36.15 : Code Père Noël


On les connaissait davantage pour leur faculté à dénicher des pépites du cinéma de genre(s) italien, Le Chat qui Fume étend son champs d’action au cinéma de genre français oublié et en donnant au second film de René Manzor, 36.15 : Code Père Noël (1990), une édition à la hauteur de la réputation de ce long-métrage culte et quasiment introuvable.

Le père noël est une ordure

On a beau rouler des mécaniques et se targuer parfois d’avoir une certaine culture cinéphile, sans clivages et sans a priori, il peut arriver qu’on tombe des nues en découvrant un film. « Comment ai-je pu passer à côté de cela tout ce temps ? » c’est exactement la réaction que j’ai eu au regard de 36.15 : Code Père Noël (René Manzor, 1990) dont j’avais vaguement entendu parler durant mes jeunes années où je m’intéressais goulument au cinéma de genre, sans avoir vraiment osé m’y pencher. Il faut dire qu’avec son titre joliment désuet, son pitch « un psychopathe se déguise en père noël pour trucider un enfant » et la mention insolite « Francis Lalanne présente » (il est le frère du réalisateur et le producteur du film) ce package pourrait naturellement évoquer aujourd’hui une certaine caution kitsch et faire immédiatement rêvasser au potentiel nanar qu’une telle œuvre pourrait revêtir. Or, c’est bien sur ce point que la vision provoque un véritable électrochoc. Dès les premières minutes on découvre, yeux tout écarquillés, un film dont la mise en scène millimétrée force l’admiration. Caméra mobile, mouvements élégants, décadrages esthétiques, vraie science du découpage et gestion brillante de l’angoisse : la réalisation de Manzor épouse le style en vogue dans le Hollywood de l’époque, évoquant le cinéma de Spielberg, Carpenter et Joe Dante. A ce titre, le récit opère un dérapage contrôlé du film de noël gentiment insolent façon Maman, j’ai raté l’avion ! (Chris Columbus, 1990) – auquel on pense très souvent puisqu’il fonctionne sur le même pitch, un ou des individus s’introduisent dans une maison et se retrouvent confrontés à un enfant débrouillard qui va les repousser – à un slasher movie d’une âpreté glaçante. Manzor parvient avec brio à créer le malaise dans des séquences qui, si elles ne sont jamais gores, utilisent la mise en scène comme une arme, les raccords comme des coups de couteau. A la vision du film, le constat est clair, on tient là un metteur en scène brillant dont on ne peut que regretter qu’il n’ait pas davantage trouvé sa place dans le paysage du cinéma français. Obligé de s’exiler aux États-Unis – comme beaucoup d’autres le feront après lui – Manzor fut notamment adoubé par Spielberg et Lucas qui lui confièrent plusieurs épisodes de la série Young Indiana Jones (1992-1994).

Comment expliquer que le cinéma français n’ait pas alors emboité le pas du cinéma américain de l’époque, embrassé le sillage ouvert par René Manzor, pour tracer son propre chemin et développer des comédies d’horreur familiales ayant une vraie identité française ? Si le film de Manzor a tout d’un film culte, il l’est devenu pour des raisons inverses à des oeuvres comme celles de Spielberg et Dante. Si ce dernier a réussi à faire d’une joyeuse satire horrifique déguisée en film de noël, Gremlins (Joe Dante, 1984) un succès mondial – plus de 3 millions d’entrées en France, excusez du peu – son homologue francophone 36.15 : Code Père Noël n’avait bénéficié à l’époque que d’une sortie restreinte – on pourrait même parler d’une sortie technique de l’aveu de son réalisateur – et ne fut donc vu que par les amateurs du cinéma de genre biberonnés à Starfix qui ont soutenu l’objet à sa sortie. Pourtant, ces deux films possèdent des atomes crochus, un langage commun. S’il est difficile et vain de tenter de refaire l’histoire, il convient aujourd’hui de remettre en lumière un metteur en scène injustement sous-estimé, dont la filmographie protéiforme – beaucoup de téléfilms et épisodes de séries françaises bas-de-gamme auxquelles il apportait son savoir-faire parce qu’il faut bien manger… – dévoilent quelques moments de grâce dont un premier film étonnant qui ne fait pas genre lui aussi, découvert dans la foulée de celui-ci et dont on vous reparlera très vite sobrement intitulé Le Passage (René Manzor, 1996). Un long-métrage dans lequel Alain Delon incarne un réalisateur de films d’animation qui fait un pacte avec la mort…On note aussi dans la carrière de Manzor une tentative de comédie fantastique semi-internationale – le film a été tourné deux fois, en français et en anglais – Un amour de sorcière (René Manzor, 1997) que j’avais découvert en salles du temps où j’étais encore un petit enfant et qui m’avait laissé une sensation duveteuse, du fait de sa charge érotique assez troublante.

Le Chat qui Fume dont le travail exceptionnel d’éditeur mérite tous nos éloges et notre attention – croyez-le ou pas, c’est loin d’être de la lèche, on le pense vraiment et puis on ne fait pas de lèche à un chat sans cracher des boules de poils… – était davantage connu pour sa faculté à redorer le blason de films de genre(s) italiens en leur offrant des écrins de diamants. Avec 36.15 : Code Père Noël, l’éditeur étend donc son spectre en exhumant une première pépite du cinéma de genre(s) français et en remettant en lumière un cinéaste injustement disqualifié. Si le master est parfaitement restauré, on décalera nos éloges plutôt sur les bonus, auxquels l’éditeur met toujours le plus grand soin et qui offrent un entretien passionnant avec le cinéaste, le jeune acteur du film (fils de René Manzor) qui a bien grandi, des analyses parallèles précieuses et des documents de travail instructifs – dont une comparaison entre le film et le story-board – qui viennent nous rappeler, si on ne l’avait pas déjà compris, la précision de mise en scène du réalisateur. Une édition prestigieuse qui s’ajoute au catalogue irréprochable de l’éditeur et qui ouvre la voie à une revigoration de l’édition du cinéma de genre français et de ces titres perdus. Si le line-up de l’éditeur pour 2018 laisse, dans son ensemble, plutôt rêveur, on ne peut qu’attendre impatiemment l’édition de deux autres films de genre français, fraîchement annoncés par le félin clopeur : La Saignée (Claude Mulot, 1971) et La Rose Ecorchée (Claude Mulot, 1969). J’ai déjà envie de ronronner.


A propos Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre. A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu.

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