Dracula


La plus grande absurdité à l’affiche en ce moment, c’est ce Dracula de Radu Jude. Il est d’utilité publique de prévenir, et de préparer les spectateurs français aux expérimentations folles du réalisateur roumain, qui prend avec cette œuvre, des allures de Dr. Frankenstein.

Dracula se touche une canine douloureuse en se regardant dans le miroir.

© Tous Droits Réservés

Vlad le ridicule

A l’avant-première exclusive organisée par le Mk2 Bibliothèque/Centre Pompidou — comme il est d’usage de l’appeler maintenant, Radu Jude, qui était venu en personne pour présenter son Dracula au public français, introduisait son œuvre avec, reprenant une critique qui lui avait été faite, une mise en garde : « si vous n’aimez pas les premières minutes, partez ! » avant de nous laisser à la projection en nous mettant presque au défi «  bonne chance ! ». C’est une véritable délicatesse de la part d’un homme aux créations brutales et impolies que de se soucier du sort du public français, qui pourrait bien avec ce Dracula, faire la connaissance involontaire de son univers impur. Les spectateurs français qui iraient à une séance de ce Dracula en pensant enfin voir une adaptation roumaine, délicieusement obscure et incarnée du mythe, risquent une très mauvaise surprise. Déjà, l’idée de réaliser un film sur le plus grand des vampires, confesse Radu Jude pendant l’échange qui a suivi la projection, est venue alors qu’il cherchait des financements pour d’autres projets il y a quelques années. Désespéré d’en trouver, voulant accélérer le processus, il avait lancé comme ça, pour attirer l’attention, qu’il pourrait bien dans un futur proche, réaliser un Dracula. Alors, poursuivait-il sur un ton léger, il s’était retrouvé presque obligé d’en réaliser un, bien qu’il ne porte aucun intérêt à cette figure du vampire.

Le narrateur du film, assis dans un bureau de travail éclairé par une petite lampe sur la table, s'adresse à la caméra.

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Nos lecteurs pourraient se trouver surpris de voir s’infiltrer un tel film dans nos pages de cinéma de genre, et pour cause, le cinéma de Radu Jude, si tant est qu’on puisse le définir, n’a rien d’un monde parallèle enthousiasmant ou fantastique. A ceux qui croiraient qu’il a voulu rapatrier, relocaliser Dracula dans son bain culturel et géographique originel, Radu Jude répondait d’abord, devant l’auditoire de cette petite salle du mk2 Bibliothèque/Centre Pompidou, en faisant appel à l’Histoire : le personnage historique derrière le Vampire, Vlad Tepes l’Empaleur, n’appartient pas uniquement au récit national roumain, mais aussi yougoslave, en particulier serbe, ottoman puis turque, allemand et même russe. C’est une matière locale certes, mais davantage dans sa dimension historique que mythique, en tant que réalité de contexte, en tant que le peuple roumain connaît concrètement les conséquences de cette matière à travers notamment la propagande communiste de Ceaușescu, qui avait sanctifié la figure de Vlad Tepes. Ensuite, il évoquait le tourisme autour de Dracula en Roumanie, exacerbé, notamment par les œuvres romantiques occidentales foisonnantes sur le vampire, et les compromissions de Ceaușescu. Associés à la dimension historique, les retombées touristiques forment l’angle de vue de son Dracula. A l’opposé donc du traitement fantastique, surnaturel, ou romantique habituel notamment vu il y a peu chez Luc Besson.

Pourtant, par son travail de subversion et sa quête insatiable d’expérimentations nouvelles, Radu Jude s’arrache au cinéma d’auteur réaliste, d’essai documentaire ou satirique qu’on voudrait lui attacher pour mettre un pied dans un sillon curieux et imaginatif, construisant à mesure que son caractère de cinéaste s’affirme une vision structurelle et esthétique d’esprit avant-gardiste et kitch au mauvais goût revendiqué. Par exemple, il y a cette question de la place accordée à l’IA dans son Dracula : Radu Jude reconnaissait avec humour, toujours pendant les échanges après la projection d’avant-première, qu’elle était d’abord venue palier un manque d’inspiration, désamorçant ainsi l’envie d’associer cette utilisation surprenante à une ambition intellectuelle de réalisme à proprement dite. Ce qui n’empêche pas d’ailleurs que ce choix intrépide puisse avoir un impact sociétal réel. « Si cette possibilité existe, je vais l’utiliser ! «  avait-il clamé. Et puis, décrivant un peu sa relation avec les intelligences artificielles au cours de l’écriture et de la réalisation du film, il racontait que, celles-ci étant sujettes à modération, ses premières suggestions — dont je tairais la substance en l’honneur de son humour généreux — s’étaient heurtées à une censure automatique. Ces échanges hautement absurdes entre le cinéaste et l’intelligence artificielle auront malgré tout donné naissance au scénario, que Radu Jude aura gardé intact : un cinéaste roumain entre en scène. Il est chargé de réaliser le premier long-métrage Dracula roumain. Il a peu de temps devant lui, mais il n’en démord pas, il veut réaliser un grand film qui satisfera tout le monde. Il décide de se servir d’une drôle d’intelligence artificielle roumaine, qui va nous emmener, avec les suggestions successives du cinéaste narrateur et comme si le film se fabriquait sous nos yeux, dans un tas de projections formant, toutes agglutinées, son chef-d’œuvre digressif.

