Un Oscar pour César


À l’heure où l’Académie des Oscars va annoncer ses nommés, revenons sur ce que nous considérons au sein de la rédaction de Fais pas genre ! comme ce qui pourrait devenir l’une des plus grandes injustices de l’histoire du cinéma : l’oubli systématique des acteurs de capture de mouvement dans la sélection des candidats pour l’obtention des statuettes dorées.

Rendre à César…

Il y’a quelques semaines a eu lieu la fameuse cérémonie des Golden Globes qui a couronné – on l’avait vu arriver gros comme une maison – l’anglais Gary Oldman, auréolé pour sa prestation dans Les Heures Sombres (Joe Wright, 2018) dans lequel il incarne un Churchill plus vrai que nature grâce à une couche épaisse de prothèses en latex. Cette récompense préfigurant une nomination certaine aux Oscars et une victoire presque assurée, cela nous rappelle à nouveau la petite recette miracle que tout comédien en quête de succès aime à employer pour glaner les récompenses : un savant mélange entre l’incarnation d’un personnage historique (ou une personnalité de faits divers ça fonctionne aussi) allié à trois heures (voir plus) de maquillages quotidiens, ou une métamorphose physique conséquente. Ce combo imparable a offert un Oscar à beaucoup d’acteurs et actrices : de Marion Cotillard pour son rôle d’Édith Piaf (La Môme, Olivier Dahan, 2007) à Nicole Kidman pour celui de l’autrice Virginia Woolf (The Hours, Stephen Daldry, 2003) en passant par Meryl Streep pour La Dame de fer (Phyllippa Lloyd, 2012) ou encore Charlize Theron dans Monster (Patty Jenkins, 2003) et côté mec, ils ne sont pas en restes, qu’il s’agisse de Daniel Day Lewis pour son rôle d’Abraham Lincoln (Lincoln, Steven Spielberg, 2013) ou de Eddie Redmayne pour celui de Stephen Hawking (Une merveilleuse histoire du temps, James Marsh, 2014). Et cela uniquement pour les vainqueurs, car si l’on élargit aux nommés ils se comptent par dizaines  de  Eddie Redmayne – encore lui, transgenre dans The Danish girl (Tom Hooper, 2016) à Steve Carell (Foxcatcher, Bennett Miller, 2014), en passant par Christian Bale (American Bluff, David O. Russell, 2013), Glenn Close (Albert Nobbs, Rodrigo García, 2012), Cate Blanchett (I’m Not there, Todd Haynes, 2007), Al Pacino (Dick Tracy, Warren Beatty, 1990) ou encore John Hurt (Elephant Man, David Lynch, 1981). Bien sûr j’en oublie beaucoup, mais vous n’allez pas m’en vouloir d’arrêter là cette énumération. C’est désormais une réalité, on sait pertinemment qu’un comédien grimé, particulièrement quand il est déjà célèbre, a plus de chance de cumuler récompenses et prix pour sa prestation, qu’un autre qui n’aurait pas passé trois heures par jour entre les mains des maquilleurs. Cette performance, celle de se transfigurer (littéralement) prend souvent le pas sur les nuances de jeu d’acteur. Ainsi, si le talent de Marion Cotillard dans La Môme est plus qu’indéniable, pour ce qui est du jeu de Gary Oldman dans Les Heures Sombres – très bon acteur au demeurant – on ne peut que constater qu’il se perd inévitablement sous les couches de latex. Le maquillage est si envahissant – ne persiste à l’écran, du visage de Oldman, uniquement de petites zones entourant les yeux et la bouche – que l’on en vient à se demander pourquoi le réalisateur n’a pas simplement choisi un comédien ressemblant davantage à Winston Churchill (ne serait-ce que John Lithgow dans la formidable série Netflix, The Crown) pour l’incarner.

