[Entretien] Michael Ironside, légende du cirque


De toutes les personnalités avec qui l’on a eu l’occasion de s’entretenir jusqu’alors sur Fais pas Genre, Michael Ironside est certainement celui qui s’apparente le plus à ce qu’on appelle communément une légende. Si cet acteur a marqué notre génération de cinéphiles, c’est – fait notoire – essentiellement dans des seconds rôles marquants voir cultes, dans des films qui le sont tout autant : de Scanners (David Cronenberg, 1981) à Top Gun (Tony Scott, 1986) en passant par Total Recall (Paul Verhoeven, 1990) et Starship Troopers (Paul Verhoeven, 1997). Une carrière difficile à résumer à ces quatre rôles puisque le bonhomme a oeuvré sur plus de 300 films dont récemment le très fun Turbo Kid (RKSS, 2015). S’il était impossible de revenir en détails sur l’ensemble de sa carrière à moins de l’accaparer pendant quatorze heures, il a accepté de se livrer sans filtre sur son expérience au sein de l’industrie cinématographique qu’il appelle « le cirque ».

Michael Ironside dans Scanners de David Cronenberg

« Scanners » de David Cronenberg © Tous droits réservés

La Piste aux Etoiles

Michael, merci beaucoup d’avoir accepté de nous parler. Vous n’avez aucune idée de ce que cela peut signifier nous qui avons grandi en regardant vos films, tout ça nous paraît un peu surréaliste pour être honnête. Honnêtement, si on le pouvait, on vous parlerais probablement pendant dix heures, mais nous n’avons pas autant de temps devant nous et il est de toute façon compliqué d’aborder l’ensemble de votre filmographie dans un seul entretien.

Michael Ironside : (rires) Écoutez… J’ai eu la chance de travailler pendant longtemps, plus d’un demi-siècle maintenant et sur quasiment 300 films dont certains… un peu sanglants ! (rires). Donc je crois que je peux dire que je fais partie des chanceux dans ce métier. Dans ce cirque… Je l’appelle « le cirque », car quand j’ai commencé ce métier, très jeune – j’ai monté ma première pièce quand j’étais encore un jeune garçon – mon père a dit : «  Oh, mon Michael… il s’est enfui et a rejoint le cirque. » Tout au long de ma carrière, j’ai réfléchi à ce qu’il avait dit, cela pouvait sembler un peu juge ou désapprobateur mais c’était la vérité absolue, le terme parfait. Vous savez, il y a ce vieil adage sur le cirque qui dit que, si une personne extérieure au cirque entre et dit «Hé, comment une mouche humaine peut-elle ramper sur le côté du chapiteau ? » il faut lui demander « Etes-vous dans le milieu ? » S’il répond non, alors vous ne pouvez pas lui dire. Il faut garder ce charme, ce secret, cette séparation entre le public et le spectacle. Et c’est en gros ce que j’ai fait, très jeune, je me suis enfuis du réel pour rejoindre le cirque, le monde du secret.

Michael Ironside dans Top Gun de Tony Scott

« Top Gun » de Tony Scott © Tous droits réservés

Eh bien, c’est en fait un lien parfait vers la première question que je voulais vous poser, quand est-ce que cette passion pour le jeu d’acteur et le cinéma est apparue chez vous ?

En fait, depuis très jeune, j’aimais écrire. J’ai écrit une pièce intitulée L’Abri  et une autre intitulée À l’est de la rivière au milieu et à la fin des années 60. J’avais quelque chose comme quatorze ou quinze ans. Mais très vite, à force d’écrire des textes que personne ne jouaient, je me suis dit : « En gros, c’est comme si j’écrivais de la musique, mais que je n’en jouait pas.» Du coup, j’ai commencé à prendre des cours de théâtre. Il y avait un professeur, un ami d’un ami, Eli Real, décédé aujourd’hui, qui vivait à Toronto. J’y suis allé et j’ai demandé si je pouvais participer, j’avais vraiment besoin de comprendre le jeu. Si je dois écrire pour ces instruments, ces personnes, ces acteurs, je dois savoir de quoi il s’agit. Je dois être dans la même pièce qu’eux, apprendre à leur côté et les regarder faire. C’est donc assez naturellement que j’ai commencé à jouer moi-même la comédie. J’étais à l’école d’art de Toronto à l’époque, près de l’Ontario College of Art, et de fil en aiguille, j’ai voulu travailler sur des plateaux de tournage.

