Creep 4


S’il existe pléthore de réalisateurs pour lesquels un premier film est synonyme d’espoir, ils sont peu nombreux à pouvoir se targuer d’avoir su séduire quasi-unanimement la presse et les cinéphiles après leur premier accouchement. Christopher Smith est de ceux-là, avec Creep, film claustrophobe qui secoua la sphère du cinéma de genre en 2004.

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Le dernier métro

A la question cruelle, « si tu devrais garder un seul film de genre ces dix dernières années, lequel serait-ce ? » beaucoup d’amateurs de ce cinéma vous répondraient : « Creep« . Le film de Christopher Smith bénéficie en effet d’une aura considérable et croissante au fil des ans, hantant les mémoires de quiconque l’ayant vu. Lorsqu’il réalise son premier film en 2004, l’anglais décide d’y mettre tout ce qui lui plaisait et le terrifiait dans le cinéma d’horreur qu’il regardait étant gamin. Nourri à la petite cuillère avec les productions de la Hammer et les slashers américains des années ’80, il en distille les meilleures saveurs pour inventer sa recette inédite. Creep raconte l’histoire de Kate, une jeune femme friquée qui cabotine dans les soirées de la petite bourgeoisie londonienne, robe apprêtée aux creux des hanches et coupe de champagne entre les mains. Ce soir là, Kate a beau attendre un taxi, aucun black cab ne viendra la chercher, alors elle se résout finalement à prendre le dernier métro. Ayant ingurgité probablement trop de champagne – et probablement aussi trop de cocaïne – elle s’effondre littéralement de fatigue dans la rame, et lorsqu’elle se réveille, se rend vite compte que le métro est désert, et les issues fermées. Elle comprendra très vite qu’elle n’est pas seule, enfermée sous terre, et que le métro londonien abrite la nuit une faune très particulière d’individus louches… et en particulier un.

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La force du scénario et de la mise en scène de Christopher Smith réside donc dans son incroyable maîtrise de l’environnement qu’il dépeint. Le métro de Londres a cette atmosphère très gothique qui lui donne d’emblée cette étrangeté si particulière. Les plus claustrophobes des spectateurs en auront pour leur grade, tant le réalisateur parvient à merveille à transformer ce lieu pourtant immense en un tombeau sous terre auquel l’héroïne ne peut plus réchapper. Ce lieu a donc cette identité sombre et gothique empreinte des productions de la Hammer, à laquelle le réalisateur mêle très adroitement les clichés du slasher des 80’s. On retrouve donc la figure du bogeyman en la personne de Craig, une sorte d’ermite défiguré vivant dans les tréfonds du métro londonien. Il y a dans le look de ce Craig quelque chose qui le fait ressembler à un Gollum urbain du vingt-et-unième siècle. Comme Gollum dans ses grottes, Craig connaît les dédales souterrains du métro de la capitale british comme sa poche et, tel un vampire ou un rat – il vit très proche de ces derniers, – il sort y chasser la nuit.

Creep est très justement rattaché à la vague du renouveau du cinéma d’horreur britannique qui durant la première décennie des années deux mille, inventa un cinéma qui conjuguait des intentions sociales so british avec une violence cruelle héritée de l’effervescence d’un tout autre cinéma d’horreur, le torture porn, de l’autre côté de l’Atlantique. La British Horror ancre donc cette violence démente dans une réalité contextuelle très forte, rendant l’horreur aussi inhumaine que plausible. C’est l’inhumanité de la société qui, dans ce cinéma-là, saute aux yeux. Ce premier film de Christopher Smith est clairement ancré dans cette mouvance car il y a dans Creep une profonde critique des clivages de la société anglaise. C’est le monde d’en haut, embourgeoisé et scintillant, confronté à la noirceur de l’Angleterre d’en bas, celle que l’on ne voit pas, qui sort la nuit et le jour se cache. Les toxicos, les sans-papiers, les sans-abri, et ceux qui, parfois, sont tout cela à la fois. Creep c’est donc la confrontation brutale de deux mondes aussi merdeux l’un que l’autre, d’un côté les puants, déchets de la société, et de l’autre la petite bourgeoisie dépravée, tout aussi puante, mais de suffisance.

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Craig est un personnage à la lisière du monstre, mais qui conserve toujours son humanité. Une sorte d’hybride, en somme. Si son passé n’est jamais clairement expliqué, le film nous donne quelques indices sur notre sale type (c’est l’une des traductions possibles du titre) qui est particulièrement adepte des actes chirurgicaux gynécologiques, et maîtrise assez bien la césarienne à la scie à viande. On comprend d’ailleurs qu’il serait possiblement le rejeton abandonné d’un étrange chirurgien. Gamin avorté ? Bébé éprouvette ? Simple résultat d’une expérience qui aurait mal tourné ? On ne sait pas vraiment, même si les fœtus qu’il conserve dans des bocaux entre diverses autres reliques et souvenirs du temps qui passe sont autant d’indices qui nous font penser que Craig ne fait que répéter les lubies sadiques d’un tout autre malade qui l’aurait précédé.

Film profondèment glauque, claustrophobique et parfois gore, Creep vaut surtout pour l’habilité démente de sa mise en scène, et l’intelligence du sous-texte de son scénario. Sans tomber dans le pamphlet social, le film est à l’image du renouveau du cinéma d’horreur britannique. Il ancre dans une réalité sociale âpre l’horreur impensable et le dément. Ce cinéma-là peut alors se permettre de montrer les tortures les plus immondes et enchaîner les scènes d’horreur, son intelligence lui pardonne tout. Smith le sait, et il n’est pas l’un de ces immondes manipulateurs américains, qui transforment leur public en ces voyeurs impudiques adeptes de l’horreur masturbatoire. Son horreur à lui a du sens, et son spectateur, s’il est pris par le malaise, c’est autant de par l’efficacité des images horrifiques que par le miroir que ces dernières tendent pour refléter le monde ; en témoigne la scène finale du film. L’héroïne au petit matin vient de se débarrasser du sale type qui rampait à ses trousses durant toute la nuit, épuisée et cradossée par la nuit de folie qu’elle vient de passer, elle s’effondre sur le quai entre deux larmes. Au même moment, les premiers « gens d’en haut » envahissent le métro pour aller bosser, attaché-case à la main, mèche magnifiquement coiffée sur le coin des tempes, pompes parfaitement cirées. Pas un regard, sinon celui du dédain, pour cette pauvre fille complètement défaite. Ah si, finalement, une pièce. Une pièce qui allège un porte-monnaie qui en déborde. Une pièce qui semble dire : « Tiens ma fille, prends ça. Et va te laver, tu fais vraiment peine à voir. »


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre. A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu.


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