Foundation • Saison 3   Mise à jour récente !


Les romans de la série Fondation d’Isaac Asimov sont, à l’instar de Dune de Franck Herbert, des monuments de la science-fiction de la seconde moitié du vingtième siècle. Si les événements qui se jouent sur la planète Arrakis ont largement été adaptés, avec plus ou moins de fortune, au petit comme au grand écran, il n’en va pas de même des péripéties qui secouent l’Empire Galactique et sa capitale Trantor : critique de la saison 3 de Foundation sur AppleTV.

Un homme hirsute, aux cheveux longs et la barbe, hurle dans un vaisseau spatial pris dans une forte lumière blanche dans la saison 3 de Foundation.

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Il était une fois l’Homme

Il y a de quoi faire avec l’œuvre de Frank Herbert : un univers complexe, une multitude de protagonistes, des complots et … De l’action ! A l’inverse, bien qu’admirables dans leur construction et universels dans l’épopée qu’ils racontent, les romans de Isaac Asimov sont caractérisés par un rythme apathique où la narration s’appuie bien davantage sur les dialogues que sur le spectaculaire. C’est l’esprit qui domine, la science, la logique, et tout se résout souvent par la stratégie et la manœuvre politique plutôt qu’avec un pistolet laser. D’où la réputation qu’avait Fondation d’être inadaptable. En outre, les diverses tentatives de porter l’auteur à l’écran n’ont donné jusqu’ici que les très inégaux L’homme bicentenaire (Chris Columbus, 1999) et I, Robot (Alex Proyas, 2004) – on taira poliment La mort des trois soleils (Paul Mayersberg, 1988). La première saison de Foundation (David S. Goyer, Josh Friedman, 2021-en cours) produite par Apple TV avait déjà dérouté les puristes de la saga, ou les avait purement et simplement laissés sur le bord de la route : trop d’action – en réalité assez peu pour une série télévisée de ce genre – et d’intrigues parallèles inventées de toutes pièces, sans parler d’un remaniement assez conséquent de l’histoire. Car si certains noms ont été gardés (Salvor Hardin, Gaal Dornik, Le Mulet, Han Pritcher…), le rôle de ces personnages a été modifié, plus ou moins considérablement. Comme il s’écoule plusieurs décennies, voire plusieurs siècles entre les différentes crises qui secouent L’Empire dans les romans d’Asimov – avec pour conséquence directe de faire intervenir de nouvelles figures à chaque péripétie – il fallait trouver des subterfuges pour maintenir leur présence tout au long de la série. Ainsi, pour conserver une certaine unité dans le récit et établir une relation entre le spectateur et les personnages, les créateurs ont dû avoir recours à divers procédés et changements.

Plan rapproché-épaule sur Jared Harris, soucieux, lunettes d'explorateur sur le crâne, dans la série Foundation saison 3.

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Avant de détailler ces différents codicilles, rappelons le postulat qui préside aux romans originaux. Dans un lointain futur, Hari Seldon, mathématicien et sociologue, invente la « psychohistoire », une science capable de prédire les grandes lignes de l’évolution de la civilisation humaine. Celle-ci, gouvernée par un empereur, s’étend sur des milliers de mondes, dont la capitale est la planète Trantor. Seldon calcule que l’Empire actuel est sur le point de s’effondrer et que le chaos qui en résultera durera trente mille ans avant qu’un nouvel Empire ne puisse voir le jour. Pour réduire cet interrègne de barbarie à un millénaire, il décide de créer une Fondation qui conservera toutes les connaissances de l’Humanité, afin que celle-ci puisse se redresser rapidement après la chute. Cette organisation est installée aux confins de la galaxie, sur la planète Terminus. Elle traverse différentes crises au fil des siècles mais celles-ci sont prévues par la psychohistoire, et le Plan Seldon poursuit son chemin… Jusqu’à ce qu’un imprévu, un événement qui échappe aux mathématiques, se manifeste sous la forme d’un mutant nommé Le Mulet. C’est là qu’intervient la Seconde Fondation, chargée de s’assurer de la continuité du Plan, et jusqu’ici maintenue au secret par son créateur. Elle déjoue les plans du Mulet et réussit ensuite à conserver son anonymat malgré tous ceux qui la recherchent pour la combattre. Les trois romans fondateurs qui racontent cette histoire sont parus dans les années 50 et souffrent donc stylistiquement de leur âge. Plus tard, Asimov a écrit des suites et des préquelles à partir des années 80 et jusqu’à sa mort en 1992 afin de rassembler en une grande fresque ses deux créations majeures, le cycle de Fondation et celui des Robots.

