Suivant le destin de spermatozoïdes anthropomorphes lancés dans une quête épique vers l’ovule tant convoité, Spermaggedon (2024) adopte la forme débridée d’une comédie irrévérencieuse. Ce film d’animation, récemment débarqué sur Paramount+, entend également démystifier le sexe à l’attention des jeunes adultes. Un mélange aussi singulier que périlleux, oscillant entre grand n’importe quoi assumé et manifeste progressiste dissimulé sous couvert de divertissement trash.

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Mécanique des fluides
On n’attendait pas vraiment Tommy Wirkola, le réalisateur de Dead Snow (2009) et d’Hansel & Gretel : Witch Hunters (2013), sur le terrain du film d’animation. Mais attention : Spermageddon, son dernier opus, n’a absolument rien du dessin animé pour enfants – loin s’en faut, comme en témoigne la polémique qui a accompagné sa sortie en Norvège, son pays d’origine. L’autorité des médias y a fixé la limite d’âge à 12 ans quand la plupart des autres pays européens le déconseillent aux moins de 16 ans. Avec ce projet inattendu d’une comédie animée et musicale centrée sur l’épopée de la reproduction, Wirkola cultive le goût pour l’humour transgressif et outrancier auquel il nous a tant habitués. Spermageddon s’inscrit pleinement dans cette logique de provocation ludique, où le mauvais goût est revendiqué comme langage esthétique et utilisé comme arme de dérision et de subversion. Dès la scène d’ouverture, le ton est donné : un montage initiatique expose à de jeunes gamètes les dangers qui les attendent au moment de quitter les bourses de leur hôte – finir dans une chaussette ou congelé dans un réfrigérateur. Cette fois-ci, le cinéaste friand de zombies nazis n’est pas seul à la manœuvre : il cosigne le film avec Rasmus A. Sivertsen, figure importante de l’animation norvégienne, connu pour son travail en stop-motion et, plus récemment, pour son exploration de la 3D avec Super Lion (2022). Ensemble, ils accouchent d’un objet filmique aussi improbable que volontairement provocateur.

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Le film s’attache à Yann et Lisa, deux adolescents partis passer le week-end dans un chalet isolé avec leurs amis. Tous deux, secrètement épris l’un de l’autre, se retrouvent confrontés à la perspective de leur premier rapport sexuel et aux bouleversements émotionnels comme corporels qui en découlent. Spermageddon articule alors deux niveaux narratifs distincts : d’un côté, des scènes « réalistes », inscrites dans le registre du teen movie classique, dans lesquelles le désir se découvre avec embarras et curiosité ; de l’autre, un univers intérieur où les spermatozoïdes de Yann, anthropomorphisés et dotés de leur propre civilisation, se lancent dans une odyssée grandiose à destination de l’ovule de Lisa, en dépit des nombreux obstacles – notamment contraceptifs. De l’aveu de Sivertsen lui-même, l’idée consistait à réaliser un Vice-Versa (Pete Docter, 2015) « pour adultes », référence évidente dans la manière dont le cerveau des adolescents est représenté par de petites créatures aux commandes derrière d’immenses claviers. Les spectateurs les plus âgés penseront également à Il était une fois… la Vie (Albert Barillé, 1986), dont Spermageddon apparaît comme une version à la fois parodique et sexualisée, détournant la tradition de l’animation pédagogique qui anthropomorphise les processus internes du corps humain. Ce double dispositif narratif produit un montage parallèle qui structure tout le film : la progression affective et sexuelle des adolescents trouve son miroir grotesque dans la course des gamètes mâles, rejouée sous la forme d’une guerre épique. Ce contraste entre monde extérieur et monde intérieur renvoie à la logique du conte initiatique : l’expérience du corps devient un voyage symbolique, la sexualité une métaphore du passage à l’âge adulte. L’animation intègre, elle aussi, cette différence. Sur le plan visuel, le monde humain est certes drôle, mais plus sobre et plus proche du réel, tandis que le microcosme intérieur, saturé d’effets et d’inventivité graphique, est davantage comparable à un jeu vidéo – jusqu’à ce gag en forme de mise en abyme où l’un des spermatozoïdes joue à Cum of Duty, clin d’œil évident au célèbre FPS. Tout concourt à souligner que, dans Spermageddon, l’essentiel de l’épopée ne se joue pas à la surface, mais « à l’intérieur », là où la sexualité se fait mythe fondateur.
Wirkola et Sivertsen racontent l’histoire des deux adolescents avec une tendresse palpable pour les désordres de la puberté. Yann et Lisa n’y connaissent pas grand-chose, si ce n’est ce qu’ils ont vu en ligne sur des sites pour adultes. Ils sont à la fois effrayés et fascinés par des expériences qu’ils n’avaient jusqu’ici qu’imaginées. Cette maladresse constitutive de l’adolescence rythme l’ensemble des scènes. Le film joue en effet sur les hésitations, expérimentations et faux pas des deux ados, autant d’écueils affectifs qui deviennent des rebondissements pour l’aventure intérieure des spermatozoïdes. Ceux-ci, petites créatures roses rappelant des têtards, arborent chacun une apparence distinctive : des moines du liquide pré-éjaculatoire affublés de mitres prophétiques, trois mafieux au chapeau ourdissant la conception de triplés, et ainsi de suite. Leurs noms reposent sur des jeux de mots volontairement salaces – Simonce (pour « semence ») et Cumilla (de cum, « jouir ») en tête – et l’univers entier se permet toutes les références génitales possibles, souvent de manière efficace dans la première partie du film. L’excès potache convoque naturellement South Park (Trey Parker et Matt Stone, 1997-2025) ou Sausage Party : La Vie privée des aliments (Conrad Vernon et Greg Tiernan, 2016). L’un des exemples les plus réjouissants demeure la rencontre entre Simonce, Cumilla et « Monsieur E. Coli », une bactérie intestinale qui, après une séance de coprophagie, leur ouvre un passage vers l’estomac de Lisa – amorçant un périple anatomique pour le moins improbable. Si ce dispositif volontairement graveleux surprend et amuse au premier abord, il s’épuise peu à peu dans un humour appuyé, parfois répétitif, alourdissant le rythme et émoussant l’élan initial.

