Christopher Smith, pur sang anglais 2


Réalisateur acclamé depuis son premier film Creep qui électrisa le cinéma de genre en 2004, Christopher Smith fait partie des fers de lance de cette nouvelle génération du cinéma d’horreur britannique. Avec des films aussi originaux que différents (Severance, Triangle, Black Death) le monsieur se constitue l’une des filmographies de l’horreur les plus intéressantes de ces dernières années. Retour avec lui sur cette carrière qui ne fait que commencer. Des propos recueillis durant le dernier Festival International du Film d’Amiens qui lui rendait hommage.

DSC_0740© Mylène Kokel

Né d’un mauvais genre

« Je n’étais pas prédestiné à devenir cinéaste mais j’ai toujours été un amateur de cinéma et de tous les cinémas, pas simplement du cinéma d’horreur. Néanmoins, j’ai grandi très jeune avec les films de la Hammer, puis plus tard avec l’arrivée des VHS, avec toute la vague de films d’horreur américains comme ceux de John Carpenter et consorts. Ce que j’aime tout particulièrement dans l’expérience du film d’horreur, c’est la montée d’adrénaline que cela peut provoquer. Rien que la nuit dernière, à l’hôtel, j’ai rêvé que ma femme tuait sous mes yeux mon meilleur ami. N’importe qui trouverait cela horrible, et ça l’était vraiment, mais en me réveillant j’étais vraiment heureux : j’avais eu ma décharge d’adrénaline. Le cinéma de genre anglais a connu un large creux après la quasi-disparition de la Hammer, mais dans les années 2000 il y a eu un véritable retour en force du genre grâce au succès de Dog Soldiers de Neil Marshall. En même temps, il y avait cette tradition très sociale dans le cinéma britannique – avec les films de Ken Loach ou Stephen Frears entre autres – qui est un peu restée dans ce nouveau cinéma de genre qui a émergé progressivement. Mais pour moi cette ère est un peu révolue, elle s’est terminée avec mon film Triangle en 2009. Aujourd’hui les films sont assez différents, et le succès de Shaun of the Dead, que j’adore, a apporté au genre un ton beaucoup plus parodique. »

Creep

« C’est sans aucun doute le film pour lequel on se souviendra de moi. Lorsque je dis aux gens que je suis le mec qui a réalisé Triangle, Severance ou Black Death, ils ne réagissent pas mais quand je dis que j’ai fait Creep ils hurlent ”Quoi, t’es le mec qui a fait Creep ? J’adore ce film !”. Pour moi Creep reste mon premier film… et il a tous les défauts d’un premier film. C’est un scénario écrit très vite, peut être trop vite, en seulement six semaines, et tourné un peu dans l’urgence même si nous avons eu pas mal d’argent pour le faire car la grande majorité du film n’est pas tournée dans le métro londonien mais bel et bien en studio. J’ai voulu y mettre tout ce que j’aimais dans le cinéma d’horreur que j’adorais étant ado : des scènes gore, un lieu flippant et un monstre de slasher . Pour la petite anecdote, l’acteur qui interprète Craig (Sean Harris, on l’a vu depuis dans Prometheus, ndlr) – notre type monstrueux qui vit dans le métro – était ce genre d’acteur un peu schizophrène qui considérait qu’il fallait s’imprégner dans son rôle à fond, et donc il restait dans son coin et faisait vraiment flipper l’équipe. J’ai insisté pour que sa première apparition à l’écran soit aussi la première fois que l’actrice puisse le voir maquillé. Elle a été totalement terrorisé par le personnage et il a terminé le tournage encore plus possédé par son rôle. C’est un drôle de type mais un bon acteur. »