Apple n’aurait probablement pas investi le moindre dollar dans une série où les dialogues auraient occupé l’essentiel d’un épisode. Il a donc fallu matérialiser les événements qui ne sont la plupart du temps évoqués qu’au détour d’une conversation. C’est ce qu’ont fait David S. Goyer et Josh Friedman, en conservant les tenants et les aboutissants tout en modifiant considérablement l’histoire. Ils ont tenté d’adapter l’ensemble d’une œuvre marquée par son âge – les héros sont des hommes et fument presque tous le cigare, par exemple ! – et qui n’est pas sans compter quelques incohérences. Il a donc fallu la moderniser tout en conservant sa complexité et ses créateurs ont même poussé le vice – et le risque – à la rendre plus complexe que les romans dont elle est issue.  Ainsi, Salvor Hardin (Leah Harvey), Gaal Dornik (Lou Llobell) et Eto Demerzel (Laura Birn) sont féminisés, et endossent des rôles bien plus importants que ceux qui leur ont été attribués par Asimov. Hardin et Dornik qui n’apparaissent que dans le roman originel (le second se manifeste aussi brièvement dans le dernier roman écrit par Asimov, L’Aube de Fondation), deviennent ici des protagonistes centraux, l’une comme gardienne de Terminus, l’autre comme protégée de Seldon. Pour parvenir à leurs fins, Goyer et Friedman ont usé d’une multitude de moyens plus ou moins cohérents et acceptables. Dans la première saison, des allers-retours dans le temps sur plusieurs décennies permettent de découvrir des personnages vivant et agissant à différentes époques. Par ailleurs, des dispositifs typiques de la SF ont été utilisés comme la mise en hyper sommeil de Dornick et son réveil à intervalles réguliers. En outre, pour que Hari Seldon (Jared Harris) puisse continuer à apparaître régulièrement tout au long des trois saisons, sa personnalité et son Plan sont conservés dans des artefacts appelés le Sanctuaire (situé sur Terminus) et une sorte de dodécaèdre nommé Premier Radiant, lui permettant de se manifester de façon virtuelle. Si on accepte ces aménagements puisqu’il s’agit de science-fiction, il reste quelques ficelles scénaristiques plus faibles comme le lien de parenté qui unit Dornick et Hardin, artifice émotionnel et tentative pour rendre la série plus humaine. Mais la plus belle trouvaille des créateurs est sans conteste la dynastie génétique des Cléon formant un trio de potentats :  Aurore (Cassian Bilton), Jour (Lee Pace) et Soir (Terrence Mann) incarnent trois générations d’Empereurs clonés sur le premier d’entre eux, qui ont chacun leur fonction. Soir dispense son expérience et sa « sagesse », Jour occupe le trône, et tous deux forment Aurore à leur succession. On assiste ainsi à l’évolution sur plusieurs siècles d’une lignée de souverains avec leurs personnalités propres : despotiques et violents, calculateurs, mégalomanes ou s’interrogeant sur leur humanité, leur légitimité, leur mort programmée. Ils sont incarnés pas les mêmes acteurs : Lee Pace est tout d’abord un Cléon infatué, cruel, et plus tard un Empereur désabusé et indolent, à la recherche de réponses. Enfin il y a Demerzel, une femme robot, par conséquent quasi immortelle, qui n’apparaît que tardivement dans les romans originaux mais qui constitue ici un trait d’union entre les différentes époques et les différents monarques. Elle aussi est torturée par des conflits de loyauté, soumise à la fois aux Empereurs et aux Trois Lois de la robotique. C’est donc une galerie de personnages complexes, insérés dans un univers qui ne l’est pas moins, qu’on découvre peu à peu lors de deux premières saisons exigeantes à tous points de vue à l’image par exemple de Dark (Baran bo Odar, Jantje Friese, 2017-2020) où l’enchevêtrement des événements ne permettaient guère de suivre du coin de l’œil comme cela semble être devenu la tendance sur certaines plateformes de streaming. Les aspects visuels constituent un autre point fort : les décors, les effets spéciaux – matériels ou numériques – sont largement au-dessus de ce qu’on peut attendre d’une série de science-fiction. A la fois luxuriant et froid, coloré et sombre, l’Empire galactique imaginé par les créateurs contribue à l’immersion du spectateur. Le design épuré du palais, celui des vaisseaux spatiaux, les plans fixes ou panoramiques – qui ne sont pas sans rappeler parfois le style de Denis Villeneuve – accentuent la majesté et le caractère vaguement inquiétant des mondes technologiques comme Trantor et concourent grandement à cette impression d’immensité et de puissance.