J’imagine que passer de jeune acteur de théâtre en apprentissage aux plateaux de cinéma n’était pas forcément facile.

Oui, c’est compliqué et ça l’est toujours. Peu de monde aura le courage de vous engager sur un plateau de tournage si vous n’y avez pas déjà été. Ou alors, il faut avoir beaucoup de chance. A l’époque, en 1969 alors que je n’avais que 19 ans, j’ai décidé de forcer le destin. J’ai écrit avec beaucoup d’ambition un scénario très libre, très amateur, que j’ai tourné en Super 8 puis transféré en 35mm intitulé Where the Lights are. Une artiste qui lançait un atelier à l’Office national du film, prénommée Jeanine Manatis – c’était l’une des personnes sous la direction de Lee Strasberg à l’Actors Studio de New York – a entendu parler de mon film, l’a regardé et m’a dit : « Si tu peux faire ça sans y connaître grand-chose, viens à l’Office national du film et on te l’enseignera. ».

On sent que vous avez encore beaucoup de reconnaissance envers cette personne.

Oui et de respect pour son parcours. Elle était venue au Canada car il y avait plus d’opportunités pour les femmes dans les années 60, 70 et 80 au Canada. Elle est donc restée et, avec Barbara Fox, a organisé un atelier à l’Office national du film de Toronto. Leur objectif était de réunir des scénaristes, des réalisateurs et des acteurs et de leur offrir la même formation. À cette époque, il faut se rappeler qu’au Canada, la plupart de nos formations étaient basées sur le théâtre : serrer les fesses, faire face au public et prendre la parole haut et fort. Mais il n’y avait pas vraiment de formation cinématographique. Ils ont créé ce groupe à l’Office national du film et j’y passais 24 heures de cours par semaine durant à peu près cinq ans. Entre-temps, j’ai été embauché pour quelques rôles d’acteur, juste pour faire rire les gens du groupe. Ils me demandaient gentiment : « Peux tu faire ça pour moi ? ». J’acceptais par sympathie pour eux. Et c’est comme ça que tout a commencé.

Michael Ironside dans Scanners de David Cronenberg

« Scanners » de David Cronenberg © Tous droits réservés

Une autre des rencontres importantes dans votre parcours c’est celle que vous faites avec David Cronenberg qui est l’un des tout premiers cinéastes à vous faire tourner.

J’avais fait quelques films et téléfilms avant ça, plusieurs émissions pour la CBC, beaucoup de drames, des petits films, des petits rôles… cela faisait déjà à peu près neuf ans que je travaillais. Mais c’est certain que mon rôle dans Scanners (1981) est celui qui a vraiment marqué un tournant dans ma carrière. Le film a eu un large succès à l’international et a aussi consolidé l’aura de Cronenberg en tant que cinéaste intéressant. C’est aussi par le biais de ce rôle que j’ai pu ensuite travailler avec toute une communauté de grands cinéastes du même âge que David.

Racontez-nous votre rencontre avec David Cronenberg.

En fait, lors de mon audition, j’ai auditionné pour jouer ce rôle du psychiatre mais il était bien plus petit sur le papier. Et David, après l’audition, m’a demandé : « Tu fais quelque chose en ce moment ?» et je lui j’ai dit : « Bah non, je ne fais rien.» En vérité, je faisais un peu machiniste sur un film, et je faisais quelques jours de travail en tant que couvreur à réparer les toitures, pour essayer de payer les factures, car je n’avait pas beaucoup de travail. Et il a dit : « Bon, si on vous propose ce rôle, on aura peut-être plus à faire avec vous pour ce personnage. » Et le personnage a rapidement pris de l’ampleur.

