Le Fantôme de l’Opéra


En s’attaquant au mythe de Gaston Leroux, Terence Fisher signe un Fantôme de l’Opéra (1962) étonnamment éloigné de l’épouvante gothique chère à la Hammer. Le film préfère verser dans le mélodrame classique, faisant de cette adaptation une relecture imparfaite mais fascinante, portée par un Herbert Lom bouleversant. À redécouvrir en Blu-ray chez Elephant Films !

En gros plan, une silhouette aux cheveux gris apparaît entre deux lourds rideaux rouges ; son visage est dissimulé sous un masque gris presque dépourvu de traits, sans bouche ; un seul œil apparaît à travers une ouverture ; l’autre est recouvert par le masque et marqué d’une cicatrice ; vêtue de noir, la silhouette regarde sur le côté ; plan du film LE FANTOME DE L'OPERA de Terence Fisher.

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L’Œil sans visage

Au milieu d’une réception élégante, deux hommes en smoking noir et nœud papillon blanc se tiennent côte à côte ; à droite, un homme brun, une fleur blanche à la boutonnière, ajuste ses gants avec un léger sourire ; à gauche, un homme blond et barbu l’observe de côté, le visage sérieux ; derrière eux, des invités en tenue de soirée se pressent dans le décor fastueux du théâtre ; plan du film LE FANTOME DE L'OPERA de Terence Fisher.

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Après avoir abordé le monstre de Frankenstein dans Frankenstein s’est échappé (1957), la figure vampirique ultime avec Le Cauchemar de Dracula (1958) ou la lycanthropie dans La Nuit du Loup-garou (1961), Terence Fisher se tourner, en 1962, vers un mythe des plus cinégéniques de la littérature fantastique : celui du fantôme de l’opéra. Le cinéaste britannique semble en effet tout désigné pour signer cette nouvelle relecture. On y retrouve bien les décors gothiques, la photographie saturée, les visages inquiétants et quelques éclats de violence. Mais à la surprise générale, Fisher privilégie ici la tragédie à l’épouvante, faisant de cet opus une curiosité dans la production Hammer. Le monstre y est cette fois un artiste brisé, interprété avec force par Herbert Lom. Alors, on se laisse prendre au jeu ! Le scénario s’éloigne très rapidement de l’œuvre de Gaston Leroux, troquant l’Opéra Garnier et le cadre parisien pour Londres. Le héros, le professeur Pietrie, y est un compositeur victime d’une machination : son œuvre a été volée par Lord Ambrose D’Arcy. En tentant de récupérer son manuscrit, Petrie provoque un incendie et en ressort défiguré. Il devient dès lors le mystérieux fantôme de l’opéra, se réfugiant sous le théâtre. Un jour, il entend la voix de la jeune Christine et voit là l’opportunité de faire revivre son grand œuvre…

Au premier plan, de profil, un homme masqué aux cheveux gris baisse la tête, vêtu de noir ; son masque beige sans bouche, marqué autour d’un œil, est vivement éclairé ; derrière lui, légèrement floue, une jeune femme en robe bleu pâle se tient les mains jointes, la bouche ouverte comme si elle chantait ; plan du film LE FANTOME DE L'OPERA de Terence Fisher.

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Chez Fisher, les monstres ont souvent une dimension tragique. Son Dracula est un prédateur, mais aussi une figure de désir ; Frankenstein est autant un créateur qu’un meurtrier ; la créature de La Malédiction des Pharaons (1959) est un être condamné par son propre passé. Dans Le Fantôme de l’Opéra, le cinéaste pousse cette logique jusqu’à l’extrême. Il n’y a bien qu’au début du film que le fantôme prend les traits d’une menace ; très vite, une fois son drame raconté, ce sont sa colère, sa solitude et sa honte qui deviennent les moteurs du personnage. Herbert Lom le comprend parfaitement et n’envisage jamais son fantôme comme une créature terrifiante. Son jeu est d’ailleurs l’un des arguments les plus forts du film. En témoigne ce moment absolument désarmant où il écoute Christine chanter et où quelques larmes se devinent derrière le masque. Un passage sans effets horrifiques, sans grands enjeux scénaristiques, mais un passage on ne saurait plus gracieux. Cette approche romantique n’est toutefois pas sans conséquences ; pour un film estampillé Hammer, on aurait aimé voir de meilleurs antagonismes et ressentir quelques frissons de peur. L’iconographie du personnage spectral est réduite à peau de chagrin, et pour un studio ayant empilé les icônes du cinéma fantastique, c’est un peu dommage.