Un homme chauve et en tenue blanche, comme le chef d'une communauté, tient un fusil à laser qui émane des rayons tout autour de lui dans la saison 3 de Foundation.

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Les libertés prises avec l’œuvre, liées aux impératifs du format télévisé, auront peut-être éloigné certains lecteurs – malgré la « caution » de Robyn Asimov, la fille d’Isaac, productrice exécutive – mais pas au point de mettre en danger la pérennité de la série, en témoigne cette troisième saison centrée sur le personnage du Mulet et inspirée par le second roman (dans l’ordre chronologique d’écriture), Fondation et Empire. On retrouve la plupart des personnages (Pritcher, Toran et Bayta Mallow, le maire Indbur…) et leurs rôles sont proches de ceux crées par Asimov. Précédemment, on a vu la Fondation se développer tout en affrontant différentes crises pendant que l’Empire a affronté de graves troubles, autant internes qu’externes : des mondes dissidents remettent en cause sa légitimité, des actes de terrorisme sont commis, l’un des clones amené à régner s’enfuit… Les révélations sont distillées petit à petit : Demerzel, qui sert les empereurs, est un robot, Gaal Dornick est douée de prescience, une seconde fondation de mentalistes existe quelque part… La troisième saison débute 152 ans après la deuxième crise. Alors que la Fondation contrôle de nombreuses planètes, la menace du Mulet devient concrète : apparu dès la saison 1 sous forme de visions dans l’esprit de Dornick, le mutant doté de pouvoirs psychiques conquiert sans résistance Kalgan, la planète des plaisirs, tandis que l’Empire continue de décliner sous Cléon XXIV. Il y a peu d’action dans les deux premiers épisodes, qui ont globalement un rôle d’exposition : la voix off de Dornick résume les faits alors que se profile la troisième crise et que, sur Terminus, le Sanctuaire de Seldon est prêt à s’ouvrir à nouveau. La confession de Demerzel à une religieuse Zephyr permet de rappeler sa condition de robot et ses tiraillements existentiels. Cette introduction sert aussi à présenter le personnage de Han Pritcher (Brandon P. Bell) enquêtant pour le compte de la Première Fondation et faisant partie en secret des mentalistes de la Seconde. Les dissensions entre le trio d’Empereurs sont plus fortes que jamais : alors qu’Aurore prend secrètement contact avec Gaal Dornick, Jour passe le plus clair de son temps avec sa maîtresse et se désintéresse de la gouvernance. Soir prépare en secret une arme capable de détruire une planète, avant son imminente fin programmée. Les nombreux éléments dramatiques sont en place.

