S’il est un film de Ridley Scott méconnu, c’est bien Lame de fond (1996), sorte de Cercle des poètes disparus (Peter Weir, 1989) en mer. ESC propose de redécouvrir dans une copie superbe ce long-métrage largement sous-estimé porté par un Jeff Bridges des grands jours et une émotion toujours intacte.

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Seuls sur mer
Dans sa longue carrière pour le moins éclectique, Ridley Scott aura toujours su naviguer entre les genres : de la science-fiction option philo de Blade Runner (1982) à la fresque épique et historique genre Gladiator (2000) ou Kingdom of Heaven (2005), en passant par le thriller façon Hannibal (2001) ou le film féministe type Thelma et Louise (1991). Ce bon vieux Ridley a connu des très hauts, mais aussi des périodes de calme plat comme dans les années 90. Et avant de le voir signer l’improbable nanar À armes égales (1997), le cinéaste britannique avait réalisé le discret Lame de fond (1996) qui nous intéresse aujourd’hui. Cette œuvre souvent méconnue aborde un versant plus intimiste de sa carrière : le drame psychologique et le récit d’initiation. Librement inspiré de faits réels, Lame de fond raconte un groupe l’histoire d’un groupe d’adolescents embarqués sur un voilier école, l’Albatros, sous l’autorité du charismatique et autoritaire capitaine Christopher Sheldon. Au-delà de Chuck, notre héros narrateur, nous suivons donc différents profils de jeunes – le fils à papa, le rebelle, la victime, etc. – jusqu’à ce que le voyage prenne une tournure tragique lors d’une tempête d’une rare violence, la white squall, la fameuse lame de fond du titre.

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L’échec commercial du film ne rend pas justice à cette œuvre visuellement somptueuse. Comme à son habitude, Ridley Scott propose une photographie léchée signée Hugh Johnson, fidèle collaborateur du cinéaste, à différents postes, depuis Les Duellistes (1977). Le cadre est précis, la lumière est magnifique, s’inscrivant parfaitement dans le travail de Scott qui confère souvent à la nature une dimension sacrée, indomptable face à la fragilité humaine. Il y a dans Lame de fond une façon quasi mythologique de filmer le destin de ces individus sur un élément immaitrisable : les cieux et l’océan sont des personnages à part entière sous la caméra du réalisateur et, avant les montages sur-vitaminés de La Chute du faucon noir (2002) ou de Gladiator II (2024), il y a là un sens de la contemplation rarement atteint chez lui. Si d’aucuns pensent qu’il s’agit d’une réalisation mineure dans sa filmographie, il y a fort à parier que Lame de fond est un long-métrage qui préfigure ce que sera le premier Gladiator : posé, spectaculaire mais modeste et émotionnellement renversant. La longue séquence du naufrage, point d’orgue et tournant du récit, est à ce titre l’une des meilleures scènes du genre, pas loin de titiller le chef-d’œuvre Titanic (James Cameron, 1997) dans sa représentation de la catastrophe filmée sans trop d’artifices.
L’intégralité du long-métrage est filmé à hauteur d’hommes et de femme – la seule de l’équipage – comme un véritable récit initiatique. Le voyage en mer et ses conséquences deviennent ici métaphore du passage à l’âge adulte. Si le thème est récurrent – pour ne pas dire éculé – dans le cinéma américain, Lame de fond marque une vraie singularité par le cadre offert par le récit et une véritable finesse d’écriture dans les personnages dépeints. Ainsi, chaque jeune à bord du voilier est marqué par un manque ou un conflit intérieur – père absent, mal de vivre, masculinisme – et tout ce beau monde doit comprendre la nécessité de faire société face aux éléments. Le film ne prétend pas réinventer la roue, il convoque même les plus grands titres du genre, Le Cercle des poètes disparus ou Stand by me (Rob Reiner, 1986) en tête, mais il s’inscrit parfaitement dans cet héritage. La figure paternelle du capitaine Sheldon est en tout point parfaite : mentor sévère, guide moral et homme blessé, il impose aux jeunes un cadre rigoureux, quasi militaire, dans lequel ils devront se redéfinir totalement. Le scénario de Todd Robinson, qui n’aura plus rien fait de notable par la suite, est assez fin pour décortiquer cette progression où, tant d’un point de vue psychologique que collectif, les adolescents seront devenus des adultes marqués par l’expérience et la perte.

