De Cloclo à Elvis, biopics d’un autre genre


La vision endiablée d’Elvis par Baz Lhurmann se place d’ores et déjà comme l’une des grosses productions les plus marquantes de l’année 2022, tout comme un de ses plus grands succès au box office. Coïncidence, il y a dix ans tout juste un autre biopic dévoilait l’existence d’une icône à la trajectoire sensiblement proche de celle du King, quoique bien plus franco-française, Claude François (Cloclo de Florent Emilio-Siri, 2012). On s’empare de cette résonance en décryptant la manière dont ces cinéastes, sur une histoire pourtant similaire, jouent la carte des cinémas de genre(s) pour livrer deux expériences filmiques tout à fait différentes.

Elvis Preseyl en tenue rose est sur scène, d'une main il porte le micro à pied à sa bouche, de l'autre il tend son bras vers un public de femmes qui ont les bras tendus vers lui.

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De bruit et de fureur

J’imagine que le parallèle peut surprendre de prime-abord, faire grossir quelques yeux et placer votre serviteur en une sorte de forceur patriote du dimanche, adepte de comparaisons franco-américaines pas toujours très bien senties. Permettez un bon dans le temps… 14 janvier 1973. Elvis Presley livre une prestation à Hawaï diffusée sur plusieurs continents grâce au satellite. Il y interprète pour la première fois en public My Way, auparavant chantée par Frank Sinatra… Mais auparavant encore, comme vous le savez certainement, créée par Claude François sous le titre Comme d’habitude. Ce n’est peut-être pas un hasard total, si nous tissons le parallèle avec des similitudes qui sont peut-être un peu plus consistantes. Elvis Presley et Claude François ont tous deux grandi dans un environnement musical décalé de leurs « origines » – Presley grandit dans un quartier afro-américain, François en Égypte ; leur carrière s’est en grande partie bâtie sur la danse et leur réputation scénique d’énergie, de don total jusqu’à l’épuisement ; tous deux ont suscité l’admiration maladive de hordes de fans amenant à des manifestations tragiques le jour de leur disparition ; tous deux sont justement fauchés au même âge ou presque – 42 ans pour le King, 39 pour Cloclo – de surcroît à un an d’écart – 1977 pour Elvis, 1978 pour Claude – et, pour pousser encore plus loin, d’une manière assez étonnante, l’un d’une crise de constipation sur le trône, l’autre d’électrocution dans sa salle de bains, deux décès pas à leur hauteur, dans d’ironiques espaces d’hygiène. Ces points communs se ressentent d’autant plus au visionnage de leurs biopics respectifs : leur trajectoire pourrait en effet être traitée à peu de choses près de la même façon, si tant est que l’on garde les justes mesures de représentation (il y a un monde entre L’Olympia et Las Vegas). Or Baz Lhurmann en 2022 opte pour une voie différente de celle empruntée par Florent Emilio-Siri en 2012 : chacun passe par sa propre sensibilité de genres.

Cloclo, l’angoisse

Claude François, incarné par Jérémie Renier dans le film Cloclo, tente de s'extirper d'une horde de fans dans la rue qui tente de le prendre dans leurs bras ; Cloclo a la mine fermée, des lunettes de soleil noires qui contrastent avec son costume bleu foncé et chemise blanche col pelle à tarte.

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Un point de divergence important entre les deux chanteurs est leur caractère. Claude François, et c’est un point que d’ailleurs Cloclo dévoile sans fausse pudeur ni malhonnêteté, était aussi attachant par ses qualités humaines que redouté pour son caractère irascible et instable. Capable de virer un musicien sur scène en plein concert, d’insultes voire de violence physique, il semblait être un homme tyrannique, dévoré par la possibilité de l’échec et obsédé par le contrôle. En filigrane c’est l’angoisse de la mort qui le travaille – comme il l’avoue lui-même à plusieurs reprises lors d’entretiens – et qui teinte son énergie vitale hors-norme. Florent Emilio-Siri a été à la bonne école pour exprimer cette angoisse : lorsqu’il aborde Cloclo en 2012, il a la double casquette idéale. Il a d’une part débuté comme réalisateur de clips, de l’autre il s’illustre (après un premier film social sur le monde des mineurs) avec trois longs-métrages allant vers l’action, le thriller et le film de guerre, genres d’anxiété s’il en est. Il en garde donc la sensibilité en infusant son biopic de ponctuelles mais pures séquences de genre, particulièrement rythmées par l’usage du plan-séquence comme la scène où Claude poursuit en voiture Isabelle, sa future compagne, jusqu’à provoquer un accident ; celle, magistrale, où l’on découvre qu’il a un second fils qu’il cache dans son manoir ; ou celle où le cadre le suit sans coupure de son appartement au siège de son bureau, trajet envahi par les fans qui le suivent sans relâche… Sans oublier les séquences plus directes telles que la fusillade sur la route de campagne ou l’attentat à Londres, deux instants de la vie de Claude François où il flirte avec la mort au plus près. Cloclo est ainsi, en plus d’un biopic musical grand public, une œuvre traversée par le film de suspense. Autrement dit par une inquiétude latente, qui ne laisse jamais vraiment de répit très longtemps…Si ce n’est avec la disparition du chanteur lui-même, traitée d’une manière on ne peut plus mélancolique et pudique. La vie de Claude François se ressent alors comme un coup de foudre angoissé que la mort seule aura peut-être su apaiser.

