Ici, ce même psychédélisme qui semble pourtant faire partie de l’ADN du roman et de son univers, se retrouve galvaudé par une mièvrerie insupportable et une esthétique de téléfilm Disney Channel. Inutile d’aller plus loin dans la diatribe, Un raccourci dans le temps est une torture pour les yeux et l’esprit, il n’y a rien d’autre à en dire. Mais bordel, quelles bêtises ont bien pu faire les enfants du monde pour mériter pareille punition ?


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.

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