Est-ce que vous comprenez toute de suite que vous mettez les pieds dans l’univers d’un des cinéastes les plus atypiques et visionnaires de son époque ?

Écoutez. Je l’ai dit mille fois et j’y crois ferme, faire un film s’apparente à ce vieil adage “il faut tout un village pour élever un enfant”. Il faut tellement de monde pour faire un film que j’ai tendance à mettre en avant le collectif plutôt que les individualités. Mais parfois, il faut bien le reconnaître, il y a de ces talents rares qui sont avant tout des artistes, qui passent du concept à la création, et qui utilisent le cinéma comme support pour arriver dans l’esprit du public avec le moins de distorsion possible. David a cette force là, ses films sont si proches des idées qu’il a dans la tête, il parvient à préserver cette authenticité artistique qui le caractérise.

Vous diriez que c’est le plus grand cinéaste et artiste avec qui vous avez travaillé ?

J’ai travaillé avec plus de 250 réalisateurs, environ, mais peu sont du niveau de gens comme David Cronenberg, Walter Hill ou Paul Verhoeven. Avec ce genre de cinéaste, il n’y a rien à l’écran qu’ils ne contrôlent pas totalement et qu’ils n’ont pas décidé d’y mettre, vous voyez ce que je veux dire ? En tant qu’acteur, je me sentais parfaitement en sécurité de travailler aux côtés de tels artistes.

Michael Ironside dans Starship Troopers

« Starship Troopers » de Paul Verhoeven © Tous droits réservés

Oui. C’est ce qu’on appelle “être entre de bonnes mains”.

Vous savez… je crois que les meilleurs acteurs sont des enfants. Il y a une dimension profondément enfantine dans notre travail. Et pour moi, pour faire de mon mieux, je dois me sentir en sécurité dans l’environnement du film, le processus de tournage. Pour revenir sur le travail avec David, le scénario de Scanners était quand même un matériel… assez étrange. Mais en tant que réalisateur, il a créé un espace très sûr, très serein, pour que nous puissions prendre des risques en tant que comédiens, s’abandonner. Néanmoins, tout est sous contrôle, il nous dirige et nous accompagne dans cette exploration de sorte qu’il n’y ait pas d’erreurs possibles, pas d’hors sujets. La vérité c’est qu’on trouve des acteurs de très haut niveau partout dans le monde mais des grands cinéastes capables de les diriger, de la trempe d’un Walter Hill, assez peu.

Ce sont aussi des cinéastes qui ont été visionnaires dans leurs directions de castings, qui ont révélés de nombreux acteurs et actrices tout au long de leur carrière.

C’est très important de bien choisir le casting. Et je ne me fais pas de poudre aux yeux, il fallait faire un sacré boulot pour venir me trouver pour jouer Darryl Revok dans Scanners. Je veux dire par là que ce n’était pas une évidence dans le sens où je n’étais pas encore très reconnu.

Leur grandeur tient aussi du fait qu’ils font des choix audacieux et pas évidents sur le papier, mais qui vont s’avérer être des éléments fondateurs de leurs films.

Tu sais… un réalisateur m’a expliqué un jour qu’un film, un scénario, c’est comme un vitrail. Il me dit : “Vous savez, c’est déjà là. Je n’ai besoin que de la réalité des acteurs, pour être la lumière qui révelera le vitrail, pour mettre en valeur ces couleurs afin qu’on puisse les voir et les apprécier.” Et puis il ajoute qu’en tant que réalisateur il choisis “de révéler les motifs du verre, soit par sections, soit par gros morceaux”. J’ai bien aimer cette analogie. Il m’a dit : « Votre travail consiste simplement à être une pure énergie lumineuse » Et vraiment, c’est une pensée qui m’a simplifié les choses. Ce genre de concept, en quelque sorte, vous enlève aussi beaucoup d’appréhension. Vous savez, votre travail est d’être réel. Oui. D’être juste parfaitement présent, de se rendre pleinement disponible à être.

