[Carnet de bord] Fifigrot 2026 • Jours 3 et 4


En ce milieu de semaine, le Fifigrot est encore loin de nous avoir dévoilé toutes ses surprises ! Entre un boudin de lit en Allemagne et une soirée thématique sur la couleur rose à Beverly Hills, ce tour du monde en quatre-vingt films nous donne le goût du voyage en conditions extrêmes !

Un couple allemand blond ; assis côte à côte devant un vieux téléviseur ; plan issu du film Die Bettwurst de Rosa Von Praunheim.

« Die Bettwurs » de Rosa Von Praunheim,© Tous droits réservés

Jour 3 : L’amour plus fort que la mort

Une halte en Allemagne chez un petit couple charmant, Luzi et Dietmar dans Die Bettewurst (Rosa Von Praunheim, 1971), a tout ce qu’il y a de plus reposant. Entre repas, jardinage et ménage, le tout agrémenté de conversations fort distinguées, cet interlude paisible nous permet de souffler entre deux séances. C’était sans compter sur les bandits ressurgis du passé trouble de Dietmar venus kidnapper sa Luzi. Soyons clairs, je ne savais pas vraiment ce que j’allais voir lorsque que les lumières se sont éteintes dans la salle, et même ces dernières une fois rallumées, mon cerveau, lui, est resté dans une totale obscurité. Dans ma vie trépidante de cinéphile, il m’est arrivé de voir des choses étranges, inclassables. Celle-ci rentre clairement à coups de saucisses sur le podium. Le créateur de cet ofni, Rosa Von Praunheim est un réalisateur important du nouveau cinéma allemand, préfigurant Werner Herzog et Fassbinder. Marqué par le cinéma underground des années 1950, il va initier outre-Rhin un courant parcouru d’une identité queer. Il suffit de regarder Dietmar prendre une douche pendant de longues minutes, en squat sous un jet d’eau qu’il semble apprécier plus que de raison, ou de se frotter les yeux devant les perruques et les robes insensées de Luzi pour comprendre que nous sommes face à un film résolument camp. On a l’impression d’être devant un John Waters sans les dialogues graveleux, voire même sans de véritables acteurs… Les regards caméra insistants de Luzi, le surjeu de Dietmar capable de passer d’une scène chantante à un solo shakespearien ou même un personnage secondaire qui hurle à la mort dans cinq centimètres d’eau, chaque minute de ce film condense tout ce qu’il ne faut pas faire au cinéma. Les plans fixes et les dialogues insipides s’étirent, nous relatant l’une des histoires d’amour les plus curieuses du grand écran. Pour les spectateurs, riant devant la plus longue scène d’étranglement du cinéma, ce boudin de lit est un véritable régal !

Un sportif balèze pointe du doigt un petit geek blondinet ; dans un couloir de lycée ; plan issu du film Hair high de Bill Plympton.

« Hair high » de Bill Plympton, © Tous droits réservés

Cette histoire d’amour ne pouvait pas connaître de fin plus heureuse (si l’on peut appeler cela une fin) mais la prochaine risque de vous fendre le cœur… Hair High (Bill Plympton, 2004) reprend à peu près tous les clichés que le public occidental a pu assimiler dans les teen movies américains des années 1950 : une jeunesse de drive-in carburant aux courses automobiles, les cheveux coiffés à la gomina et s’empiffrant de milk-shakes dans des diners. Dans ce joyeux bordel, le lycée coche aussi toutes les cases. Il y a bien sûr la cheffe des pom-pom girls amoureuse du quarterback de l’équipe de football et l’intello gentiment coincé qui va tomber sous le charme de la reine du bal de promo… Sauf que nous sommes dans un film de Bill Plympton, qui, pour rappel, ne répond à aucun cliché de l’animation. Son style grotesque, effréné, étirant les corps comme du chewing-gum, va donner à cette épopée amoureuse un style totalement surréaliste, parfois à la limite du Tex Avery. Entre humour et romantisme, drame et horreur, le film ne va laisser aucun répit au spectateur épuisé, qui, s’il risque d’être probablement dégouté à la vue d’un poulet pendant quelques temps, va de nouveau croire en l’amour éternel. Et venant de Bill Plympton, on ne s’attendait pas forcément à ça…

3 latinos alignés dans une voiture ; regardant la caméra ; cheveux longs bruns et bouclés avec casquettes et bonnets ; plan issu du film wassup rockers de Larry Clark.

