L’Enclave


S’il est vrai que l’on entend plus souvent parler du cinéma iranien ou persan suite aux malheureuses arrestations de certains des plus connus et auréolés réalisateurs du pays (Jafar Panahi étant le plus célèbre parmi beaucoup d’autres) il n’en demeure pas moins que le cinéma iranien commence peu à peu à se faire une place dans la sphère du cinéma mondial. En témoigne le récent succès en salle de Une Séparation, primé à Berlin, et la reconnaissance sur la scène internationale d’auteurs comme Abbas Kiarostami. Malgré cela, malmené par une censure politique réelle, le cinéma iranien reste cloisonné : aussi, c’est à ce titre que L’enclave (Harim en version originale) marque un réel tournant dans l’histoire du cinéma persan, car il est considéré comme le tout premier film d’horreur/épouvante ou thriller fantastique produit par le pays.

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Premier du Genre et Genre Premier

Réalisé en 2009 par Reza Khatibi, L’enclave raconte l’histoire du major Mohebi, un officier de police expérimenté, qui est sur les traces des meurtres mystérieux de quelques touristes dans les forêts du Nord de l’Iran, dans une zone que les habitants désignent comme étrange et maudite. Désirant révéler les secrets que cachent ces meurtres à répétition, Mohebi va lui-même s’aventurer dans la zone interdite, à ses risques et périls. Il se trouve petit à petit happé par d’étranges phénomènes : des djinns séviraient dans les parages.

Véritable exercice de style, le film utilise les ressorts dramatique et scénaristique de la plupart des thriller et film d’épouvante. A ce titre, la mise en scène de Reza Khatibi est certes très stéréotypée – les sursauts provoqués sont très programmés – mais elle n’en demeure pas moins d’une étonnante efficacité. En utilisant tous les lieux communs des genres auxquels il rend hommage, le réalisateur parvient à convaincre son spectateur, même si celui-ci a l’œil davantage habitué à un autre idéal. Car même si le manque de moyen se sent à l’écran, on se laisse transporter, le dépaysement s’apprécie facilement, de manière complice, un peu de la même manière qu’on se sent voyager dans une autre dimension en regardant un Kiarostami. Cette saveur d’un autre cinéma, loin des flots financiers de celui qui sévit en Europe et aux Etats-Unis, est intact avec L’enclave : d’emblée, il s’agit bien d’un film iranien.

Rencontré au Festival du Film d’Amiens où le film était présenté hors-compétition – et où il a reçu un bon accueil du public – le réalisateur Reza Khatibi s’est quelque peu confié sur les conditions de tournage de L’enclave. S’il tient à préciser que le film a été réalisé avec “à peine le budget d’un court-métrage en France”, il reste fier d’avoir contribué à ouvrir certaines portes pour le cinéma de son pays, encore très cloisonné. Pour ce film, il a eu la chance d’être entouré d’un parterre de stars du cinéma iranien, qui ont accepté les yeux fermés de jouer dans cette histoire fantastique sur les Djinns, tous conscients qu’il s’agissait là d’un véritable bond en avant pour le cinéma de leur pays. Mais voilà, Reza Khatibi n’a pas les moyens d’un Kiarostami, c’est sûr, son cinéma de genre est de fait mal exposé, en tout cas moins que les films de Jafar Panahi et consorts qui font des films plus “traditionnels” dont les sujets politiques et engagés sont plus à même de séduire les festivals, en quête d’un style de film particulier. Alors, pour tourner L’enclave, le réalisateur n’a eu qu’une caméra DV, et avec ça, une bonne dose de débrouillardise. Il expliqua lors de sa venue à Amiens avoir tenté de reproduire l’aspect pellicule avec ces petites caméras DV en usant de différentes techniques, comme par exemple, accentuer les distances entre les personnages lors des scènes de dialogues pour garantir une profondeur de champ plus proche du flou de la pellicule. Les mouvements de caméra, les effets de multi-caméra, sont tous factices, et cette débrouillardise visible à l’écran pour n’importe quel œil un tant soit peu averti, permet au film de prendre une dimension supplémentaire : celle qui donne tant de charme aux productions amateurs. Ces films réalisés sans budget conséquent, mais qui étonnent par leur incroyable maîtrise.

Alors bien sûr, un œil occidental abreuvé de télévision et de cinéma hollywoodien, verra très vite dans L’enclave une réalisation proche des téléfilms de l’été ou des sous-séries à la française, ersatz de leurs homologues américaines. Mais il faut nécessairement remettre le film dans son contexte, autant financier que politique. Fait avec pas grand chose, le film est d’une ambition rare dans son pays, et les pressions politiques émises par le régime en place sur le septième art ne rendaient pas l’idée d’un film de genre iranien vraiment évidente. Même si, d’une certaine manière, le film respecte les traditions culturelles et religieuses du pays, et qu’en cela la censure iranienne – très proche du code Hays américain des années ’30 à ’60 – l’a logiquement épargné. En effet, le film parle du mythe musulman que sont les djinns, sans en dénaturer l’esprit, avec une dimension spirituelle de l’histoire revendiquée et assumée.

Quasiment introuvable – ou bien que l’on me dise où – le film n’est à ma connaissance jamais sorti en salle, ni même en quelconque format vidéo. C’est bien dommage pour ce film qui mérite le coup d’œil, et qui permet de porter un premier regard sur le probable début d’un cinéma de genre dans le cinéma persan. Reza Khatibi, lui, réside aujourd’hui en France (ou en tout cas, à l’époque de la diffusion au Festival d’Amiens) et espérait désormais continuer sa carrière dans notre pays. Nous espérons pouvoir peut-être décrocher une interview de lui, afin d’avoir son regard personnel sur ce film, et sur ce qu’il représente pour le cinéma iranien. Reza, si tu nous lis, on adorerait t’écouter.


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.

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