Étendu au sol, un homme aux cheveux blancs apparaît sans son masque ; une moitié de son visage est profondément défigurée, marquée de larges cicatrices rouges autour du front, de l’œil et de la joue ; vêtu de noir, il lève une main ouverte au-dessus de lui tandis que son œil intact fixe devant lui ; des fleurs roses apparaissent au bord du cadre ; plan du film LE FANTOME DE L'OPERA de Terence Fisher.

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Reste que ce long-métrage est visuellement éblouissant. Le directeur de la photographie, Arthur Grant, sublime les décors avec une esthétique, pour le coup, très caractéristique des films de la Hammer – dominance des rouges, des verts et des jaunes. Les décors, justement, sont particulièrement soignés : corridors, backstages et, surtout, la tanière du fantôme. Fisher s’amuse comme un petit fou à mettre en scène ces endroits comme autant de pièges se refermant sur les protagonistes. Le théâtre, sous sa caméra, devient un personnage à part entière. Mais c’est précisément là que surgit une autre frustration : Le Fantôme de l’Opéra ne va pas assez loin dans son utilisation de l’opéra comme espace fantastique. L’idée d’un homme vivant sous une scène, observant les chanteurs depuis les entrailles du bâtiment, est pourtant extrêmement puissante. Le monde visible et le monde souterrain devraient se répondre en permanence. La surface représente le spectacle, la reconnaissance et la société ; les sous-sols, la création clandestine, la solitude et le refoulement. Fisher entrevoit cette opposition, mais le scénario ne l’exploite jamais totalement. Il y a bien un début de commentaire sur la création, qui aurait surement pallié nos attentes horrifiques contrariées, mais qui, inabouti, les renforce d’autant plus.

Visuel et cover de l'édition collector combo DVD / Blu-ray du film LE FANTÔME DE L'OPERA, chez Elephant Films.Les défauts du Fantôme de l’Opéra version Hammer sont évidents. Cependant, il reste un film étrange : beau, élégant, touchant même, mais frustrant. Un film n’ayant jamais la puissance visuelle angoissante du Cauchemar de Dracula ni la richesse thématique de La Revanche de Frankenstein (1958). On comprend alors pourquoi le long-métrage est l’un des grands oubliés du catalogue Hammer quand vient le moment d’énumérer ses grands succès. C’est pourquoi sa ressortie en combo DVD / Blu-Ray chez Elephant Films constitue une occasion parfaite pour le découvrir ou le redécouvrir. L’image y est somptueuse, faisant honneur à tout le travail photographique orchestré par Terence Fisher. Et l’opus est garni de quelques bonus savoureux, dont une présentation du film par Nicolas Stanzick et un livret collector de vingt pages. Elephant s’étant lancé dans une entreprise de restauration des productions Hammer, Le Fantôme de l’Opéra s’avère une intéressante curiosité, à défaut d’être une œuvre essentielle.


A propos de Kévin Robic

Kevin a décidé de ne plus se laver la main depuis qu’il lui a serré celle de son idole Martin Scorsese, un beau matin d’août 2010. Spectateur compulsif de nouveautés comme de vieux films, sa vie est rythmée autour de ces sessions de visionnage. Et de ses enfants, accessoirement. Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/rNJuC

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