L’une des choses à laquelle on pense le plus quand on évoque votre carrière, c’est votre proportion à incarner des méchants charismatiques. Si bien que l’on a tendance à vous considérer d’abord comme un acteur incarnant des antagonistes.

Ce n’est pourtant pas totalement vrai. Certes, j’ai été payé très cher pour jouer de bons vieux personnages brutaux, dans des films très exposés qui pour certains sont devenus cultes et ces rôles aussi. Mais on m’a aussi permis de travailler dans le cinéma indépendant, où j’ai pu ainsi incarner des médecins, des avocats, des professeurs, des pères et des grands-pères… Mais oui, dans des films à très gros budget, j’ai joué des personnages très cruels et très sombres. Maintenant que je suis plus âgé, je suis comme le grand-père du personnage que j’étais. Je suis passé du rôle du méchant tué à la fin du film, lors du conflit final, au rôle du shérif obèse tué au premier acte. (rires)

Michael Ironside dans Nobody de  Ilia Naïchouller

« Nobody » de Ilia Naïchouller © Tous droits réservés

On vous voit aussi souvent dans le rôle du patron du personnage principal comme récemment dans Nobody (Ilya Naishuller, 2021) par exemple.

Oui. Mais à l’origine c’était un personnage bien plus important. Ils ont changé d’orientation avec le scénario en plein tournage, ce qui est bizarre. À l’origine, c’était un fantasme de ce qui se passait dans la tête d’un homme, comme une histoire à la Walter Mitty. Mais les producteurs se sont réunis et se sont dit qu’ils allaient faire de ce personnage un agent spécial et un vrai personnage d’action. D’un coup, tout ça ne se déroulait plus dans sa tête. Regardez le Blu-ray. Il y a plein de scènes coupées qui me montrent avec la famille, et lui au-dessus de la famille. Et il y a toute une histoire entre moi et quelques autres personnages, et des trucs qui ont été coupés il y a longtemps, quand ils ont changé de direction. Je n’ai pas vu la nouvelle version.

Comment vivez-vous d’être ainsi réduit voir coupé d’un film, malgré votre carrière et le respect qu’elle mérite.

Je passe outre. Ce n’est pas mon film. Cela me questionne plus du fait que ces jours de tournage représentent pas mal d’argent et de travail jetés à la poubelle. Mais je suis quelqu’un qui respecte la vision des réalisateurs et des producteurs, s’ils ont décidé de prendre une autre direction et qu’ils pensent qu’elle est meilleure pour le film, tant mieux. Est-ce une déception ? Non. Pas vraiment. Enfin… je crois que si vous êtes profondément attaché à ce que vous faites dans cette industrie, vous allez vite être brisé. (pensif) Tu sais… dans la plupart des cas, tu essaies de faire de ton mieux pour être fier de ton travail puis tu pries pour que le résultat final te rende justice.

C’est une façon intéressante de voir les choses, car j’ai parlé à d’autres acteurs qui sont un peu plus impliqués émotionnellement dans ce genre de choses et qui sont vraiment furieux de voir qu’ils ont été coupé dans le film final.

On est toujours un peu coupé. C’est rare que tout ce qu’on a tourné soit dans le film. Parfois un rôle n’est pas effacé du film mais certaines de ses séquences oui. Je peux parfois être déçu de ne pas voir comment ma performance rendait, de ne pas avoir pu constater que la séquence ne fonctionnait pas ou était inutile. Mais ce n’est pas mon job et il faut faire confiance aux réalisateurs qui prennent souvent ces décisions de façon pragmatique.

Extreme Prejudice de Walter Hill

« Extreme Prejudice » de Walter Hill © Tous droits réservés

Vous avez un exemple en tête ?

