Un an après La Salle des profs (Ilker Çatak, 2024) qui faisait l’état des lieux du système scolaire allemand, l’actrice Leonie Benesch est dans En première ligne (Petra Volpe, 2025), autre fresque du quotidien, sur l’hôpital suisse cette fois, qui fait forcément réfléchir sur la dégradation des systèmes de santé partout dans le monde…

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État d’urgence

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Le milieu hospitalier est hautement cinégénique, au point que le septième art et par extension le petit écran se sont emparé des lieux pour s’y faire jouer des tas d’intrigues. Vol au-dessus d’un nid de coucou (Milos Forman, 1975), Halloween 2 (Rick Rosenthal, 1981), L’Éveil (Penny Marshall, 1990), Hippocrate (Thomas Lilti, 2014), Urgences (Michael Crichton, 1994-2009), Grey’s Anatomy (Shonda Rhimes, depuis 2005) et maintenant The Pitt (R. Scott Gemmill, depuis 2025) : autant d’exemples qui montrent à quel point l’hôpital est un lieu propice au drame, à la tension et à une certaine représentation de ce qui se joue plus largement dans la société. Dans le cas d’En première ligne (2025), il est évident que c’est l’approche réaliste qui a été retenue par Petra Volpe, la réalisatrice, pour évoquer le manque de moyens mis dans la santé. Simplement, le long-métrage suit une journée de travail de Floria Lind, une infirmière, dans une service en sous-effectif. Dans cet hôpital suisse, tout le monde est au bord de la rupture, personnels et patients, et la moindre erreur peut être fatale. Alors qu’elle est sollicitée de toutes parts, la situation commence à échapper dangereusement à Floria…
En première ligne est un vrai film d’actrice dans la mesure où il est porté de A à Z par l’excellente Leonie Benesch qui, après son rôle de professeur dans La salle des profs (Ilker Çatak, 2024), fait encore des merveilles dans un rôle cousin. Pour se donner une idée de sa performance et du naturel qui la caractérise, il faut comparer sa prestation avec celle de la non moins géniale Léa Drucker dans L’intérêt d’Adam (Laura Wandel, 2025). Dans ce long-métrage à la tension similaire, Léa Drucker, malgré tout son talent, peine à masquer l’idée de « Léa Drucker joue à l’infirmière ». Leonie Benesch, elle, ne donne pas l’impression de jouer : elle est infirmière le temps de quatre-vingt-dix minutes, tout dans son jeu rend plausible ce qu’elle nous montre. Ses gestes, sa fatigue, son empathie, son naturel dans ces lieux si codifiés. Il fallait de bonnes épaules pour tenir tout un film dessus. L’actrice est de toutes les scènes, de tous les plans, la caméra ne la lâche jamais, et elle livre possiblement l’une des meilleures prestations de 2025 sous les traits de cette infirmière à qui l’on demande beaucoup trop.

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Or c’est aussi un grand film de mise en scène puisque sous ses airs quasi documentaire, En première ligne est pensé comme une mécanique de film de genre faisant monter le stress du spectateur. Dans sa construction, il fait penser à Jeanne Dielman, 23 quai du commerce, 1080 Bruxelles (Chantal Akerman, 1975) : des gestes répétitifs, des lieux que l’on revoit inlassablement montrant une vie réglée comme du papier à musique mais que la moindre fausse note peut venir faire dérailler. Alors Petra Volpe n’a pas recours aux longs plans fixes d’Akerman – au contraire, sa caméra est mobile et un personnage à part entière – mais il y a quelque chose de voisin dans ce portrait de femme recouvrant celui d’une société. La cinéaste démontre en tous cas un véritable talent à dépeindre le chaos, à mettre en place une tension – le récit commence comme une journée normale avant que les choses ne s’emballent progressivement – et à nous embarquer dans les travées de cet hôpital et les tourments de Floria. Une intelligence de mise en scène qui, après Traumland (2013) et L’Ordre divin (2017), deux autres portraits féminins engagés, font de Petra Volpe une réalisatrice à suivre.
L’univers hospitalier est un terrain de jeu sans fin pour la fiction et En première ligne prend le parti d’en faire une vision crue et sans artifices pour dénoncer une réalité nous concernant tous : le délitement des hôpitaux partout dans le monde. Le fait que le film se passe en Suisse ne rend pas le propos moins universel à l’heure où les services d’urgences sont saturés et en manque de personnels. Sans jamais être moralisateur, le long-métrage pose néanmoins les bonnes questions par l’entremise des patients – un businessman qui se croit à l’hôtel, une femme qui ne sait plus où elle est, un vieil homme qui attend des nouvelles du médecin qui ne viendront jamais, la pression des familles, etc. Un panel de personnages finalement évocateur de métiers en souffrance. La cinéaste n’accuse personne, elle rend compte d’un résultat que chacun est libre d’interpréter comme il l’entend – la fameuse neutralité suisse. Reste que le film, loin du sensationnalisme des séries ou longs-métrages qui ont façonné notre façon de se représenter l’hôpital, est l’une des claques de l’année 2025 que nous n’avions pas vu venir et que nous ne saurions vous recommander plus chaudement.
Car après une sortie en salles discrète – 134 000 spectateurs – l’objet s’apprête à sortir sur support vidéo chez Wild Side. Si on peut regretter qu’il ne soit disponible qu’en DVD, c’est déjà une formidable opportunité de le découvrir. D’un point de vue technique, l’image est forcément moins précise que si elle avait été proposée en Blu-Ray, mais le son est formidablement restitué, permettant d’apprécier notamment la musique entêtante d’Emilie Levienaise-Farrouch, compositrice notamment de Sans jamais nous connaitre (Andrew Haigh, 2024). On aurait aimé un making-of permettant de revenir sur les aspects techniques de mise en scène, il faudra plutôt se contenter de trois interviews – de Leonie Benesch, de Petra Volpe et de Nadja Habicht, consultante – revenant sur les intentions du film. Une édition soignée quoique peut-être trop sommaire, mais qui a le mérite d’exister et de donner une seconde vie à En première ligne, une œuvre passionnante et que l’on pourrait qualifier de nécessaire.