Elvis, l’outrance

Plan rapproché-taille sur Austin Butler incarnant Elvis dans les années 70, avec la banane et sa tenue blanche, sur scène à Las Vegas ; il est debout, tourné vers le public attablé, nous le voyons de trois-quarts ; la salle est éclairée d'une lumière bleu avec des teintes rosées.

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L’absence de repos est aussi constitutive du travail de Baz Lhurmann autour du King. Si Elvis Presley était déjà d’une nature survolée, il fut de plus contraint d’évoluer dans une machine autrement plus ardue que le système français : le show-business américain. Pour se créer là-bas et se maintenir, il faut garder le fer au point le plus haut de l’incandescence avec des tournées et des promotions hors-norme traversant un immense territoire dans des délais restreints, comme en atteste le projet du Colonel Parker (manager d’Elvis et colonne vertébrale du récit) de la tournée 15 jours/15 villes différentes. La résidence de Presley à Las Vegas occupe quant à elle une place très importante à la fois dans la mécanique narrative du film et dans la vie d’Elvis lui-même, étant donné qu’elle va durer…7 ans, pour 800 concerts. C’est lors de cette résidence que l’addiction aux médicaments psychotropes qui finira par avoir raison de lui va se structurer : amphétamines pour avoir le feu sur scène coûte que coûte puis somnifères, tranquillisants, anti-douleurs afin de pouvoir redescendre, le combo classique du star system… En somme, le show business, ogre avide, aura broyé Elvis d’épuisement. Ce chemin de vie n’est pas étranger à la sensibilité de Baz Luhrmann. Les univers et personnages de Moulin Rouge (2001) Gatsby le magnifique (2013) voire même de Romeo + Juliette (1996) sont tous marqués par une outrance, d’abord grotesque, goguenarde, avant de finir dans le drame une fois que tout a été consumé. Luhrmann est en cela l’héritier du baroque d’un Shakespeare notamment, chez lequel la bouffonnerie n’est qu’une face de la tragédie et vice-versa, l’une pouvant mener à l’autre, ou l’une et l’autre pouvant toujours se mêler. Sur Elvis, il applique cette recette de ses précédents travaux. Le spectateur est d’abord embarqué dans une comédie musicale pétaradante, blindée de jeux visuels, de trouvailles de mise en scène, dans un rythme de folie où la musique ne cesse jamais et se permet en plus de jouer avec nos références culturelles (les fameux anachronismes musicaux dont le cinéaste est coutumier). Elvis débute comme du grand spectacle formellement très riche, qui peut à juste titre laisser le spectateur dans un état de sidération, voire de fatigue. Ensuite habilement, le drame humain prend sa place, et le ton du film, le rythme, la forme, se calment. On passe de la comédie musicale déchaînée au mélodrame, genre on ne peut plus hollywoodien, mais d’une toute autre façon. Une fois que Baz Luhrmann nous a mis sur les rotules, comme l’est son personnage principal, il y a en effet besoin de se recentrer sur le nécessaire : l’intime.

Malgré leur divergence, Florent Emilio-Siri et Baz Lurhmann semblent avoir visé juste tous les deux en ayant su rester fidèle à l’esprit de l’homme qu’ils ont tenté de dépeindre tout en livrant un travail d’auteur, guidé par une sensibilité propre – en l’occurrence intimement liée à un genre cinématographique précis. Le genre ne nous semble pas être la seule solution pour réaliser ce qu’on est en droit d’attendre d’un biopic digne d’être regardé, soit une création qui revendique autant sa vocation documentaire que sa qualité d’œuvre d’art en soi. Mais force est de constater que l’emprunt de certains codes venus d’ailleurs nous semblent être partie prenante de la réussite artistique de quelques-uns des exemples récents les plus marquants du genre, tels que Gainsbourg vie héroïque (Joann Sfar, 2010) ou Rocketman (Dexter Fletcher, 2019) et leur touche surréaliste, ou Steve Jobs (Danny Boyle, 2015) calquant sa dramaturgie sur celle d’une pièce de théâtre…

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A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers. Spécialiste des westerns et films noirs des années 50, il peut parfois surprendre son monde en défendant un cinéma "indéfendable" et trash.

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