Oui, par exemple je pense à un film intitulé Extreme Prejudice (1986) réalisé par Walter Hill. Je jouais, si je puis dire, trois niveaux différents de mon personnage dans trois parties distinctes. Dans l’une d’eux, il dirige une opération secrète aux États-Unis avec son équipe. Dans la seconde, il se fait passer pour quelqu’un d’autre auprès des forces de l’ordre locales et des Texas Rangers. Et puis il y a une troisième partie de l’histoire, où je jouait aussi. Je travaillait avec une agence gouvernementale pour tenter de démanteler un cartel de la drogue au Mexique. Alors qu’il était en montage du film, Walter m’a appelé, et m’a dit “Michael, je suis en montage, et je me rends compte qu’on dirait que tu joues le rôle principal. Ton rôle prend étrangement trop de place. On va donc te couper d’une des trois parties.” Pour ma part, j’avais conçu trois parties distinctes de la personnalité de ce personnage, de ses traits de caractère, et pour être honnête, l’une d’elles était celle qu’ils ont coupée. J’aurais aimé voir comment ça fonctionnait dans le film… J’ai certes vu les prises coupées car Walter m’a laissé les voir. Il y avait du bon travail, un travail phénoménal. Mais bon… C’est plus compliqué que ça. Je préfère être bref.

N’avez vous pas craint à un moment d’être un peu catalogué en tant qu’acteur incarnant des méchants ?

Oui. Très tôt dans ma carrière, Donald Pleasant m’a dit : « Michael, tu as beaucoup de talent tu devrais faire carrière, mais je veux que tu te souviennes d’une chose : Si tu tues un chien avec sa pelle devant la caméra et que quelqu’un gagne de l’argent avec, tout ce qu’on voudra que tu fasses, c’est que tues des chiens avec des pelles.» Puis il ajoute… « Peut-être que le chien sera un homme et qu’une pelle pourrait être une limousine. C’est interchangeable, mais c’est la même chose. Fais très attention à ce que tu fais. » . J’ai gardé ça en tête mais tu sais… je n’ai jamais été en mesure de refuser de travailler, j’étais au Canada pour mes vingt premiers films et… on était bien moins payés que les Américains. Donc, tu sais, j’ai dû choisir ce qui se présentait et faire de mon mieux. C’est plus tard que j’ai pu faire plus de choix…

Vous ne choisissiez donc pas vos rôles à cette époque.

Non, encore une fois, je ne pouvais pas me le permettre. Si c’était un méchant, c’était un méchant. Si c’est un type qui pisse dans son froc parce qu’on lui pointe une arme sur la tempe… je devais le faire pour payer les factures. (il pense) Je ferais mieux de ne pas dire que j’ai eu des hauts et des bas en une minute. Je dois quand même nuancer car j’ai toujours été reconnaissant du travail qu’on me donnait, de la confiance que des gens me témoignait. Oui… (il pense) Je pense que j’avais un peu le syndrome de l’imposteur. Vous savez.. des pensées du genre « ils vont découvrir qui je suis vraiment et me renverront chez moi en me jurant de ne jamais me rappeler ». Il faut se rappeler que dans les années 60/70 et jusqu’au milieu des années 80, il n’y avait que trois grands directeurs de casting au Canada donc si on vous proposait un rôle et que vous refusiez, vous perdiez le soutien d’un tiers des personnes en mesure de vous faire travailler. Durant la phase de casting pour Scanners j’ai accepté de faire un sketch tourné en deux jours puis un autre film juste après, parce que sinon j’avais peur de ne pas être rappelé pour faire le film de David.

On entend assez peu les acteurs de votre trempe parler ainsi de leurs débuts difficiles.

