Tinam Bordage, l’extrême cinéphile 1


Le 3 mars 2017, va s’ouvrir la troisième édition du Sadique-master Festival, premier festival en France dédié au cinéma underground, extrême, tourné avec une DV dégueulasse ou avec des sujets aussi grands publics que la nécro-copro-zoophilie. Fais Pas Genre étant ce qu’il est, nous tenons à mettre en lumière et défendre l’initiative de Tinam Bordage, le créateur du festival qui a répondu à quelques-unes de nos questions.

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Extrême cinéphile

Forcément, je dois d’abord te demander ce que c’est que le cinéma underground pour toi ? Est-ce un genre à part entière ?

Personnellement, je ne considère pas vraiment le cinéma underground comme un genre mais plus comme une contre-culture, voire même comme une approche. Un genre se définit plutôt selon ses thématiques, là les éléments qui constituent ce qu’on nomme « cinéma underground » ne se rattachent pas forcément à ça. C’est aussi pour cela que j’ajoute à ce qui définit l’identité de mon festival le terme « extrême ». L’extrême, ce n’est pas qu’une surenchère de violence graphique mais un sentiment poussé dans ses derniers retranchements, donc à l’extrême. Un sentiment de déstructuration narrative ou visuelle, un sentiment de morales et de tabous transgressés… C’est plutôt là que réside la force de ce cinéma. Dans sa singularité d’oser la subversion pure et d’utiliser parfois des méthodes radicales. Après, on peut retrouver des genres différents dans le cinéma underground extrême. Finalement autant du drame que de l’horreur, du thriller ou de la pornographie. On peut même trouver de la comédie si on se penche vers des cinéastes comme John Waters ou Lloyd Kaufman.

Raconte-nous un peu ton historique : comment as-tu découvert ce type de cinéma et souhaité t’y investir ? Parce qu’à la base du Sadique-master Festival, il y a un site internet.

Cette question reste encore à ce jour pour moi une énigme. Personne de ma famille n’aime ce cinéma, et rien ne m’y a jamais dirigé, c’est pourquoi je tends à considérer cette vocation comme innée, aussi étrange que cela puisse paraître. Mon investissement là-dedans s’est fait progressivement. D’abord une participation active sur des forums consacrés partiellement à ce cinéma, ensuite la création de mon propre forum, de mon propre blog, puis de mon propre site. Mes fréquentations dans les festivals parisiens de cinéma de genre ont ensuite concrétisé la chose.

D’où t’es venue la curieuse idée et la volonté de créer d’abord un festival virtuel ? Tu peux nous expliquer son fonctionnement ?

Comme je n’ai jamais été une personne particulièrement sociable, le virtuel me permettait de concrétiser un projet en lien avec mes passions sans devoir affronter le monde réel. À cette époque, c’était l’alternative idéale. Mais rapidement j’ai dû faire face aux restrictions que cela impose telles que les problèmes de connexion ou les risques de piratage. Comme les séjours en festival parisien constituaient mes sorties annuelles, je me suis dit qu’il fallait peut-être que je sorte de ma bulle et commence à exploiter ma passion dans la vraie vie, commencer à me faire un réseau. Le système du festival virtuel était simple : une diffusion sur un chanel privé (protégé par un mot de passe) d’un site fait pour cette utilisation. Pour fidéliser les spectateurs, une petite somme était demandée puis ensuite reversée aux réalisateurs qui m’accordaient les droits gratuits pour la diffusion.

Quel a été le déclic pour passer du virtuel au festival réel ? Son succès, des rencontres ?

Ma précédente réponse explique les grandes lignes de cette nouvelle question, mais pour approfondir le déclic provient vraiment d’un ensemble : mes visites aux festivals parisiens, l’envie de professionnaliser ma passion…Le festival virtuel suscitait un peu d’enthousiasme mais ça ne sortait pas d’un petit groupe de personnes. Lorsque j’ai lancé la première édition du festival réel, je ne savais pas du tout à quoi m’attendre. On peut même la considérer comme une édition « test » afin d’y sonder les réactions et l’audience…Mais le festival n’est devenu ce qu’il devait être que seulement à partir de la seconde édition. Alors maintenant que j’ai la bonne recette, je continue en essayant de m’entourer du mieux possible.

Monter un festival de cinéma c’est dur. Un festival de genre, encore plus dur. Alors un festival comme le Sadique-master…Les difficultés concrètes pour monter les deux éditions à Paris, c’était quoi ?