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Au cœur du film, il y a bien entendu Jeff Bridges qui, deux ans avant l’un de ses plus grands rôles dans The Big Lebowski (Joel & Ethan Coen, 1998), livre une interprétation tout en nuances. Son personnage de capitaine est d’abord rude, refusant la médiocrité et exigeant le meilleur, pour finalement nous laisser deviner ses propres démons intérieurs. Quand il est confronté à son échec terminal, lors d’une scène de procès jouant plus que jamais sur l’émotion, l’acteur est bouleversant. Autour de lui gravitent une douzaine de jeunes acteurs : Scott Wolf, Ryan Phillippe ou Jeremy Sisto en tête. Tous incarnent des archétypes bien établis du teen movie et si certains personnages manquent un poil d’épaisseur, certains émergent de façon spectaculaire. L’alchimie entre tous, faite de rivalités, de blagues ou de craintes communes, fonctionne tout à fait. On aurait sûrement apprécié que certains parcours soient plus développés, notamment le personnage de Ryan Phillippe, future star de Souviens-toi l’été dernier (Jim Gillespie, 1997) et de Sexe Intentions (Roger Kumble, 1999), qui nous touche jusqu’à la fin. On notera la présence de John Savage, inoubliable Steve de Voyage au bout de l’enfer (Michael Cimino, 1978), et de Caroline Goodall, vue dans La Liste de Schindler (Steven Spielberg, 1993).
Le dernier acte du film voyant les survivants et leur capitaine convoqués devant une commission d’enquête est sûrement l’une des scènes de procès les plus poignantes du cinéma américain des années 90 – et pourtant, entre JFK (Oliver Stone, 1991) ou Philadelphia (Jonathan Demme, 1993), il n’en manque pas ! – tant et si bien que l’auteur de ses lignes ne peut s’empêcher de verser sa petite larme à chaque visionnage devant le regard de Jeff Bridges. On peut juger cela mélodramatique et passer en travers, reste que cette ultime partie de Lame de fond est la dernière étape de l’apprentissage des jeunes gens et cette force émotionnelle finit de donner au film sa dimension humaniste. Presque trente ans plus tard, redécouvrir cette œuvre non exempte de défauts – on peut lui reprocher un certain classicisme ou son manque de subtilité et de présence féminine bien que l’histoire prenne place dans les années 60 – a quelque chose de salutaire à l’heure où le cinéma est parfois trop cynique et que l’œuvre de Ridley Scott a pris un virage étonnamment sombre. Lame de fond porte en lui quelque chose de plus lumineux où les vertus du collectif apparaissent comme un remède à la solitude et où la transmission d’un père de substitution peut nous sauver.
ESC Éditions a donc la bonne idée de rééditer le long-métrage pour la première fois en Blu-Ray. Alors que les précédentes éditions DVD étaient négligées que ce soit d’un point purement technique ou du côté des bonus, l’éditeur nous propose un combo Blu-Ray/DVD digne de ce nom. Dans un très beau boitier avec étui, on découvre un design soigné et un livret de trente-deux pages sur le film et sa conception. Techniquement, le Blu-Ray offre les meilleures conditions vues jusqu’ici en ce qui concerne Lame de fond – je précise avoir poncé la VHS à l’époque, donc la redécouverte est totale ! – et magnifie la photographie de Hugh Johnson comme jamais. Côté son, nous ne sommes pas en reste avec un très bel équilibrage entre dialogues, effets sonores et une belle mise en valeur de la musique de Jeff Rona. Au rayon des bonus, nous serons contents de voir enfin quelques coulisses du film avec un reportage d’époque sur le tournage où témoignent les comédien.nes et le réalisateur Ridley Scott. C’est en tous cas une très belle démarche d’ESC de proposer cette redécouverte d’un titre méritant d’être réévalué à l’aune des égarements actuels de Sir Ridley…