Notre boulot d’acteur, c’est de faire en sorte que la personne qui nous propose le poste pense que l’on est la personne idéale. C’était essentiellement mon boulot à l’époque. Convaincre. Et ça l’est toujours aujourd’hui, honnêtement. Il ne faut pas perdre à l’esprit que ce sont les réalisateurs et les producteurs qui mettent la main sur l’enclume, qui prennent les choses en main et qui lèvent le marteau, parce qu’au final, c’est leur choix. Ils te mettent là, tu sais. C’est leur décision. Donc, mon boulot d’acteur, c’est toujours de faire en sorte que les personnes qui m’ont choisi soient satisfaits de mon boulot. Je porte une forte intention à l’idée que mon boulot doit être bien fait. Tu vois ce que je veux dire ? Je pense que c’est une attitude typique de la classe ouvrière, d’où je viens.

La confiance qu’on met en vous nécessite une forme d’obligation, mais vous libérez du poids que le choix ne vous appartient pas, cela devait vous libérer un peu de la pression.

Fondamentalement, ce n’est pas mon boulot de faire le film. Mon boulot, c’est d’aider à rendre mon personnage réel, au milieu de tout un tas d’autres acteurs et métiers qui oeuvrent à leur échelle à apporter du réel à ce même film. Bien sûr, il y a des ratés. Des films qui n’ont pas marché… Mais aussi des performances pour lesquelles j’ai essayé quelque chose et que je n’ai pas réussis, ou bien d’autres où la personne à la barre ne savait absolument pas ce qu’elle faisait. On ne peut pas faire un strike à chaque fois qu’on lance la boule.

Arnold Schwarzenegger et Michael Ironside dans Totall Recall de Paul Verhoeven

« Total Recall » de Paul Verhoeven © Tous droits réservés

Mais est-ce plus compliqué de faire bien quand on n’accepte des rôles pour l’argent, pour payer les factures comme vous l’expliquiez.

Vous savez, après Top Gun (Tony Scott, 1986) et Total Recall (Paul Verhoeven, 1990) on m’a proposé des sommes astronomiques pour deux films que j’ai tournés ensuite, et je ne suis pas très bien avec cela. Je déteste avoir accepté quelque chose que je ne trouvais pas terrible à cause de l’argent… je pensais pouvoir passer au dessus de ça, que l’argent allait effacer ce ressenti de faire quelque chose pour les mauvaises raisons. Mais la vérité, c’est que j’étais à deux doigts du suicide, parce que le petit garçon qui est toujours en moi, ne voulait pas le faire et me jugeait de l’avoir accepter. Ce petit garçon, il voulait fuir ce tournage et rentrer chez lui immédiatement.

Diriez vous que vous n’étiez donc pas impliqués dans ces rôles-là, comme si vous n’étiez pas pleinement là.

Oh non, j’étais vraiment là. Mais c’était comme polir une crotte. Je me demandais constamment « Pourquoi est-ce que je fais ça ? » C’est comme si j’avais pris de l’argent pour un truc nul dans lequel je ne pouvais qu’être nul, et qu’après ça je m’étonnais d’être énervé d’être couvert de merde. Il y a toujours un moment où je me ressaisis, où je redeviens professionnel et me dit intérieurement : « Fais de ton mieux, tu as choisi d’être là.». Mais la vérité, c’était de la merde. On me payait beaucoup d’argent, et ça ne m’apportait rien d’autres que des regrets. Alors j’ai décidé après ces mauvaises expériences de ne plus me baser sur l’argent pour prendre des décisions.

Qu’est ce qui vous motive à accepter un projet aujourd’hui ?

En premier lieu, c’est la qualité de l’histoire. Qui est impliqué dans le film ? Qui le raconte ? Tourner ce film est-il si important pour moi ? Où se tourne le film ? Et puis l’argent vient en dernier. Oui, vraiment. J’ai eu la chance qu’on me propose des rôles partout dans le monde. Alors, si j’ai le choix entre tourner à Chicago ou à Sydney… j’irai à Sydney. Surtout si j’ai déjà joué le rôle du flic de Seattle ou de Chicago… si on me propose d’aller jouer un personnage bizarre de rat du désert en Australie. Je vais le faire. Il faut que ce soit amusant. Il faut que ce soit stimulant. Il faut que ce soit créatif pour moi, en tant qu’acteur.