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À bien regarder la filmographie de Wirkola, il ne se contente jamais de citer les genres dans lesquels il cherche à s’inscrire : il les détourne dans un geste très conscient, volontiers méta, jouant sur leurs codes tout en les poussant jusqu’au point de rupture comique. Spermageddon n’échappe pas à ce principe : son intrigue intérieure – la course des spermatozoïdes vers l’ovule – transpose de manière parodique la structure de la fantasy héroïque dans un univers biologique. Les premières lignes du récit l’annoncent, comparant cette quête à celle du Valhalla ou d’Avalon. Yann lui-même, geek biberonné aux mythologies pop, de Star Wars (George Lucas, 1977-2005) au Seigneur des anneaux (Peter Jackson, 2001-2003), voit ses fantasmes narratifs reflétés dans l’aventure de ses gamètes. Simonce, Cumilla et leurs compagnons forment ici une « communauté de l’Ovule », pourrait-on dire, en quête du Graal à féconder. Narrativement, le long-métrage assume pleinement son registre : l’épopée progresse comme une grande saga ou un space opera, multipliant péripéties, retournements et alliances impromptues. Le chemin anatomique a tout d’un champ de bataille, dans lequel les gamètes mâles tombent les uns après les autres, animés par un sens du destin et du sacrifice. Détournées de manière absurde, certaines scènes reprennent littéralement les codes visuels de batailles épiques, transposées à l’échelle microscopique. Le personnage de Sémino, par exemple, spermatozoïde body-buildé et autoproclamé « élu », porte une armure suréquipée, appelée à le propulser en tête du peloton. Il a tout du super-vilain capable du pire pour triompher, notamment de tricher en trouant le préservatif à l’aide de son gant-tronçonneuse ; les autres gamètes devront s’armer de détermination afin de contrer les plans de cet adversaire redoutable. Un tel procédé parodique a aussi ses limites : à force de reproduire les mécaniques qu’il moque, Spermageddon finit moins par les critiquer que par les reconduire. L’humour naît davantage de la surenchère que du décalage, chaque séquence s’enfonçant un peu plus dans l’excès au détriment du regard critique.
Même si le film n’est clairement pas destiné aux enfants, son message sous-jacent sur la contraception et le consentement relève pourtant d’une intention éducative. C’est là le grand paradoxe de Spermageddon : il parodie les films d’éducation sexuelle tout en tentant d’en proposer une, or son humour sexuel explicite l’empêche d’atteindre le public auquel cette éducation serait le plus utile. Le discours pédagogique devient alors davantage un ressort satirique qu’un outil de transmission. Le film veut parler de sexualité sans tabou, mais reste, lui aussi, rattrapé par ses contradictions culturelles – tiraillé entre humour masculin et ambition féministe, entre comédie débridée et volonté morale. Malgré sa bienveillance affichée et sa dimension inclusive, il demeure porteur d’une grammaire de la blague volontiers viriliste, qui ne peut qu’affaiblir la portée de son propos. Sans doute s’adresse-t-il davantage à l’adolescent qui subsiste en chaque adulte de sexe masculin. À ce titre, il transmet moins des connaissances qu’il ne dénoue les embarras, les complexes et les tabous d’une génération d’hommes. Pour autant, le film de Wirkola et Sivertsen a le mérite de démystifier la sexualité qui n’a pas à être une source de honte. Il dédramatise le premier rapport, relativise l’importance de la taille du sexe masculin et aborde même la question de l’avortement. Sur ce point, le recours à la comédie musicale – avec une gynécologue se lançant dans un numéro chanté et chorégraphié – constitue une proposition forte : il refuse la gravité attendue et opte pour la célébration, la parole et la désinhibition comme vecteurs d’émancipation. Le rire et la musique remplacent ainsi la culpabilité et le silence, dans un geste ludique mais indéniablement politique. Avec jubilation, Spermageddon se moque éperdument du conservatisme ambiant. Et s’il ne parvient pas toujours à s’affranchir des codes qu’il détourne, il a le mérite de rendre visible ce que le cinéma d’animation évite encore trop souvent : le corps, le désir, le plaisir – féminin comme masculin – dans leur joyeuse trivialité.



