This is Norway ! 2


Pour clôturer cette semaine consacrée au cinéma norvégien grâce à la sortie du livre d’Aurore Berger Bjursell, 101 ans de cinéma norvégien, nous n’avons pas manqué l’occasion de retracer et de commenter l’histoire du film de genre et sa place en Norvège.

babycall

Sang froid

La culture audiovisuelle des pays nordiques connaît depuis très peu un succès sans précédent, notamment à travers des séries télévisées : The Killing, Real Humans, Bron (inédite en France mais son remake franco-britannique, Tunnel, cartonne en ce moment sur Canal+), Millenium, Borgen… Exclusivement des séries suédoises et danoises, et l’on constate que bien peu de place est accordée, tout comme pour le cinéma, d’ailleurs, à la Norvège. En France, par exemple, on recense un seul exemple de série norvégienne : celui de Lilyhammer, thriller à la sauce frères Coen coproduit par les USA (Netflix) et la Norvège (NRK1). Diffusée actuellement sur Canal+, la série frittviltretrace l’histoire de l’ancien gangster italo-américain Frank Tagliano (joué par Steven Van Zandt, qui remue nos tendres souvenirs des Soprano) qui, après avoir intégré le programme de protection des témoins, part vivre en Norvège, à Lillehammer. Son humour, aussi noir que la neige des fjords est blanche, est intelligemment fondu à l’intérieur d’un thriller mafieux largement digne de ceux que ses pays voisins ont à nous offrir, et donne une idée assez précise de ce qu’est le cinéma de genre norvégien.

La raison qui fait que la Norvège est bien moins représentée à l’intérieur de nos frontières, au niveau télévisuel comme pour le cinéma, est que le pays, s’il est aussi productif que ses voisins en ce qui concerne les longs métrages (autour d’une vingtaine par an, parfois moins, à peine trois ou quatre de moins qu’en Suède et qu’au Danemark), mise beaucoup sur les comédies populaires en restant partisan d’un marché concentré sur l’intérieur. De fait, peu de ces comédies norvégiennes ont passé la frontière française ces dernières années, à l’exception de Kitchen Stories (Bent Hamer, 2003) et Le roi du curling (Ole Endresen, 2011). C’est surtout sur un autre type de films que parient les distributeurs français, un style qui a pourtant bien de la peine à être distribué dans l’Hexagone : les films de genre. Plus facilement distribuables à l’étranger et, donc, facilement rentables de par leurs budgets nettement moins importants que les films de série A, ce sont surtout eux qui assurent l’avenir de la production norvégienne pour une visibilité à l’étranger. Les films fantastiques et d’horreur n’ont pratiquement jamais existé en Norvège (Aurore Berger Bjursell en recense deux en 90 ans), et le succès inattendu de Villmark (Pål Øie, 2003) a fait émerger l’envie de continuer sur cette lancée. Encore frigides et perplexes (mais ils ne le sont pas moins aujourd’hui, au contraire), les distributeurs français ne s’y sont pas intéressés lors de sa présentation au Marché du Film à Cannes, et le film a depuis disparu. En Allemagne, en revanche, il a pu être exploité en vidéo, et en Italie, il est diffusé de temps en temps sur les chaînes thématiques du câble consacrées au cinéma ; en bons français, on ne se mouille pas trop : la preuve, Insomnia (Erik Skjoldbjærg, 1997) et Une porte vers l’enfer (Trygve Allister Diesen, 1997) sont tous deux sortis en France sans faire trop de bruit, alors qu’aux Etats-Unis, Roger Ebert ne tarissait pas d’éloges au sujet du premier, par exemple.

Il faudra attendre 2007 avec Norway of Life de Jens Lien pour qu’un peu d’attention soitdeadsnow réellement accordée à un film de genre norvégien : cette comédie noire qui renferme déjà des éléments horrifiques a obtenu le prix ACID à Cannes en  2006, puis se fait surtout remarquer par un public exclusivement de genre à Gérardmer, où il rafle quatre prix, dont le Grand Prix du Jury, et tant d’autres récompenses ailleurs dans le monde. Ce succès critique unanime sera son ticket d’entrée pour accéder aux salles françaises, et la roue commence progressivement à tourner : les distributeurs accordent plus d’intérêt à ces films venus du froid. Le film le plus significatif du phénomène est certainement Cold Prey (Roar Uthaug, 2006), qui n’accède à une salle française qu’en 2009, pendant le festival de Gérardmer, encore une fois ; sa suite, Cold Prey 2 (Mats Stenberg, 2008) a également été au programme du festival cette même année. Cold Prey, premier du nom, est un slasher très classique mais très efficace, et permet de faire connaître aussi la jolie Ingrid Bolsø Berdal. Le film est un vrai succès en 2006 en Norvège et promet un avenir positif au cinéma de genre dans son pays. Les paysages norvégiens sont on ne peut plus propices à l’ambiance lourde et tendue du survival : si Cold Prey est la référence du genre dans le pays d’Edvard Munch, c’est pourtant un autre film, postérieur à celui de Roar Uthaug mais qui sortira pourtant avant en France, en direct-to-DVD : il s’agit de Manhunt (Patrik Syversen, 2008), survival rentre-dedans qui se déroule en 1974 (ce qui permet au cinéaste de citer Délivrance et La dernière maison sur la gauche parmi ses références). Avec deux films, Manhunt et Cold Prey, le cinéma d’horreur norvégien propose un schéma digne des films british, comme Eden Lake par exemple, en offrant des œuvres simples mais directes, jamais gratuites et sans concessions.