Michael Ironside dans Turbo Kid des RKSS

« Turbo Kid » de RKSS © Tous droits réservés

On sent chez vous qu’à 75 ans et après 300 films, demeure une certaine fougue, une envie de faire votre métier qui est toujours très prégnante.

Je suis heureux de faire ce métier. De jouer. C’est un drôle de mot, mais il veut tout dire. On joue. On s’amuse. J’adore faire ça. C’est tellement familier. Quand je suis sur un plateau avec des gens qui partagent la même passion, j’ai l’impression d’être avec des proches… Et j’ai… J’ai une fonction. J’ai l’impression d’avoir une fonction dans ce monde. Dans ce monde du cirque. Même si parfois je ne suis pas l’acrobate mais juste la chaise sur laquelle il fait son numéro.

Vous faites référence au fait que vous incarnez souvent ce qu’on qualifie de « seconds rôles » ?

Ça fait partie de l’essence du boulot que de se mettre au service, et ce n’est pas seulement aux services d’un cinéaste, c’est aussi parfois au service d’autres comédiens. Tu sais, un jour on m’a dit – et je crois qu’on me l’a dit pour me protéger – que je ne serai jamais le plat principal, que je serai toujours la garniture. Vous savez… quelqu’un d’autre serait le steak. Et moi la purée de pommes de terre, ou carrément la petite asperge à côté. Mais ça ne me dérange pas d’être une garniture. C’est parfois la garniture qui relève un plat et lui donne son caractère.

C’est tout à fait votre cas, vous parvenez à créer des personnages secondaires assez cultes, qui restent en tête et qui ne sont pas juste des personnages bêtement fonctionnels dans la narration. Je pense notamment à votre rôle dans Starship Troopers (Paul Verhoeven, 1997) qui est l’un de mes films préférés de tous les temps.

C’est drôle. Il y a eu une sorte de regain d’intérêt depuis cinq ou six ans pour ce film. Beaucoup de gens m’en parlent. Ces dernières années j’ai été de nombreuses fois sollicités pour participer à des conventions ou festivals en Europe, où je donne régulièrement des séances de dédicaces. Et je signe énormément de blu-rays, affiches et autres goodies de Starship Troopers. Je n’en faisais pas avant qu’on ait connu la pandémie de covid et la grève des scénaristes, je travaillais suffisamment pour profiter de mon temps libre entre chaque tournage, mais durant cette période où l’on ne travaillait pas beaucoup j’ai accepté de me rendre dans ce genre d’endroits pour rencontrer les fans. J’ai adoré cela, cela m’a rappelé mes débuts au théâtre, où l’on rencontre vraiment le public, déjà durant la représentation puisqu’on les entends réagir, on les sent, mais aussi parfois après où ils viennent à notre rencontre. Quand les films sortent, on a très peu de lien avec les spectateurs, à moins d’accompagner le films en festivals ou dans des avants-premières. Rencontrer les fans dans ces conventions à été pour moi une expérience géniale, absolument phénoménale. C’est, je dois l’avouer, une forme d’accomplissement, voir la reconnaissance que les gens ont, vis à vis des films que j’ai fait et de mes prestation dans ces derniers. C’est très émouvant et gratifiant.

 

Propos de Michael Ironside
Recueillis par Alexandre Royal
Merci au Festival Fantasia


A propos de Alexandre Royal

S'il n'est pas en train de fixer un écran beaucoup trop longtemps tel un Alex Delarge bedonnant, il peut être trouvé sur un plateau de tournage espérant devenir le prochain Spielberg. TDAH en puissance (et non médicamenté), il est toujours en train de se lancer dans mille et un projets qui n'aboutirons sans doute jamais. Obsédé par le cinéma depuis que de multiples problèmes de santé l'ont forcé dans son enfance à rester à la maison plutôt qu'à jouer dehors, il considère cette période de sa vie comme une bénédiction cachée, lui ayant permis de découvrir le plus bel art du monde.

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