« Wassup rockers » de Larry Clark, © Tous droits réservés

Est-il encore question d’amour pour le dernier film de la journée ? On a envie de dire que oui, même si le cadre ne se prête pas forcément au romantisme. Dans Wassup Rockers (Larry Clark, 2005), une bande de jeunes latinos d’un quartier pauvre de Los Angeles est fan de tout ce qui peut paraître cool à cet âge-là, à savoir le skate et le punk (et le sexe aussi, un peu). Etouffés dans leur banlieue difficile, ils se lancent à l’assaut de Beverly Hills à la recherche d’un coin sympa pour faire du skate. Evidemment, ils vont faire tache dans ce milieu huppé qui va tour à tour les désirer et les rejeter. Ce qui commence comme un voyage initiatique et fun va se muer peu à peu en drame social. Proche du style documentaire, Larry Clark filme ces jeunes corps masculins au plus près, capturant le moindre mouvement de leur quotidien. Ancrant tout d’abord solidement leur espace, il ne les fait sortir de leur milieu qu’à mi-parcours, insistant bien sur les différences entre les deux mondes mais aussi sur leurs similitudes. A la recherche constante d’un lieu pour rester eux-mêmes, ils se rendront compte trop tard que leur petit univers se réduit à leur groupe de potes et que celui-ci finira aussi par se décomposer. Assez fataliste, ce film cadrant sans détour la misère humaine prouve que la revanche des gueux n’est pour l’instant pas prête d’être remportée.

Jour 4 : Outsiders

Une jeune fille brune , cheveux bruns et longs ; fatiguée ; regardant par sa droite son petit frère ; blond en costume avec une casquette ; dans le désert ; protégés par un voile blanc derrière eux ; plan issu de Walkabout de Nicolas Roeg.

« La Randonnée » de Nicolas Roeg, © Tous droits réservés

Quittons l’environnement urbain pour voler vers l’Outback australien avec La Randonnée (Nicolas Roeg, 1971), survival brûlant qui s’inscrit dans la nouvelle vague australienne. Nous allons suivre lors de leur randonnée mortelle une adolescente et son petit frère, abandonnés dans le désert par leur père. Ils vont croiser la route d’un aborigène en plein walkabout, un rituel de passage à l’âge adulte qui consiste à survivre six mois dans le désert. Sans parler la même langue ni même se comprendre, les trois jeunes gens vont errer à travers des paysages tantôt enchanteurs, tantôt dangereux, lieux de vie et de mort ou les animaux règnent en maître. Jusqu’au passage de l’homme civilisé qui peut briser à la fois l’animal et l’humain… Parfois à la limite du mondo, il faut avoir le cœur bien accroché pour supporter les nombreuses scènes de chasse qui défilent à l’écran. Mais le spectateur résolu sera récompensé par des images surréalistes à la Razorback (Russel Mulcahy, 1985), mêlant visions fiévreuses et rêveries célestes. Si l’éducation urbaine reçue par les deux enfants semble bien inutile dans ces étendues brûlées par le soleil, le réalisateur ne manque pourtant pas d’alterner plans de nature hostile et paysages citadins pour former une seule et même jungle, aux codes différents mais ou l’humain tente de survivre à sa façon.

Un homme blond habillé en cow-boy à côté d'un homme brun plus petit avec un manteau ; devant une tombe dans un cimetière ; plan issu du film Macadam cow-boy de John Schlesinger.