Dans cette troisième saison, Foundation confirme son statut de série exigeante, où la composante « science-fiction » n’est pas juste un décor. Visuellement, elle joue moins sur l’exotisme de son univers (ici par d’extra-terrestres extravagants) que sur ses aspects hyper technologiques. Thématiquement, c’est le destin de l’Humanité dans son intégralité qui se joue, mais pas de manière caricaturale comme elle peut l’être chez Marvel, même si la série lève ici un peu le pied sur la dimension sociologique présente dans les romans d’Asimov et laisse place à davantage d’action. On reste toutefois loin des stéréotypes qu’on trouve par exemple dans Star Wars (Georges Lucas, 1977) et ses multiples déclinaisons, où tout se résume finalement à une lutte entre le Bien (ou plutôt une certaine vision de celui-ci) et le Mal. De nombreux personnages de Foundation saison 3 y compris Seldon lui-même ont des zones grises, commettent des actes à la morale douteuse au nom de l’intérêt supérieur, des gens sont manipulés ou sacrifiés. Gaal Dornick est de ce point de vue un personnage assez singulier : son attitude détachée envers les dommages collatéraux du Plan contraste avec son émotivité exacerbée concernant tout ce qui la touche personnellement : ses amants, son rapport conflictuel avec Seldon, sa mère… L’exploitation des autres personnages n’est d’ailleurs pas uniformément réussie. Malgré l’incarnation convaincante que lui donne Pilou Asbæk, le Mulet, par exemple, quasiment jamais physiquement présent dans Fondation et Empire, reste un être assez générique, gratuitement cruel, sorte de Néron plein d’autosuffisance, traumatisé comme il se doit par son enfance. Pritcher ne fait pas davantage que ce à quoi il sert : c’est l’homme d’action à qui on greffe une romance artificielle et inutile avec Dornick. Certains seconds rôles peuvent aussi donner l’impression d’être bâclés et monochromes, à l’image de Sunmaster-18, grand prêtre d’une secte d’adorateurs des robots qui s’en prend à Jour lors de sa fuite du palais. Le Seldon prisonnier du Premier Radiant quant à lui perd finalement de sa superbe, torturé par son désir de redevenir un humain de chair et de sang. Paradoxalement, on s’attache beaucoup plus facilement à Toran et Bayta Mallow, deux jeunes rentiers superficiels en apparence qui s’avèrent être à la fois courageux et pugnaces. Mais les personnages les plus fascinants sont encore une fois ceux qui ont été créés de toute pièce : les Cléon. Leur histoire et leur évolution constituent à elles seules un drame shakespearien où l’impuissance face à l’inexorable se mêle à une quête désespérée d’humanité, sur fond de fin de civilisation. Trois hommes, trois trajectoires.  Aigri et rejeté, Soir veut voir son empire mourir avec lui. A la poursuite de chimères, Jour s’enfonce dans les profondeurs de Trantor et s’invente une mission. Aurore est le seul des trois à envisager le futur de l’Humanité, quitte à pactiser avec l’ennemi de toujours, la Fondation. Tous les thèmes universels des grandes tragédies sont présents : la grandeur et le déclin des Hommes, le pouvoir et ses dérives autoritaires ou religieuses, l’Amour et ses succédanés, les trahisons… La force de Foundation réside aussi dans l’entrelacement des trajectoires individuelles, formant une toile serrée de destinées qui se croisent et interagissent. De ce fait, elle ne s’adresse pas vraiment au même public que les multiples séries dérivées de Star Wars, centrées généralement sur un personnage précis, comme Andor (Tony Gilroy, 2022-2025) ou The Mandalorian (Jon Favreau, 2019 – en cours) qui ne sont en fin de compte que les composantes d’une variante du MCU. Les amateurs de Dune : Prophecy (Jon Spaihts et Diane Ademu-Johnet, 2024-en cours) et The Man in the High Castle (Frank Spotnitz, 2015-2019) devraient davantage y trouver leur compte. Les prolongements amorcés dans l’épisode final et un coup de théâtre totalement inattendu et très différent de celui du roman, laissent entrevoir une quatrième saison riche en surprises. Reste à savoir comment ses créateurs vont réussir à se dépêtrer de leurs remaniements.


A propos de Jean-Philippe Haas

Jean-Philippe est tombé dans le cinéma de genre à cause d’Eddy Mitchell et sa Dernière Séance, à une époque lointaine dont se souviennent peu d’humains. Les monstres en caoutchouc et les soucoupes volantes en plastique ont ainsi forgé ses goûts, enrichis au fil des ans par les vampires à la petite semaine, les héros mythologiques au corps huilé, les psychopathes tueurs de bimbos et les monstres préhistoriques qui détruisent le Japon. Son mauvais goût notoire lui fait également aimer le rock prog et la pizza à l’ananas. Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/ris8C

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