Under the Shadow


Premier long métrage du réalisateur iranien Babak Anvari, Under the Shadow était en compétition au Festival de Gérardmer 2017. Déjà vainqueur de plusieurs prix dans d’autres festivals autour du monde, Under the Shadow  faisait partie des outsiders de la compétition bien qu’il devait faire face à des concurrents de taille dont Split (M. Night Shyamalan, 2017) et bien sûr Grave (Julia Ducournau, 2017) qui a remporté le Grand Prix. Under The Shadow  ne repart pas bredouille non plus puisqu’il a empoché le Prix du Jury et le Prix Syfy.


Djinn Tonic

Nous sommes à Téhéran, en 1984 et en plein conflit armé entre l’Iran et l’Irak. Notre héroïne, Shideh – Narges Rashidi – et sa fille Dorsa – Avin Manshadi – se retrouvent seules dans leur appartement alors qu’Iraj, mari, père et médecin, est appelé sur le champ de bataille. Très rapidement, des événements mystérieux surviennent entre deux frappes de missiles irakiens : En effet, la jeune Dorsa est persuadée d’être en communication avec un djinn et ce dernier lui aurait subtilisé sa poupée. Dorsa semble victime de visions effrayantes et sa mère, Shideh, pourtant très terre à terre, va devoir se faire une raison sur la véracité de ces événements…Comme le laisse entendre ce synopsis, Under the Shadow est un film en deux parties. Une première partie beaucoup plus politico-sociale et une deuxième partie bien plus fantastique, voire horrifique. Même si ces deux phases de l’œuvre iranienne s’entremêlent parfois, c’est véritablement un film en deux chapitres que nous propose Babak Anvari. Le premier chapitre nous dépeint le paysage politique et social de l’Iran dans les années 1980. Avec des personnages ancrés dans cette société, Babak Anvari nous propose, surtout à travers le personnage de la mère, mais également de quelques personnages secondaires entrant en interaction avec celle-ci, une critique sans pincettes de la société iranienne, une société dans laquelle la femme a énormément d’obligations et de devoirs mais très peu de droits et libertés. Au tout début du film, Shideh se voit notamment interdire la reprise de ses études de médecine pour avoir participé à un mouvement politique anti-gouvernemental quelques années auparavant. Plus tard dans le film, elle est également menacée de coups de fouet pour être sortie dans la rue dans une tenue jugée obscène (elle n’avait pas son voile)… Bref, Anvari nous décrit une société dans laquelle la femme a une place très (trop !) limitée. Il incite même le spectateur à se questionner sur la place de la femme dans cette société : en a-t-elle réellement une dans cet Iran des années 80 en pleine transformation ? Les femmes sont obligées de porter le voile, la religion prend une place beaucoup plus importante dans les considérations politiques mais également plus intimes de la société… Le talent du réalisateur est d’avoir su nous proposer cette vision et ces questionnements de manière subtile, sans l’imposer dans le récit et en laissant une grande place aux réflexions et interrogations du spectateur.

Puis petit à petit, le scénario et les différents événements qui en découlent font planer le doute : la poupée de Dorsa qui disparaît suite à un bombardement sur l’immeuble familial, son jeune ami supposé muet qui se met à lui parler et surtout de multiples apparitions étranges comme celle d’une femme voilée sans visage, et celle – qu’on ne verra jamais à l’écran – d’un djinn malveillant. Un aspect fantastique prend de plus en plus de place dans le récit et la réalisation d’Anvari jusqu’à cette scène finale complètement effrénée et oppressante dans laquelle le sol aspire littéralement notre héroïne. Pourtant, même si tout cela semble avoir réellement lieu, on ne peut s’empêcher, et jusqu’au début du générique de fin, de se demander si tout cela est vraiment en train de se passer ou si l’on n’assiste tout simplement pas au fruit de l’imagination de la jeune Dorsa, ou même plutôt de Shideh. La jeune femme, littéralement écartelée entre son rôle de mère et de femme et son envie de liberté pourrait s’imaginer tous ces événements afin d’apaiser la tension politico-sociale qui s’exerce en et autour d’elle. On peut également se demander s’il ne s’agit pas des effets de l’endoctrinement religieux dont Shideh semble victime à plusieurs moments du film, notamment de la part de l’une de ses voisines qui est convaincue de l’existence des djinns puisqu’ils seraient même cités dans le Coran. Ainsi, nous sommes en droit de penser que Shideh sombre progressivement au fil du film, victime de toutes ces tensions internes et injonctions paradoxales auxquelles elle doit faire face, une sorte de destruction progressive de sa psyché qui ne pourra retrouver l’équilibre qu’une fois qu’elle aura arraché sa liberté et son indépendance des mains de ce djinn et de cette femme mystérieuse que l’on peut qualifier de représentations mentales de cette doctrine religieuse, politique et sociale qui sévit dans la société iranienne. Plus qu’un film politico-social ou fantastique, Under the Shadow semble donc être avant tout un film féministe. Prisonnière des idéaux politiques et religieux de la société iranienne des années 80, Shideh s’accroche à quelques dernières reliques d’une civilisation orientale plus libérée : un magnétoscope, une cassette de Jane Fonda, des clips américains ou le non port du voile dans son immeuble. Under the Shadow est donc forcément également un film sur le rôle de la femme et surtout le rôle de la mère. Le scénario s’attache  à développer la relation mère/fille entre Shideh et Dorsa. Une relation vécue paradoxalement par la mère, emprise d’une envie de liberté, qui va être la source des événements horrifiques de la deuxième partie du film.

A ce jeu, l’actrice Narges Rashidi est tout bonnement excellente. Aidée par un découpage des scènes et un montage aux petits oignons, l’actrice nous délivre une prestation époustouflante, parvenant à nous faire ressentir progressivement son entrée dans une espèce de folie. Elle parvient de par son jeu à faire monter la tension en même temps que les événements et la réalisation deviennent de plus en plus oppressants. Sa palette d’émotions est très large, des pleurs à l’angoisse en passant par la rage et la colère, tout y est. La jeune actrice qui interprète la petite Dorsa n’est pas en reste puisqu’elle est très efficace dans son interprétation et parvient parfaitement à installer le doute dans la tête des spectateurs. Cette performance des deux actrices ne serait bien sûr pas grand-chose sans le talent du réalisateur : nous l’avons dit, Babak Anvari nous prouve tout son talent de monteur avec des scènes souvent très courtes qui imposent un rythme effréné au film. Très à l’aise dans cet exercice d’équilibriste entre film sociétal et film fantastique, le réalisateur iranien prouve qu’il faudra le surveiller à l’avenir. Vous l’aurez compris, Under the Shadow est donc un film comme peu d’autres. Plein d’ambitions idéologiques, le film iranien n’en reste pas moins un film de genre qui parvient de manière assez unique à associé le commentaire social au fantastique, le féminisme à l’épouvante.


A propos Flavien Albarras

Un amour infini pour le cinéma de Kubrick, une passion perverse pour les super-héros en slip moulant, un intérêt certains pour le cinéma indépendant et une curiosité malsaine pour le cinéma d'horreur, on peut dire que les goûts de Flavien sont le reflet du pandémonium qui règne dans sa tête.

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