Dracula se tient au centre d'un pentagramme en feu aux côtés de son groupe de zombies armé.

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Évidemment, derrière cette drôle d’intelligence artificielle à l’humour balkanique, se cache Radu Jude, qui s’autorise joyeusement toutes les explorations absurdes que les intelligences artificielles lui refusaient pendant la phase d’écriture de son film. Ainsi, il est lui-même personnage de son étrange adaptation, et vient de son propre chef saboter toutes les idées lancées par son narrateur. Notons qu’il a volontairement utilisé les plus mauvaises IA du marché pour des incrustations intempestives délibérément laides. C’est une proposition innovante, à la fois structurellement par le montage expérimental qui tient de l’ébauche préliminaire et esthétiquement par le mauvais goût revendiqué qu’on a évoqué plus haut. Mais surtout, et c’est principalement ce qui vient nicher Dracula dans un style particulier, il y a cet humour, ce genre boudé, usé, voire galvaudé, qui trouve un élan vigoureux ici. L’humour noir possède jusqu’à la structure même du récit sans se reposer sur une écriture outrancière. Mais peut-être que, pour ça, on peut remercier aussi le prisme roumain qui n’a pas connu le divorce d’entre le théâtre et le cinéma et se joue du ridicule jusqu’au bout, sans jamais relâcher la tension comique. Ici pas de chutes artificielles, de stratagèmes pour provoquer le rire, c’est la simple absurdité des choses qui vient tester notre endurance, jusqu’à l’abandon. Le ridicule comme condition humaine, c’est un peu tchekovien, et c’est là d’ailleurs une référence pour Radu Jude, à côté sans doute, de l’influence kitch de son expérience de réalisation pour la télé roumaine.

Ce Dracula se nuit à lui-même. Avec ses 2h50, c’est une épreuve d’endurance morale et esthétique. La bobine est corrompue, vampirisée, et pas seulement par L’IA. Or voilà, c’est sans sadisme, et surtout, c’est dans l’intérêt de l’innovation. Cette idée d’avant-garde habite Radu Jude, sans orgueil. Son humour généreux et sa sympathie le prouvent. C’est presque un processus scientifique, chose qu’il a évoquée rapidement à l’avant-première devant le public français, et plus en profondeur dans l’interview mené par Cyril Neyrat et publié dans l’ouvrage Radu Jude, La fin du cinéma peut attendre (Éditions de l’œil). Reprenant une pensée d’André Malraux exprimée dans Les Voix du silence (1951), Radu Jude explique qu’en peinture, la question de la vitesse de réalisation d’une œuvre est une considération importante. Il a été établi clairement qu’un lien existe chez les peintres entre vitesse de création et modernité. On constate par exemple dans les esquisses de Delacroix une grande modernité, une avance sur son temps romantique, dont il est la figure même en France. Radu Jude remarque malicieusement que les esquisses des peintres se conservent, et se vendent. Existe-il quelque chose comme une esquisse au cinéma ? Une étude préliminaire qui porterait en elle une modernité nécessaire ? Qu’il faudrait oser exposer ? C’est l’obsession de Radu Jude, transparaissant particulièrement dans son Dracula mais dont on pouvait discerner les prémices dans Bad Luck Banging or Looney Porn (2021), notamment dans sa structure hétérogène en trois parties inconciliables. Comme il le dit lui-même, Radu Jude utilise ses courts-métrages comme un laboratoire de recherche cinématographiques : ses découvertes inspirent des films, qui eux, se veulent de plus en plus esquisses.

Aller voir Dracula, c’est avant tout venir observer un processus créatif, comme on irait voir une exposition d’art contemporain d’avant-garde avec cette idée que l’art avance par la modernité et pas par la beauté. Mais, le film et son réalisateur avec sa vision absolue sur le ridicule humain, recèle pourtant une politesse insoupçonnée, un enthousiasme sincère, sans cynisme, une ultime poésie, qui ne s’interdit pas le plaisir esthétique : à la fin, il y a une jolie tristesse, qui est un peu libératrice il faut l’avouer, après ces presque trois heures d’humour noir tendus sans concessions.r


A propos de Thomas Sekulic

De ses jeunes années passées à Paris, l'on ne retiendra rien. La paresse aura bientôt recouvert de son lierre l'entièreté du corps blanc, et c'est la barbe truffée de feuilles qu'il entre au salon du monde littéraire. Au cinéma, il guette l'avènement d'une nouvelle foi, en lui. À chaque projection, une nouvelle initiation, une nouvelle suspension d'incrédulité. Il ère, le coeur ouvert à ces dieux faits d'image et de musique, souverains sur des fauteuils rouges. De la salle obscure, il sort apostat, ou, plus rarement, disciple. Vous l'aurez compris, oisiveté oblige, avec lui, pas de méta-analyses pointues, rien que cet abandon lyrique à la contemplation.

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