Énième itération de films de requins produits à la chaîne depuis le succès des Dents de la mer (Steven Spielberg) en 1975, Nature prédatrice (Tommy Wirkola, 2026) est une production Netflix qui réussit l’exploit de mettre à l’épreuve le concept même de film !

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Shark Nada
Oubliez la stratégie du High Concept hérité des années 1980, qui consiste à faire tenir le pitch d’un film sur un timbre-poste, ou celle de l’hybridation des genres visant à renouveler l’intérêt du spectateur blasé. La pandémie de 2020 nous a fait entrer dans une nouvelle ère de standardisation, celle des plateformes de streaming soumises au diktat du flux et du temps compressé. Pour tenir les délais, elles nous vendent l’emballage sans le produit à l’intérieur. En d’autres termes, elles renoncent purement et simplement à l’exercice du récit cinématographique, en pariant que le public n’y verra que du feu. L’affirmation peut sembler sévère. Après tout, Nature prédatrice est un film d’horreur animalière mêlé à un film catastrophe, qui raconte comment les survivants d’un ouragan vont devoir défier une horde de squales affamés dans les ruines d’une ville submergée. Et pourtant, le film nous laisse avec une impression étrange de vide. Le concept de cinéma fast-food, si souvent convoqué pour décrire le divertissement contemporain, ne convient même plus, car s’il sous-entend que le film sera rapidement oublié, l’expérience fictionnelle a tout de même eu lieu. Or, Nature prédatrice se distingue par son renoncement à l’exercice même de l’écriture dramatique au profit d’un assemblage calculé de motifs, tropes ou postures déjà vus ailleurs et mis bout à bout sans autre logique que de se donner l’apparence d’un film. Serait-ce donc ça que l’on appelle le contenu ?

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On pourrait rétorquer que pourtant tout y est ! À commencer par les innombrables personnages : l’adolescente anxieuse, le scientifique courageux, les orphelins maltraités, la femme enceinte, les méchants survivalistes. Le film se propose d’ailleurs d’entrecroiser jusqu’à quatre segments narratifs différents. Mais il ne s’agit pas d’une réelle volonté de développement de caractères, seulement de simuler la densité narrative de la série TV, pour mieux cacher le vide de l’entreprise. Comme aucun de ses personnages n’a l’épaisseur psychologique nécessaire pour porter le récit sur ses épaules, l’utilisation abusive du montage alterné rythme artificiellement le film par la coupe régulière. D’où l’impression de n’être jamais vraiment installé dans les situations. Si encore ces segments narratifs communiquaient entre eux symboliquement, on pourrait y voir un intérêt. Mais comme souvent chez Netflix, il s’agit plutôt de jeter à la figure du spectateur une diversité de personnages calibrés, en espérant qu’au moins l’un d’eux puisse nous ressembler. Hommes, femmes, noirs, blancs, enfants, adolescents, démocrates, républicains, etc., pourvu qu’on coche toutes les cases du cahier des charges faussement progressiste et purement mercantile que s’impose l’industrie hollywoodienne avec le cynisme qu’on lui connaît.

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Tout cela est bien fâcheux, mais au moins il y a de l’action ! Une grosse vague qui déferle, des attaques féroces de requins, des explosions, et même une scène d’accouchement sous l’eau ! Oui, il y a tout ça en effet, là encore disposé comme autant de lieux communs, si reconnaissables qu’on pourrait presque directement en citer la source. La submersion de la ville reprend les tableaux apocalyptiques de Roland Emmerich, mais déferle bien trop tôt dans le récit pour qu’on ait le temps d’en prendre la mesure ; le monologue du scientifique interprété par Djimon Hounsou est si mauvais qu’on ne sait pas s’il rend hommage à celui des Dents de la mer ou s’il s’en moque. À peine peut-on concéder au film une représentation assez convaincante des requins-bouledogues et de leurs attaques multiples et saccadées. En citant ces quelques exemples, on pourrait croire que le film ne se prend pas au sérieux et surfe sur la vague du pastiche et de l’ironie. Or, pendant près d’une heure, la tonalité est résolument dramatique. La femme enceinte et les orphelins maltraités jouent à fond la carte du mélodrame, et ce n’est que dans le dernier acte que le film bascule presque subitement du côté du grand guignol. Montage cut, contrepoint musical et punchlines ironiques métamorphosent nos protagonistes en véritables MacGyver. Si l’on peut tirer un certain plaisir de spectateur face à une posture distanciée, on pardonne moins au film sa rupture de ton, dont la brutalité ne trahit pas tant un manque total de maîtrise qu’une volonté cynique de jouer sur tous les tableaux.

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Nature prédatrice finit par toucher le fond lors de son climax avec l’arrivée en guest star d’un grand requin blanc. Pas de surprise ici, puisque l’événement nous est annoncé dès le début. Ce que l’on ne sait pas en revanche, c’est que l’énorme squale roule à présent pour les humains. Tel un deus ex machina, l’animal surgit de l’eau dans un ralenti à faire pâlir Zack Snyder, juste à temps pour dévorer les requins-bouledogues qui s’apprêtaient à fondre sur nos héros. La mise en scène de la séquence n’a rien d’innocent. Les sauts de requins blancs sont devenus une nouvelle matière à spectacle pour les documentaires animaliers, tout particulièrement ceux qui inondent la télévision américaine pendant la Shark Week. Dans ces programmes, le grand blanc n’est plus le monstre sanguinaire à abattre, mais un animal de cirque – celui à qui on donne un petit nom et qui fait des cabrioles au ralenti pour le plus grand plaisir de la famille. Libéralisme oblige, c’est également devenu un compétiteur. Les sauts sont mesurés et les animaux classés selon leurs performances, dignes de sportifs de haut niveau. On devrait se réjouir de l’évolution de la représentation du grand blanc, mais en passant directement du monstre à la domestication, le cinéma a encore perdu une occasion de jeter un regard plus complexe sur le monde sauvage. Il fallait bien que Nature prédatrice s’empresse d’ajouter ce nouveau motif putassier dans sa collection de hashtags.
Il y a de cela sept ans sortait Crawl (Alexandre Aja, 2019), un film de genre sans prétention et au pitch étrangement similaire à celui de Nature prédatrice – à l’exception que le film mettait en scène des crocodiles et non des requins. Mais si on y regarde de plus près, l’écart entre les deux propositions est abyssal et trahit des bouleversements profonds de la production de longs métrages de divertissement. Dans Crawl, Alexandre Aja et son scénariste prenaient soin de structurer un récit horrifique et catastrophique en s’appuyant sur des personnages dont la trajectoire intime résonnait avec les codes du genre. L’héroïne, une nageuse professionnelle en proie au doute, voit l’arrivée de la tempête et des crocodiles agir comme un catalyseur qui va la contraindre à mettre son talent à profit pour sauver son père prisonnier de la maison familiale. Sans être d’une grande originalité, le propos de Crawl autour du foyer brisé et de la reconstruction des liens familiaux s’imbriquait parfaitement avec les impératifs de spectacle et de tension, et proposait au spectateur une expérience cohérente dans laquelle se projeter. Si Nature prédatrice a bien une qualité, c’est celle de rendre tous les autres films meilleurs.