« Macadam cow-boy » de John Schlesinger, © Tous droits réservés

C’est tout à fait dans ce deuxième type de jungle que nos deux héros de Macadam Cowboy (John Schlesinger, 1969) tentent de survivre. L’un est un apollon venu du Texas pour faire fortune à New York grâce à ses talents de gigolo. Le second, un petit boiteux qui rêve de quitter son New York crasseux pour la Floride. Le cowboy naïf, Joe Buck, va rencontrer l’escroc, Rico Rizzo, et entre eux va naître une amitié à la fois improbable et émouvante. Le film commence directement sur un écran blanc de drive-in, symbolisant une histoire qu’il reste encore à écrire, celle du rêve typiquement américain de Joe Buck, au look daté de cowboy, en complet décalage avec le reste de la civilisation. Ce rat des champs qui monte à la ville déchantera vite quand il se rendra compte des difficultés à exister dans une si grande métropole. D’apparence candide, à la limite simplet, il semble pourtant cacher un lourd passé dont on ne connaîtra jamais les détails, contrairement à Rico, qui, sous ses airs de crapule, semble plus honnête concernant sa vie. Deux existences semblent alors se juxtaposer, des flashbacks cauchemardesques mêlés à des rêves psychédéliques s’opposent à la réalité âpre et déprimante de la vie new-yorkaise. Tour à tour drôle, poignant, angoissant et mélancolique, à l’image de la vie elle-même, cette histoire de rêves brisés sur une amitié indéfectible vous laissera probablement avec un petit nœud dans la gorge.

Photo en noir et blanc de Roland Loomis ; aka Fakir Musafar ; avec des lunettes habillé d'une chemise blanche et d'une cravate noire ; fumant une cigarette dans sa main droite ; positionné à gauche d'une fausse chandelle ; photo issu du documentaire a body to live in de Angelo Madsen.

« A body to live in » de Angelo Madsen, © Tous droits réservés

Il sera question de nœud et de chair qui se tordent dans le dernier film de la journée, A body to live in (Angelo Madsen, 2025), documentaire esquissant la vie de Fakir Musafar, figure pionnière des modifications corporelles. Plus qu’un biopic retraçant le parcours de l’artiste, le réalisateur, qui a eu accès à plus de cent heures de rush, nous donne à voir la transcendance derrière ces essais parfois extrêmes sur le corps et ce vent de liberté subversif qu’il a pu apporter. Sous ses airs de gendre idéal, Roland Loomis, qui ne se fait pas encore appeler Fakir Musafar, a instauré en Occident l’art performatif en s’inspirant de certaines traditions primitives. Nous pouvons constater devant les images que l’homme a entraîné son corps presque toute sa vie, des premières photos de lui adolescent en corset jusqu’à ses derniers clichés le représentant les tétons percés de larges bouts de bois. Si ces pratiques restent encore aujourd’hui affiliées au milieu underground, il a pourtant été précurseur concernant la culture du piercing. Aujourd’hui acte complètement anodin, il a commencé par ritualiser ces séances de perçage, créant un cocon spirituel et rassurant autour de ces modifications corporelles. Et c’est là que le récit, qui n’aurait pu être qu’un défilé d’images choc, prend toute sa signification. A travers les témoignages de ceux qui l’ont connu et même par sa propre voix, ces marginaux se rappellent de lieux sans jugement ou être soi même en tant qu’individu signifiait à la fois être en communion avec les autres mais aussi sceller l’âme avec le corps.


A propos de Charlotte Viala

Vraisemblablement fille cachée de la famille Sawyer, son appétence se tourne plutôt vers le slasher, les comédies musicales et les films d’animation que sur les touristes égarés, même si elle réserve une place de choix dans sa collection de masques au visage de John Carpenter. Entre deux romans de Stephen King, elle sort parfois rejoindre la civilisation pour dévorer des films et participer à la vie culturelle Toulousaine. A ses risques et périls… Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/riRbw

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