Cet été, la sortie d’Évanouis (Zach Cregger, 2022) nous rappelait à quel point le cinéma d’horreur se plaît à corrompre les figures les plus innocentes, en particulier les enfants, afin d’en faire l’objet de notre terreur. C’est dans cette très longue tradition que s’inscrit la saga Children of the Corn (Les démons du maïs) qui, depuis les années 1980 jusqu’à aujourd’hui, s’évertue à transformer de jeunes gamins campagnards en mormons extrémistes décidés à massacrer quiconque oserait atteindre la limite fatidique des 19 ans. Les éditions Rimini ressortaient le mois dernier la trilogie d’origine en Blu-Ray.

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Récoltes passées
Rien ne va plus à Gatlin, patelin paumé du Nebraska qui tourne essentiellement autour de son église et de la culture de maïs, les deux avec une importance plus ou moins égale. L’apparente mauvaise gestion agricole des adultes semble avoir convaincu les enfants de la ville de se tourner vers Isaac (John Franklin) un jeune garçon qui affirme être le messager d’un nouveau culte voué à « Celui qui Règne sur les Sillons ». Alors, un beau matin, tous les jeunes prennent les armes et massacrent leurs vieux pour faire advenir un nouvel âge, en accord avec la rigueur morale que le maïs leur impose.
S’il n’y a que le premier film, Les démons du maïs (Fritz Kiersch, 1984), qui soit directement inspiré par la nouvelle Children of the Corn de Stephen King, à l’origine publiée dans le recueil Night Shift (1978), le deuxième volet, Les démons du maïs 2 : le sacrifice final (David F. Price, 1992), prend directement sa suite. Le schéma est donc assez similaire malgré les sept ans séparant la sortie des deux longs-métrages qui auront entretemps changé de producteur. Il s’agit à chaque fois de confronter la communauté rurale à ceux qui viennent de la ville. Dans le premier, c’est un jeune couple de citadins qui se retrouve à Gatlin, puis dans le second ce sont les enfants de la ville qui se retrouvent dans un village voisin. Enfin, Les Démons du maïs 3 : les moissons de la terreur (James D. R. Hickok, 1995) transporte directement deux jeunes garçons du coin à Chicago, dans une famille d’accueil, où le plus jeune va pouvoir évangéliser les petits citadins. C’est finalement ce dernier chapitre qui s’attirera la sympathie de King, mécontent que l’on refuse son script pour les premières adaptations. A partir de là, la franchise ne verra plus la lumière d’une salle de cinéma mais continuera à proliférer, cultivée par Dimensions Films pour encore huit autres films, grâce à des budgets toujours plus serrés et un petit succès constant dans les vidéoclubs. A partir de la fin des années 1990, les producteurs ont bien pris en compte la recette de Scream (Wes Craven, 1996) et transforment la franchise en véritable slasher agricole

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Le cinéma d’horreur, en particulier le slasher américain des années 1980 et 1990, s’est souvent appuyé sur une ambiguïté : proposer un récit à la structure un peu réactionnaire, punissant de nombreux adolescents de leurs ébats festifs et sexuels tout en offrant par la même occasion la représentation subversive des corps et des codes moraux de l’époque. Ici le paradoxe est déplacé, puisque ce sont les jeunes eux-mêmes qui châtient tout écart à leur doctrine morale, s’appuyant sur une « bible de maïs » aux forts relents de mormonisme radical. Gatlin, et toutes les villes où atterriront les enfants dans les épisodes suivants, voient donc leurs dynamiques sociales s’inverser, comme un retour de bâton religieux où les enfants battent les parents à leur propre jeu. Si dans les trois films, un jeune garçon, toujours différent, incarne l’autorité dans la secte – le gourou du maïs –, c’est avant tout la menace et la force collective qui sont mises en avant, au service d’une entité surnaturelle mystérieuse qui laisse d’abord planer le doute sur sa supposée existence, à l’orée de la plantation. C’est de cette relation entre menace divine et prophètes fondamentalistes, entre le champ de maïs et ses apôtres intégristes, que germe l’originalité de cette trilogie originale des Démons du maïs. A mesure que cette première trilogie s’enfonce dans le bis de plus en plus décomplexé, elle dévoile peu à peu une certaine sensibilité écologique. Pas vraiment politique, mais c’est bien le maïs qui impose son esthétique et se répand de film en film.