La réponse est toute trouvée, les couches de latex et/ou les transformations physiques des acteurs sont à ce jour de redoutables arguments marketing pour les films et qui plus est, un conséquent tremplin pour les Oscars. Ce constat fait, il convient sûrement de reposer l’épineuse question du traitement fait (à savoir l’indifférence ou le mépris) aux acteurs de performance capture. À titre personnel, j’estime particulièrement injuste qu’Andy Serkis ne fût pas au moins nommé pour l’un des deux derniers volets de la saga de La Planète des Singes (Matt Reeves, 2014 et 2017), dans lesquels il parvint à révolutionner encore plus la performance capture après l’avoir déjà fait avec son ancêtre, la motion capture, en donnant vie au fameux Gollum du Seigneur des Anneaux (2001-2003, Peter Jackson). En incarnant le singe César, de film en film de cette incroyable trilogie, Serkis donna véritablement ses lettres de noblesse à la performance capture. D’aucuns rétorqueraient que le Churchill incarné par Gary Oldman reste, malgré le maquillage, foncièrement de chair et d’os tandis que le César de Serkis, quant à lui, n’est rien d’autre qu’un amas de pixels numériques. Soit, mais sous le singe numérique, on reconnaît les nuances de jeu de l’acteur qui lui donne vie : son regard, son intensité corporelle, sa puissance vocale. Ainsi, il y a plus, à mon sens, d’Andy Serkis derrière l’animation numérique de César que de Gary Oldman derrière le latex de son Churchill. Ce constat fait, si l’on récompense les comédiens maquillés, ainsi que les équipes de maquillages (Oscars des Meilleurs Maquillages et Coiffures) ne serait-il pas juste de récompenser tout autant les comédiens en combinaisons que les équipes d’animateurs – déjà multi-récompensés d’Oscars des Meilleurs Effets-Spéciaux pour leurs exploits techniques. Car si souvent la question de la paternité d’un personnage en performance-capture se pose – à savoir, « Le personnage numérique est-il plus du fait de l’animateur ou de l’acteur ? » – elle constitue aussi l’argument principal de l’Académie des Oscars pour justifier leur refus de rendre éligible Andy Serkis à une nomination dans la catégorie Meilleur Acteur. Or, il faut savoir qu’à l’époque du Seigneur des anneaux, aux balbutiements de la technique donc, les animateurs ont ainsi pu reproduire 60% du visage d’Andy Serkis et n’en « inventer » que 40% selon Joe Letteri. (directeur du département des effets visuels sur la trilogie du Seigneur des anneaux et de La Planète des Singes). Cette épineuse question ne se pose jamais lorsque cela concerne les maquilleurs et les comédiens qu’ils couvrent de latex alors même qu’il semble pourtant clair que le personnage n’existerait pas en tant que tel sans l’intervention des équipes de maquillage. Andy Serkis a d’ailleurs déclaré qu’il serait contre une catégorie spéciale pour récompenser les meilleurs acteurs de performance-capture. Un comédien est un comédien et le reste, peu importe qu’il soit couvert de latex, ou qu’il soit numérique.

À contre-exemple (ou presque), Brad Pitt fut nommé dans la catégorie Meilleur Acteur (et les maquilleurs eux-mêmes oscarisés) pour L’étrange histoire de Benjamin Button (David Fincher, 2008) alors que son rôle existe en partie grâce à l’utilisation à l’époque d’un nouvel effet numérique et d’un nouveau système de caméra. La caméra Contour permit en effet de capturer le visage de l’acteur et de le reconstruire en 3D sur ordinateur afin de le déconstruire à nouveau, le modeler à la guise des animateurs, le vieillir et le rajeunir à loisir. Sil l’on peut objecter qu’a contrario de Serkis, Brad Pitt apparaissait à de nombreux moments dans le film sans maquillages ou transformations numériques, il n’en demeure pas moins que déjà à cette époque, la statuette lui échappa des mains – il fut victime d’une campagne médiatique estimant que sa doublure numérique était plus présente à l’écran que lui même – et qu’on peut facilement estimer qu’il l’aurait remporté sans mal et n’aurait pas été victime d’un tel pugilat, si sa prestation n’avait fait appel qu’au latex. Ruppert Wyatt, réalisateur de La Planète des Singes : Les Origines, repoussa les limites de la performance capture, notamment grâce au concours de Joe Letteri et les équipes de Weta Digital, en exigeant de pouvoir filmer les performances des comédiens de performance-capture, dans des décors réels, ce qui était jusqu’alors impossible. Les tournages ne se passant auparavant que dans un grand hangar, entourées de caméra à 360° ou presque, appelées le Volume. Alors que la capture de mouvements/performances avait déjà bien évolué techniquement depuis Le Seigneur des anneaux, grâce notamment à Avatar (James Cameron (2009) ou encore Les Aventures de Tintin : Le Secret de La Licorne (Steven Spielberg, 2011), la technologie connaît un énorme bond en avant et permet de mélanger sans problèmes, acteurs « réels » et personnages « virtuels », dans des décors naturels, s’émancipant donc de tout ce qui était jusqu’alors handicapant. Les animateurs peuvent également s’approcher au plus près du jeu du comédien, pouvant désormais le retranscrire fidèlement à plus de 90 % !

Alors, à quelques jours des nominations, il convient d’espérer que cette chère académie des Oscars prenne en compte l’appel des cinéphiles et accepte enfin cette évolution technologique et s’y adapte enfin. Même si l’on imagine mal cette nomination arriver sans un quelconque effet d’annonce – l’Académie n’a toujours pas officialisée la faisabilité légale d’une telle désignation – il conviendrait au moins que soit décidé de remettre à Andy Serkis, porte-parole et emblème de la performance-capture, une statuette d’honneur afin, tout au moins, de le remercier pour son apport indéniable dans l’évolution de cette technique. On ne s’étonnera pas que l’Académie reste académique, son nom l’indique, mais ne faut-il pas rendre à César ce qui lui appartient…


A propos de Angie Haÿne

Biberonnée aux Chair de Poule et à X-Files, Angie grandit avec une tendresse particulière pour les monstres, la faute à Jean Cocteau et sa bête, et développe en même temps une phobie envers les enfants démons. Elle tombe amoureuse d'Antoine Doinel en 1999 et cherche depuis un moyen d'entrer les films de Truffaut pour l'épouser. En attendant, elle joue la comédie et a écrit un mémoire de recherche s'intitulant "Du masque neutre au masque numérique - Le corps de l'acteur à l'ère de la capture de mouvement", et le titre en jette plus que le contenu !

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