Triangle

« J’ai eu l’idée de ce film lorsque j’étais au Festival de Cannes où était présenté Creep . Je venais de passer des semaines sous terre dans le dédale du métro londonien et aller prendre l’air sur les plages était une véritable bénédiction. C’est précisément sur ces plages cannoises qu’est née l’idée de Triangle. Je regardais l’horizon et les gros bateaux qui y naviguaient et j’ai progressivement construit ce scénario où des gens tombent dans une tempête puis sont recueillis dans un navire totalement vide. Ce n’est qu’au fur et à mesure que j’ai réellement développé ce scénario construit sur plusieurs niveaux de narration. Le titre Triangle est venu rapidement car j’ai vite raccroché mon histoire à celle du triangle des Bermudes mais le film n’est pas un film sur cette légende, c’est plutôt une inspiration à laquelle j’ai mêlé une ambiance paranormale à La Quatrième Dimension. C’est le titre qui par ailleurs a mené la réflexion plus loin et m’a permis de développer par la suite les enjeux dramatiques. Enfin, le Triangle c’est aussi celui de la Trinité, ou encore celui de la figure géométrique, une figure très symbolique : on peut imbriquer plusieurs triangles dans un seul. C’est un film qui a vraiment plusieurs angles de lecture et qui a été très éprouvant à écrire pour moi, il m’a fallu beaucoup de nuits d’insomnie et pas mal d’alcool. Je ne cessais de me demander comment l’héroïne allait s’en sortir : le seul moyen que j’ai trouvé, c’est de faire ce cycle sans fin qui donne tout son sens à l’histoire. Vous pouvez chercher les couacs scénaristiques, il n’y en a pas, j’ai passé deux ans de ma vie à écrire cette histoire, ça a été un tel casse tête pour que tout tienne debout que je vous mets vraiment au défi de trouver une incohérence dans le scénario. Beaucoup de fans de Creep ont été un peu décontenancés lorsqu’ils ont découvert Triangle, car le film n’est pas tellement horrifique, il s’agit plutôt d’un thriller psychologique. Pour tout vous avouer, je pensais tout particulièrement à Shining pendant le tournage… et plus surprenant peut-être, à L’année dernière à Marienbad de Alain Resnais. Sinon beaucoup de cinéphiles comparent Triangle à deux autres films qui lui ressemble beaucoup que sont Moon (2009, Duncan Jones) et Timecrimes (2007, Nacho Vigalondo) mais je crois que c’est surtout parce que nous avons une influence commune qui est La Jetée de Chris Marker. »

Black Death

« Comme Triangle, ce film n’est jamais sorti dans les salles en France tout comme dans beaucoup d’autres pays, alors qu’il est absolument magnifique sur un grand écran. Il a d’ailleurs eu un certain succès en salles aux États-Unis, donc j’ai toujours été un peu triste qu’il ne se soit pas exporté un peu plus loin et sorte partout ailleurs en direct-to-DVD. Quand j’ai reçu le scénario du film j’étais très heureux car cela faisait longtemps que je souhaitais faire un film médiéval mais ce que je recevais s’apparentait trop à de l’heroic-fantasy avec des épées magiques ou des samouraïs qui volent ; avec Black Death, on m’offrait la possibilité de me débarrasser de tous ces clichés. Si la peste noire est une tragédie qui a coûté la vie à la moitié de la population européenne il y a plus de 700 ans, j’ai personnellement voulu traiter le sujet comme si cette tragédie s’était déroulée il y a moins de cinquante ans. Souvent, quand la tragédie est ancienne, on oublie de la traiter avec une véracité historique et un certain respect. C’est un film à la frontière de plusieurs genres, c’est un vrai drame, une histoire horrifique plus qu’un film d’horreur. Mais ce qui me fait apprécier Black Death plus que mes autres films, c’est d’abord son scénario, car je trouve cette histoire profondément actuelle et moderne bien qu’elle parle de faits s’étant déroulés il y a plus de 700 ans. Au moment où j’ai réalisé Black Death, on sentait dans la société une véritable montée de l’intégrisme et d’une radicalisation religieuse, mais ce film n’est nullement un film contre Dieu, c’est un film contre la religion organisée. Si les gens me retiendront pour Creep, pour ma part c’est clairement Black Death mon film préféré. »

Coming Soon ?

« Mon nom est associé à un projet collectif de longue date, qui se déroule en France. Paris I’ll Kill You réunit des grands noms du cinéma d’horreur comme Paco Plaza ou Joe Dante, et d’autres dont moi. Le film a du mal à se monter financièrement et nous espérons vraiment pouvoir le faire, j’adore la France et j’adorerais faire un film dans votre capitale, pour dévoiler le côté caché et crasseux de toute les grandes villes ! Je réfléchis parallèlement à d’autres projets, j’aimerais faire un film dans le style du thriller de gangsters, très noir, qui se déroulerait sur plusieurs niveaux et temps de narration, entre Los Angeles et Las Vegas et puis peut-être un autre vraiment très gore et fun. Rien est vraiment décidé. J’aimerais aussi faire un gros film de science-fiction. Cantonné au cinéma d’horreur, je suis de plus en plus frustré, j’aimerais vraiment réaliser un équivalent à Shining ou L’Exorciste pour pouvoir définitivement passer à autre chose que le cinéma fantastique. »

Propos de Christopher Smith
Recueillis par Joris Laquittant,avec l’aide de Nicolas Dewit
lors du 31ème Festival International du Film d’Amiens
Discussions
animées par Alex Masson et Fabien Gaffez.
Photographie de l’en-tête par Mylène Kokel.


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.


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