Et si Sophie Sheridan était cheffe religieuse ? Bien loin du soleil de Kalokairi qui donnait toute sa superbe à Mamma Mia ! (Phyllida Lloyd, 2008) et Mamma Mia ! Here We Go Again (Ol Parker, 2018), Le Testament d’Ann Lee (2026) de Mona Fastvold reconfigure la persona musicale d’Amanda Seyfried, tout en sonnant presque comme une revanche face à ses six auditions pour le rôle de Glinda dans Wicked (Jon M. Chu, 2024).

© Searchlight Pictures
Lay All Your Love On Me
Il est difficile d’écrire sur Le Testament d’Ann Lee sans faire mention de son statut de star vehicle pour Amanda Seyfried. À la manière d’un film comme The Smashing Machine (Benny Safdie, 2025) qui faisait espérer à l’ancien catcheur Dwayne « The Rock » Johnson une chance de briller dans la course aux Oscars, Le Testament d’Ann Lee semble exister avant tout pour mettre en avant son actrice. Les deux longs-métrages partagent également le fait d’être des biopics, un genre qui malgré le fait d’avoir presque toujours été propice aux star vehicles – comme Cléopâtre (Joseph L. Mankiewicz, 1963) pour Elizabeth Taylor – voit régulièrement cette association se faire au détriment de la fresque historique. C’est à se demander si certains acteur·rice·s ne trouvent pas dans ces figures à la lisière de l’Histoire et de la mythologie, une façon d’augmenter leur propre persona, pendant que l’incarnation du personnage passe au second plan. C’était par ailleurs toute la force d’une proposition comme celle de Steven Spielberg avec Lincoln (2012), où le method acting de Daniel Day Lewis lui permettait de disparaître derrière le personnage d’Abraham Lincoln. Face à cette proposition, qui s’inscrit dans un cadre naturaliste, l’interprétation d’Ann Lee par Amanda Seyfried propose une autre voie, celle de la sensation plus que de la représentation.

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Mais qui était Ann Lee ? Née dans l’Angleterre du XVIIIème siècle, elle rejoint le mouvement religieux des Shakers qui exprimait sa dévotion envers Dieu par la danse. Persécutée en Angleterre elle part en Amérique où son mouvement s’étend et où elle sera considérée par ses disciples comme la seconde venue du Christ. La danse particulière des Shakers, s’articulant autour de tremblements, de frappes et de coups, va constituer l’une des très nombreuses influences de la modern dance aux États-Unis, avec des danseuses comme Doris Humphrey s’en emparant pour leur propre recherche chorégraphique (The Shakers, 1931). Le film va, quant à lui, se ré-approprier les traits esthétiques de cette danse et les transposer en effets filmiques. C’est ce qui se rend perceptible lors de la séquence de la traversée jusqu’aux États-Unis, où la caméra reproduit les mouvements dansés par Amanda Seyfried et où les coups de la danse correspondent à des changements de plans qui eux-mêmes figurent des changements de saisons tout au long du voyage. Malgré la présence de tels numéros musicaux, le film entretient un flou sur son statut : est-il, ou non, un musical ?
Dans un musical, les numéros musicaux cherchent la plupart du temps à explorer l’intériorité de ses personnages en leur offrant un espace d’expression quand le parler ne suffit plus. Dans Le Testament d’Ann Lee, ces derniers semblent plutôt chercher à provoquer chez les spectateur·rice·s le même effet de transe que celui présent chez les personnages. Le premier de ces numéros, « Worship », plutôt que de suivre Ann Lee lors de sa découverte de la danse des Shakers, va aller jusqu’à la laisser quitter le plan pour rester au milieu de cette ronde et immerger les spectateur·rice·s dans cette dévotion, devenant dès lors le sujet de la séquence. Autrement dit, la raison d’être de ce numéro musical est moins l’exploration de l’intériorité d’Ann Lee que l’effet de cette danse sur les corps. Agissant comme une note d’intention, ce premier numéro musical invite à réfléchir la dévotion religieuse non pas par le prisme de la spiritualité, finalement assez secondaire dans le récit, mais de corporalité. Pour restituer au mieux cette sensation, la caméra épouse les corps au plus près, au point de frôler l’asphyxie. Le numéro musical « Hunger & Thirst », l’un des rares à explorer frontalement l’intériorité d’Ann Lee, va visuellement constituer en un plan séquence qui ausculte le corps de la jeune femme au fur et à mesure que sa recherche de spiritualité s’inscrit dans son corps. Si Le Testament d’Ann Lee est indéniablement un film musical, il est difficile de l’envisager comme étant pleinement un musical. Le long-métrage est bien plus chorégraphique qu’il n’est chantant, ce qui peut venir troubler les attentes de certain·e·s spectateur·rice·s adeptes des musicals.

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En revanche, ce que garde Le Testament d’Ann Lee d’un musical, c’est la tension entre le spectacle filmique et le spectacle scénique. Bien qu’il ne soit pas adapté d’une pièce déjà existante, comme c’est le cas de Wicked, certains de ses dispositifs empruntent directement à la scène. C’est notamment le cas dans la seconde moitié du film, avec le numéro « I Love Mother (Pretty Mother’s Home) » où l’espace où dansent les Shakers est filmé comme s’il s’agissait d’une scène de théâtre. Une danseuse va même aller jusqu’à s’extirper de la masse pour entamer un court solo face à la caméra. Un tel dispositif amène à questionner la performativité des célébrations religieuses vue de l’extérieur, alors que précédemment le film avait tendance à plonger les spectateur·rice·s au cœur même de ces rituels. Quelque part, Le Testament d’Ann Lee prolonge les recherches chorégraphiques de Doris Humphrey en usant des spécificités offertes par son médium pour questionner le regard qu’il est possible de poser sur une telle pratique. Le long-métrage entretient constamment cette tension entre la transe induite par l’énergie de ses chorégraphies et les répercussions qu’elles ont sur les corps de leurs interprètes.
Le Testament d’Ann Lee invite les spectateur·rice·s à un voyage qui peut s’avérer particulièrement éprouvant, tant la question du corps est centrale et refuse de se laisser oublier. Face à un genre, le musical, qui convoque le plus souvent la rêverie, le film de Mona Fastvold propose une voie alternative. Pour continuer sur le fil chorégraphique, ce long-métrage est au genre du musical ce que la modern dance a été à la danse classique, un retour au corps terrestre. Plus qu’un biopic, l’histoire d’Ann Lee était mise au service d’un conte sur quête de sens que Mona Fastvold ne cloisonne pas à la spiritualité, Le Testament d’Ann Lee propose une recherche sensorielle par la danse qui n’est pas sans rappeler En Corps (Cédric Klapisch, 2022), dans une constellation filmique entremêlant danse et cinéma qui gagnerait à s’étendre, tant ces deux arts ne cessent de se rencontrer et se percuter l’un et l’autre.



