Giallo violent, grivois et volontiers glauque, Chassés-croisés sur une lame de rasoir (Maurizio Pradeaux, 1973), en Blu-Ray chez Le Chat qui Fume, ne plaira pas aux amateurs les plus esthètes du genre mais demeure une péloche d’exploitation catchy et parfois même, imaginative.

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Fais l’amour à la caméra

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Maurizio Pradeaux ne vous dira certainement rien, si ce n’est un étrange exotisme dans la combinaison nom-prénom. Cinéaste relativement peu prolixe (sept longs-métrages, entre 1966 et 1989), scénariste de tous ses projets ayant passablement officié pour une seule autre réalisation, le western spaghetti Il était une fois à El Paso (Bianchi Montero, 1972), il s’est reconverti dans le roman à l’aune du XXIème siècle. Carrière souterraine s’il en est, à peine connue des amateurs d’exploitation les plus pointilleux. Il a été pourtant un collaborateur régulier de Richard Harrison, illustre visage du bis, ce qui aurait pu au moins le faire émerger dans la catégorie des nanars. Catégorie à laquelle Chassés-croisés sur une lame de rasoir n’appartient décemment pas. En effet ce giallo, édité pour la première fois en Blu-Ray par nos amis du Chat qui Fume, souffre des scories de son temps mais représente une plutôt agréable surprise, eu égard à la méconnaissance de la filmographie de son auteur-réalisateur, qui fait d’ailleurs l’objet d’une première édition sur galette. En effet, ni son western spaghetti inaugural Ramon le Mexicain (1966), le film de casse Un casse pour des clous (1967), ou le film de guerre Les léopards de Churchill (1970) ne peuvent être vus en France sur support. On peut louer à nouveau les talents de dénicheur de l’éditeur félin qui, peut-être alors, mettront la lumière sur d’autres efforts du bonhomme. A moins que, les quelques critiques de Chassés-croisés… sur le net n’étant pas très tendres.
Pourtant dès son ouverture sous forte influence hitchockienne le film place autant ses défauts que ses qualités : Kitty montre à ses beaux-parents la ville de Rome, s’emparant d’une de ces longues vues longue distance que l’on trouve sur les hauteurs pour les touristes. Tout à fait gratuitement, cette longue vue est l’occasion d’observer le séant d’une jeune femme court vêtue, tandis que s’affiche le nom du réalisateur dans un évident clin d’œil grivois ; mais, un peu moins gratuitement, l’œil de Kitty, via l’objectif, se pose sur ce qui est un assassinat dans un immeuble au loin et la fuite du meurtrier, évidemment ganté, masqué, chapeauté, armeblanchisé. Le début d’une enquête à plusieurs personnages, entre Kathy, son compagnon Alberto un temps soupçonné (comme tout le monde dans un giallo, me direz-vous), Lidia une journaliste… L’emprunt à Fenêtre sur Cour (Alfred Hitchcock, 1954, avec notre cher James Stewart en voyeur alité) qui débraye le récit éclaire l’état d’esprit global du long-métrage, si l’on se réfère non pas à l’original, mais à sa « copie », Brian de Palma. Devant Chassés-croisés sur une lame de rasoir, on comprend d’autant plus l’influence qu’ont pu représenter sur le maitre américain les artisans du giallo, bien que la profondeur de son cinéma les dépasse pour la plupart : un même point de départ hitchcokien pour mieux dévoyer les opportunités offertes par le maître. Chez De Palma, c’est pour mieux le re-voyer, au sens de revoir, recomposer. Pour Pradeaux, qui ne nous trompe pas sur la marchandise – on le rappelle, dès les premières minutes il détourne la longue vue pour reluquer une donzelle – c’est de partir de Hithcock pour livrer un objet d’exploitation qui s’autorise ce que jamais le Sir Alfred n’aurait pu s’autoriser.
Les séquences d’érotisme, à ce titre, sont tellement gratuites et à côté de la plaque que votre serviteur s’est demandé s’il n’existait pas plusieurs versions du long-métrage dont il aurait sous les yeux la plus prude – une telle gratuité ne se pensant que dans un contenu pornographique ou érotique à proprement parler… Là où Chassés-croisés sur une lame de rasoir est plus digne d’intérêt, c’est en son approche glauque du giallo, blafarde dans l’éclairage, craspec dans les décors, dérangeant dans la bande originale lors des séquences de mises à morts (un son de chœur un peu indéfinissable, comme une vague angoissante), particulièrement brutal et sanguinolent dans le crime. Pradeaux apparaît par ailleurs comme un réalisateur investi à défaut d’être un esthète – voir le travail ponctuellement intéressant qui est fait sur la vue subjective, ou encore l’excellente scène finale dans la serre, très efficace et dans laquelle la victime a, une fois n’est pas coutume de l’avance sur le spectateur, qui lui, ne voit pas le tueur. Pradeaux est aussi aidé par une intrigue toute tautologique dans laquelle le tueur tue tous ceux qui s’intéressent au premier crime inaugural. Classique mécanique, mais suivie ici avec un certain attrait pour la crudité de la forme donc mais aussi du discours puisqu’on y traverse les strates sociales – du ramasseur de marrons vivant dans sa triste guitoune à l’artiste bien en vue – et on y va d’une visée acerbe sur les rapports de classe, la police, l’avarice…
Frôlant le slasher dans sa sécheresse, fleurant le poliziottesco dans sa vision du monde, Chassés-croisés sur une lame de rasoir est une bonne surprise, représentant de son genre loin d’être incontournable mais qui a bel et bien une âme. Rance, pour les amateurs. On ne reprochera pas au Chat qui Fume d’avoir préparé une édition ne comportant qu’un seul bonus, une interview du monteur Eugenio Alabiso, tant l’objet physique qu’ils ont conçu, entre la restauration et l’artwork, est toujours d’une étonnante beauté en rapport avec les films méconnus qu’ils nous mettent sous les babines.



