Du sang pour Dracula


Film presque gothique, baigné dans une atmosphère érotique plutôt sage traversée par des visions d’horreur impressionnantes, Du sang pour Dracula (Paul Morrissey, 1974) est proposé en Blu-Ray par 4K par nos amis de  Sidonis Calysta

Dracula, torse nu et accroupi dans une vaste salle de bains au marbre ocre, a les yeux révulsés, vers le plafond, du sang coulant en quantité de sa bouche.

© Tous Droits Réservés

Karl Marx’s Dracula

On serait presque tentés de penser que ce deuxième semestre 2025 est particulièrement marqué par la figure mythique, s’il en est, du Comte imaginé par Bram Stoker. Cet été l’itération de Luc Besson, romantique et rétrograde, nous a beaucoup posé question. Plus tôt ce mois d’octobre le délire politico-foutraque de Radu Jude, entre la fresque absurde et la film d’étudiant conceptuel, interrogeait de front ce mythe notamment sous ses aspects les plus mercantiles, d’une métaphore du capitalisme à la manne touristique et symbolique qu’il représente pour la Roumanie. Certes ce n’est pas par ce biais que Sidonis Calysta met en avant une énième figure du vampire, plutôt par celui d’une édition du diptyque réalisé par Paul Morrissey, chapeauté par Andy Wahrol, Chair pour Frankenstein (1973) et Du sang pour Dracula (1974) ; la coïncidence, pour ne pas dire la récurrence, place l’attentif dans un faisceau de réflexions autour de ce personnage fondamental pour le cinéma de genre(s). Inutile de revenir trop longuement sur le contexte de fabrication de ces deux longs-métrages : la Factory, l’antre artistique de Wahrol, se dirige vers le cinéma à l’orée des 70’s et Morrissey, proche du Velvet Underground, réalise une trilogie sur les paumés new-yorkais (Flesh en 68, Trash en 70, Heat en 72) qui lui vaudra l’attention du producteur italien Carlo Ponti – collaborateur de, juste, tous les plus grands cinéastes italiens du moment de Federico Fellini à Ettore Scola sans oublier les Français Jean-Luc Godard, Claude Chabrol, Jean-Pierre Melville…  A la faveur d’un coup de bluff, émoustillés par les budgets qui lui proposent le financier bien plus conséquent que la moindre de leur production passée, Morrissey et Warhol refourguent un projet de deux nouvelles versions de Frankenstein donc, et de Dracula. Antonio Margheriti, dont on vous a parlé récemment avec la sortie de La sorcière sanglante (1964), donnera son coup de main pour la réalisation du second, tourné en Italie. Symbole d’une époque propice aux collaborations par-delà les frontières et les chapelles, une association entre un artisan prolifique de série B voire de nanar, un des papes de l’art contemporain et le producteur de Blow up (Michelangelo Antonioni, 1966) n’étant pas, à première vue, la plus évidente.

Les quatre soeurs du film Du sang pour Dracula attendent dans le hall de leur manoir, côte à côté, le Comte Dracula qui vient les rencontrer.

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Le Comte Dracula – de nos jours même si la temporalité est assez floue, les costumes et décors ne collant pas tout à fait à l’idée que l’on se fait des années 70 – agonise en Roumanie. Il ne doit se sustenter, en effet, que de sang de vierges et c’est de « plus en plus rare ». Son serviteur lui conseille d’aller en Italie où la morale religieuse est semble-t-il encore ferme et où, les filles attendent fort justement le mariage. Le Comte va alors à la rencontre d’une famille d’aristocrates déchus composée entre autres de quatre sœurs. Chacune de ces sœurs prétendant être vierge, pour favoriser un mariage tout d’intérêt : épouser un Comte bien garni… A son décès en 2024, Télérama soulignait que Paul Morrissey, bien que figure de l’underground, s’illustrait par un discours « volontiers réactionnaire ». L’idée même de ce pitch prête le flanc à cette possibilité comme elle laissait l’opportunité de se saisir de cela avec sarcasme. Morrissey opte pour les deux. Ironie il y a, puisque toutes les sœurs perdent leur virginité, sauf une, la plus jeune. Mais c’est un sarcasme particulièrement acide : c’est Michael (Joe d’Alessandro, la muse du cinéaste), employé de maison socialiste voyant la possession de de la femme aisée comme une revanche sociale, qui séduit une à une les sœurs – « séduire » signifiant parfois les violer bien qu’il n’ait jamais vraiment de viol, puisqu’elles finissent toutes par finalement apprécier cela… La misogynie du film, renforcée par des séquences de pseudo-saphisme assez inutiles, à la fois conforte et endommage le message politique, plus ambigu qu’il en a l’air. Car Du sang pour Dracula est avant tout un film sur l’expression sexuelle de la lutte des classes, dans un sens assez tortueux.

Certes Michael baise des aristocrates, s’interposant entre un autre nanti – Dracula – et elles. Or les femmes même qu’il déflore ne manquent pas de lui faire comprendre qu’il faut bien plus que cela pour changer de classe : il n’est jamais loin de l’archétype du mâle alpha pauvre qui n’est, finalement, qu’un phallus et ne sera jamais rien d’autre. Renforçant par là sa frustration, son projet incessant de déflorer, et le sadisme brutal avec lequel il tuera Dracula à la fin du récit, assez parlant sur le plan symbolique (SPOILER il y est question de démembrement, dé-membre-ment). La trajectoire de la plus jeune des sœurs achèvera de donner une note amère à cette victoire du prolétaire bien, bien sanglante pour peut-être si peu… Hélas, ce que je vous dis là n’est que la substantifique moelle d’un film élégant (la lumière et les décors valent le coup d’œil) mais discursif et au rythme indolent d’une production érotique trop sage. Du sang pour Dracula partage les caractéristiques des productions de la Hammer : un tempo tranquille, une esthétique proprette, un scénario bavard, seulement traversés par des fulgurances horrifiques de l’ordre d’une séquence, d’un plan, qui peuvent eux marquer durablement le spectateur. Les scènes de morsure et de souffrance, puisque mordre une non-vierge rend Dracula malade, sont de sublimes visions d’horreur. Ruisselant encore du sang toxique des autres, possédé, les yeux révulsés à même le carrelage d’une salle de bains de marbre trop vaste et trop froide, le personnage de Bram Stoker nous transporte alors dans l’enfer de son éternité, proche des moments les plus fous des films d’Andrzej Zulawski, Possession (1981) en tête.

Blu-Ray du film Du sang pour Dracula édité par Sidonis Calysta.Sidonis Calysta offre un bel artwork, reprenant justement un des plans les plus frappants du film, pour illustrer son coffret combo DVD/Blu-Ray + livret d’une cinquante de pages, rédigé par l’inénarrable Marc Toullec de Mad Movies. La restauration 4K correspond en tous points à l’ambition plastique du long-métrage, qui mérite, sans aucun doute, d’être découvert dans ces conditions, bien éloignées de l’aura underground de ces auteurs, Paul Morrissey surtout. Les suppléments consistent en deux featurettes sur Udo Kier et Joe d’Allessandro, lestêtes d’affiche, ainsi qu’une généreuse intervention (50 minutes) du cinéaste Christophe Gans sur le diptyque Chair pour Frankenstein / Du sang pour Dracula, du contexte de leur production à leur aboutissement.


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers. Spécialiste des westerns et films noirs des années 50, il peut parfois surprendre son monde en défendant un cinéma "indéfendable" et trash. Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/s2uTM

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