Je crois ne même pas pouvoir t’énumérer toutes les difficultés et problèmes pour monter ce festival ! Et encore actuellement, certains soucis perdurent. Déjà, trouver un cinéma. Lors de la première édition, j’ai trouvé le cinéma les 3 Luxembourg sans trop de soucis mais par la suite on a dû déménager, et finalement ce fût une bonne chose. J’ai écumé presque tous les cinémas d’art et d’essai soi-disant « ouverts à des initiatives différentes » de Paris qui m’ont tous subitement claqué la porte au nez en apercevant les premières lignes de la programmation. Heureusement, le cinéma les 5 Caumartin est arrivé comme le messie. Eux assumaient le festival, et nous prenaient en charge de façon très professionnelle et amicale. Vraiment je les remercie pour ça. Ensuite, comme tu t’en doutes il y a le budget. La construction du Sadique-master Festival s’est montée en totale indépendance, mais évidemment nous nécessitons des bases juridiques pour que l’événement devienne légal. D’abord, nous avons lancé une première campagne de financement incluant les préventes afin d’obtenir un maximum de revenu de la part de notre public pour pouvoir lancer la machine. Ensuite, nous avons loué la salle pour une durée déterminée et créé des visas temporaires via le CNC pour la diffusion des films. Lors de la seconde édition, nous nous sommes basés uniquement sur les préventes/ventes mais comme l’événement prend une autre dimension, les couts augmentent. Alors cette année, afin d’assurer la pérennité du festival, nous avons lancé une nouvelle campagne de financement indépendamment des préventes avec des contreparties intéressantes. Espérons donc que cette marge financière nous permette de pouvoir réinvestir chaque année juste la somme nécessaire sans devoir constamment chercher des solutions de survie…Nous n’avons ni subventions ni gros mécènes alors pour se rentabiliser et perdurer avec un festival aussi particulier qui ne génère pas des revenus colossaux ça relève d’une véritable épreuve. Enfin, de nombreux autres inconvénients se joignent aussi à tout ça. L’ignorance des gros médias, même spécialisés, l’obtention d’un visa temporaire pour les invités, l’indépendance d’une organisation, les recherches parfois archéologiques pour trouver une nouvelle pépite qui correspond à notre ligne éditoriale…

Et les réussites, les surprises ? Avec les réalisateurs par exemple tiens. Est-ce qu’ils sont étonnés de pouvoir montrer leur job dans un festival au cœur de Paris ?

Heureusement, les réussites et les surprises surpassent les inconvénients. Effectivement, leur seul moyen de pouvoir montrer leur travail en France passe par ce festival, et ils semblent apprécier cela. Pour la plupart d’entre eux, diffuser leur film sur Paris semble être une fierté. Alors, je suis ravi que le Sadique-master festival puisse contribuer à cela. Depuis la deuxième édition, des réalisateurs viennent des quatre coins du monde pour nous rendre visite et venir présenter leur film ou rejoindre notre jury. L’an dernier Frederick Maheux venait du Québec pour présenter son film ANA et cette année l’équipe de Flesh to play débarque du Mexique. Nous avons aussi pu accueillir des Danois, des Hollandais…Mais le plus fou dans tout cela reste la présence de Marian Dora dans le jury de la seconde édition. Cet homme (réalisateur allemand) est un mythe dans le milieu et il vient pour la première fois se montrer au grand jour, chez nous. Ceux qui connaissent un peu le personnage savent ce que cela représente, et c’est pour nous une immense fierté.

Un petit mot sur le choix du jury et la sélection des films : comment sont-ils effectués ?

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Cette année nous avons quelques soucis pour notre troisième juré, mais je vais déjà m’exprimer sur les deux que nous avons choisis. François Gaillard a découvert le festival l’an dernier en venant y présenter son segment pour le film à sketchs Tokyo Grand guignol. Ensuite, nous nous sommes retrouvés invités ensemble au festival 23100 plan9 : Les étranges nuits du cinéma en Suisse et avons fait connaissance puis rapidement sympathisé. En France, il compte parmi les rares à réaliser un cinéma auquel nous sommes sensibles et son talent ne cesse de s’accroitre, alors l’inviter à rejoindre le jury de cette édition m’a paru indispensable. Je connais moins David Scherer, mais dès que je discute avec un réalisateur francophone, son nom survient au cours de la conversation et on comprend rapidement que ce magicien des effets spéciaux est le docteur Frankenstein français. Ce second choix m’a donc paru évident également… La programmation quant à elle provient de diverses sources, de recherches constantes durant toute l’année. Comme pour la précédente édition, je pense que les films diffusés cette année varient même dans leur propre marginalité. Aucun ne se ressemble ni ne ressemble à un quelconque autre film.

Tes projets (ou tes fantasmes) pour le Sadique-master Festival à l’avenir, à part une quatrième édition ?

Organiser une purge annuelle ! Non, plus sérieusement, pouvoir déjà obtenir une marge financière avec le festival afin d’avoir davantage de libertés pour ce que nous voulons faire. Sinon, je projette d’intégrer des événements annexes aux diffusions de films tels que des concerts ou des performances déviantes. Mais avant de m’avancer là-dessus, nous devons déjà considérer d’autres points. L’idée d’une boîte de distribution ou de production n’est pas écartée non plus…Il y a aussi mon livre consacré au cinéma extrême à paraitre chez Camion Noir dans les prochains mois. J’ai encore d’autres projets assez dingues en tête, mais les dévoiler maintenant nuirait à leur potentielle concrétisation au moment venu.

Pour plus d’infos : http://www.sadique-master.com/sadique-master-festival-2017-3eme-edition/

Propos de Tinam Bordage
Retranscrits par Alexandre Santos


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers. Spécialiste des westerns et films noirs des années 50, il peut parfois surprendre son monde en défendant un cinéma "indéfendable" et trash.


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