En 2009, pourtant, le trublion Tommy Wirkola (déjà réalisateur du nanar Kill Buljo, parodie ratée de Kill Bill et Borat) revient avec son nouveau film, Dead Snow, dans lequel une bande d’étudiants doivent faire face à une horde de zombies nazis. En prenant Braindead et Evil Dead pour références, Wirkola livre un film qui devient très rapidement culte et qui lance une nouvelle mode en Norvège : le film d’horreur humoristique. Pourtant assez brouillon, Dead Snow ne se démarque pas des précédents films d’horreur norvégiens uniquement grâce à son humour, mais aussi de par son goût assez prononcé pour le gore. Une brèche est ouverte, et d’autres jeunes cinéastes vont très vite trollhunterd’y engouffrer. On notera notamment Norwegian Ninja (Thomas Capellen Malling, 2010), qui ne cherche pas à faire dans le gore mais qui est un vrai grindhouse du XXIe siècle totalement délirant, dans lequel le réalisateur s’amuse à présenter Arne Treholt (diplomate et espion condamné pour trahison en 1984 par le gouvernement norvégien) comme un ninja. Inédit pendant deux ans en France, il finit par sortir en vidéo après une présentation remarquée dans quelques festivals de l’Hexagone. The Troll Hunter, sorti la même année et réalisé par André Øvredal, est nettement plus célèbre que ses prédécesseurs, notamment grâce à son passage à Sundance. Film de found footage autour de la légende des trolls, The Troll Hunter dose parfaitement les éléments fantastiques et l’humour pour arriver à un film tout public qui prouve que le cinéma de genre norvégien n’a pas besoin d’interdictions ni de frontières pour montrer qu’il sait fonctionner. L’année suivante, ce sont deux cinéastes français expatriés qui ajoutent leur pierre à l’édifice : Dark Souls, de César Ducasse et Mathieu Péteul, a deux particularités : la première, c’est que tout en s’inscrivant dans la lignée d’un Dead Snow (film de zombies gore et drôle), il livre un message… écolo ! La seconde, c’est que contrairement à tous les autres films de cette période, il est réalisé en bon vieux 16mm, format souvent utilisé pour les films horrifiques qui étaient destinés à être projetés dans les drive-in. Assez mal reçu dans son pays d’origine, Dark Souls est néanmoins vendu à plus de 10 pays dans le monde (la France n’en fait pas partie, malgré son passage au Marché du Film de Cannes en 2011) et est même plutôt bien vu par les critiques étrangères.

Le meilleur exemple de film fantastique norvégien est sans aucun doute Babycall (Pål Sletaune, 2011). Avec la belle Noomi Rapace et Kristoffer Joner dans les rôles principaux, le film raconte l’histoire d’Anna, jeune femme un peu perdue qui vit seule avec son fils de huit ans après s’être séparée de son mari qui les battait. Protectrice au possible, elle laisse un babyphone dans la chambre de son fils pour se rassurer. Pourtant, elle entend très vite des cris et des pleurs venant de l’appareil, et va sombrer peu à peu dans la folie. Babycall, c’est une œuvre simple en apparence, mais complexe en-dedans, tout à fait à l’image du Shining de Kubrick. L’atmosphère clinique, les décors oppressants et le jeu extraordinairement détraqué de Noomi Rapace ont valu au film d’être reconnu dans tous les festivals par lesquels il est passé, mais aussi de profiter d’une distribution assez conséquente dans les salles françaises ainsi qu’un succès public honorable. Pourtant, Babycall fait un peu figure d’exception dans ce paysage : typiquement nordique, Pål Sletaune fait un peu échapper son film à l’américanisation latente du cinéma norvégien, particulièrement lorsqu’il est de genre. Dagmar, l’âme des vikings (Roar Uthaug, 2012), distribué en DTV chez nous, est un autre exemple de cinéma de genre typique de la Norvège, dans un autre genre toutefois. On observe alors, depuis deux ans environ, la naissance de deux courants : celui, large d’accès, qui est l’enfant de l’américanisation du film norvégien (le dernier film de Tommy Wirkola, Hansel & Gretel : Witch Hunters, étant bel et bien américain), et l’autre, plus intérieur et moins facile d’accès, qui reste bien plus attaché à ses racines. Nous n’en sommes encore qu’aux balbutiements de ces deux courants, qui ne se confirmeront peut-être jamais totalement, mais qui augurent néanmoins au cinéma de genre norvégien de très beaux jours devant lui.


A propos de Valentin Maniglia

Amoureux du bis qui tâche, du gore qui fâche, de James Bond et des comédies musicales et romantiques. Parle 8 langues mortes. A bu le sang du Christ dans la Coupe de Feu. Idoles : Nicolas Cage, Jason Statham et Michel Delpech. Ennemis jurés : Luc Besson, Christophe Honoré et Sofia Coppola.


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