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Le maïs est-il le prétexte d’une petite révolte, l’étendard d’une génération revendiquant sa terre avant l’heure ? Une métaphore du fanatisme religieux et de la révolution iranienne de 79, comme l’affirme George Goldsmith, scénariste du premier film ? On peut en douter. En revanche, le champ, filmé sous toutes ses coutures, comme un grand amas qui ferme l’horizon, porte sa puissance agentive au-delà de ses épis et fait des bambins de Gatlin ses propres pollinisateurs, diffusant la mort, son dieu et ses graines comme autant d’insectes au service de la plante. On pense par exemple aux dessins de certains enfants mediums, capables de prédire le danger, ou encore la radio locale diffusant à longueur de journée des sermons chrétiens, qui reviennent dans chaque volet et témoignent de l’influence grandissante de la plante sous couvert d’évangélisation. Revenant sans cesse à la plantation maléfique, jusqu’à y sacrifier leurs membres devenus trop âgés, les enfants de Gatlin sont tributaires du maïs comme deux espèces en symbiose, chacune se nourrissant de l’autre pour étendre son influence, végétale ou religieuse. Le deuxième long-métrage, Les démons du maïs 2 : le sacrifice final, qui sort encore au cinéma en 1992, pousse un peu plus loin cette idée déjà en germe dans le premier avec l’utilisation d’une véritable vision-maïs, où la caméra épouse le point de vue subjective du champ grâce à une surprenante image aux couleurs inversées. L’émancipation de la graine se poursuite au moins dans Les démons du maïs 3 : les moissons de la terreur. Le film contient peut-être la plus belle idée de la saga en faisant pousser une culture de maïs dans un terrain vague, en plein cœur de Chicago. Il bouture un peu de cette horreur païenne et organique à l’intérieur de la cité comme Candyman (Bernard Rose, 1992) ou Angel Heart (Alan Parker, 1987) à la même époque. Si ce troisième opus n’a pas la portée politique de ces deux exemples, on peut saluer une belle ambition vu son budget, avec notamment sa grosse bête en latex qui vient conclure le film de la plus belle et dégoulinante des manières. Dans les années 1990, la saga, comme beaucoup d’autres, dérive vers la série B de plus en plus fauchée et trouve sans doute ici son point d’acmé. Au plus loin de la nouvelle de King, elle gagne une méchante inventivité assez réjouissante. Il faut croire que le maïs pousse mieux dans la fange un peu cracra du direct-to-video.

Rien à redire sur les copies de Rimini qui nous permettent de (re)découvrir cette première trilogie dans de beaux masters 2K travaillé depuis les négatifs 35 mm d’origines. Si l’on peut regretter l’absence de bonus, le coffret s’accompagne d’un long dossier de 50 pages qui revient en détail sur la conception de tous les chapitres de la franchise – les 12 !. Un éclairage passionnant signé Marc Toullec qui apprendra entre autres aux spectateurs les moins attentifs la présence de la jeune Charlize Theron dans Les démons du maïs 3 dans le rôle d’une enfant du culte, pour sa première apparition dans un long-métrage. A noter également que la saga a vu les débuts de Naomi Watts et Eva Mendes, respectivement dans le quatrième et cinquième opus. Si l’on ne ressort pas de cette lecture véritablement convaincu de se lancer dans le visionnage de la saga toute entière, notre curiosité aura quand même été piquée par Les démons du maïs 6 : le retour d’Isaac (Kari Skogland, 1999), ainsi que par la nouvelle adaptation du récit d’origine en 2009, Children of the Corn, par Donald P. Borchers, d’après le scénario de King initialement refusé !

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