S’il est bien un film que l’on omet de mentionner quand on fait le tour de nos James Cameron préférés, c’est bien celui-là ! Piranha 2 : Les Tueurs volants (1981) demeure en effet le premier passage à la réalisation du futur metteur en scène de Terminator 2 : Le Jugement dernier (1991), Titanic (1997) et Avatar (2009), qu’il l’assume ou non… Et il est enfin disponible en Blu-ray chez ESC Éditions pour mesurer le chemin parcouru depuis.

© Tous droits réservés
A-Bis

© Tous droits réservés
Il y a ceux pour qui James Cameron symbolise un cinéma musclé mais réflexif des années 1980 avec Terminator (1984) ou Aliens, le retour (1986), ceux pour qui il incarne un cinéma plus poétique avec Abyss (1989) ou Titanic (1997), ou encore ceux pour qui Big Jim est un précurseur génial derrière des innovations visuelles telles que Terminator 2 : Le Jugement dernier ou Avatar. Mais il y a tout de suite moins d’enthousiasme dès lors qu’il s’agit de parler de Piranha 2 : Les Tueurs volants, son tout premier film. Oui, nous sommes de mauvaise foi : le jeune Cameron s’est fait les dents sur ce que le producteur Ovidio G. Assonitis a bien voulu lui confier – il faut bien commencer quelque part ! Surtout, le produit final n’a rien à voir avec le cinéaste aux plusieurs milliards, puisqu’il fut évincé du tournage et de la salle de montage manu militari par son employeur. Un film de commande donc, mais surtout un demi-film de James Cameron. Jouons tout de même à déceler des motifs cameroniens dans ce nanar…

© Tous droits réservés
Premier élément, et c’est le cas de le dire : l’eau. De Abyss à Avatar 2 : La Voie de l’eau (2022) en passant par Titanic ou tout un tas d’exploits personnels dans les profondeurs, l’eau est une constante dans l’œuvre de Cameron pour qui les fonds marins représentent un eldorado. Qu’il l’envisage comme un endroit d’exploration – dans son documentaire Aliens of the Deep (2005) –, comme un lieu où les conflits meurent – dans Abyss – ou comme un danger permanent – dans Titanic –, c’est là son terrain de jeu favori. Piranha 2 : Les Tueurs volants est, d’une certaine façon, la première goutte versée dans cet océan thématique ; et dans la mesure où c’est là l’objet des premiers plans du film, il est permis d’y voir un acte de foi. Si James Cameron n’aura eu de cesse d’améliorer son approche du filmage sous-marin depuis, on peut déceler un plaisir chez lui à faire évoluer ses personnages dans un tel environnement. Alors, il ne faut pas être naïf : premièrement, l’idée n’est pas de lui et, deuxièmement, le film surfe allègrement sur le succès légendaire des Dents de la mer (Steven Spielberg, 1975) qu’il pompe jusqu’à la moelle, là où le Piranha originel (Joe Dante, 1978) – dont le second volet n’est pas tout à fait une suite officielle ! – était plus dans le registre de la parodie.

© Tous droits réservés
Deuxième élément : l’action. Oui, James Cameron pratique un cinéma que l’on peut aisément qualifier de « burné ». Les marines d’Aliens, ceux d’Avatar, les cascades en avion de chasse de Schwarzenegger dans True Lies (1994) ou en moto dans Terminator 2 : Le Jugement dernier, le cinéaste a toujours fait montre d’un sens aigu de l’action. Dans Piranha 2, Little Jim ne se contente pas de décalquer Les Dents de la mer ; il nous gratifie de quelques séquences de poursuite, de coups de fusil et, déjà, d’un hélico à la T1000. De là à dire qu’elles rivalisent avec les scènes emblématiques des opus suscités : non, mais il esquisse, dans une certaine mesure, les motifs qui traverseront sa riche filmographie. C’est d’ailleurs assez fascinant d’estimer le gap entre ce premier essai et sa manière de gérer le rythme, l’espace et la photo dans ce qu’il revendique comme son premier véritable film, Terminator, sorti trois ans plus tard. Il est intéressant d’apprécier sa première réalisation comme un brouillon, comme l’esquisse d’un grand maitre, où le tempo n’est pas encore au point, où le cadre n’est pas encore assuré et où le tout est si éloigné des grandes œuvres qui jalonneront ensuite quarante années de cinéma.

© Tous droits réservés
Troisièmement… eh bien non, ce sera tout ce qu’on pourra dresser comme parallèle entre Piranha 2 et le reste de la filmographie de Cameron tant l’ensemble fait vraiment tache. L’un des points forts de son œuvre reste sa façon d’écrire les personnages féminins. Ellen Ripley, Sarah Connor, Lindsey Brigman, Rose Dewitt Bukater ou Neytiri sont tout sauf des demoiselles en détresse. Elles représentent même une avancée significative dans la façon de représenter les femmes à l’écran, tant et si bien que le réalisateur canadien est loué pour cela. Ici, dans ce tout premier film, Cameron est encore à des années lumières de cet aspect-là de sa carrière ; les femmes sont toutes plus neuneus les unes que les autres, et quand elles ne sont pas nues à l’écran, c’est qu’elles sont occupées à s’en prendre aux hommes innocents. Seule Tricia O’Neil, dans le rôle principal, parvient, par moments et par courtes envolées, à esquisser l’héroïne made in James Cameron. Alors oui, cela s’inscrit dans son époque – même si on rappellera que Terminator et son héroïne arriveront trois ans après seulement – et dans un type de production bis où le réalisateur n’a pas la main, mais il faut se mouiller la nuque pour y plonger.

© Tous droits réservés
Le reste du casting est composé, quant à lui, de quasi inconnus mis à part le grand Lance Henriksen – futur acteur fétiche de Cameron dans Terminator et surtout dans Aliens – qui incarne Steve Kimbrough, le policier de la station balnéaire. Finalement, les poissons seront peut-être les êtres les plus incarnés du long-métrage, et ce même si le résultat n’a rien à envier au piteux rendu du requin des Dents de la mer 3 (Joe Alves, 1983). Puisque le parti pris est de faire de ces piranhas des poissons volants, le film s’expose à un double risque : Comment rendre crédible les créatures dans et en dehors de l’eau ? La réponse est claire : avec un budget dérisoire de nanar italien et un manque de direction artistique criant, ce n’est pas possible. Et quand on connait le perfectionnisme technique de James Cameron et son passif dans les effets visuels, sur New York 1997 (John Carpenter, 1981) notamment, c’est peu dire que l’homme a dû ronger son frein quand il rentrait par effraction dans la salle de montage afin de sauver l’insauvable. En somme, Piranha 2 : Les Tueurs volants a beau avoir été ressorti en grandes pompes après le succès démentiel de Titanic, avec le blase de Cameron en gros sur l’affiche, difficile de déceler la patte et l’ambition du grand cinéaste. Pour une soirée nanar rigolarde, on préfèrera Piranha 3D (2010) le remake d’Alexandre Aja, ainsi que sa suite Piranha 3DD (John Gulager, 2012).
Reste que la curiosité envers cet objet cinématographique kitsch est réel et que la meilleure façon de le découvrir aujourd’hui est bel et bien la nouvelle édition concoctée par ESC. Alors que les éditions Blu-ray des anciens films de James Cameron posent régulièrement des soucis éthiques, dans la mesure où le réalisateur a tendance à beaucoup transformer l’étalonnage, le grain, voire même la netteté de ses films – voir les nouveaux masters d’Aliens, Abyss et True Lies pour s’en rendre compte –, le problème est réglé ici puisqu’il ne s’est tout simplement pas impliqué dans la rénovation de Piranha 2. Pour autant, l’opus bénéficie d’une jolie restauration en 2K respectant l’image d’origine tout en restituant un niveau de détails assez impressionnant pour ce type de production. Les séquences sous-marines sont à ce titre très surprenantes ! Pour le son, c’est un peu plus nuancé, étant donné que le mixage stéréo s’avère un peu limité. C’est du côté des bonus que le très beau coffret gagne des points : un livret de trente-deux pages, quelques images de tournage et un petit sujet de trente minutes sur la carrière de James Cameron nous attendent. Mais surtout, le Blu-ray propose la version LaserDisc du film, soit un montage alternatif de Piranha 2 – spoiler : il n’améliorera pas l’expérience du visionnage – plus proche de la volonté de Cameron, mais proposé ici dans une qualité VHS et sous-titrée. Une édition soignée que se doit de posséder tout collectionneur et fan de Cameron pour comprendre où tout à commencer, même s’il faut appréhender ce film de Big Jim comme un coup d’essai inachevé…


