Sauvages


Nommé au César du meilleur film d’animation cette année, le nouveau film de Claude Barras, huit ans après Ma vie de Courgette (2016), prouve que l’attente en valait la peine. Sauvages ! (2024), que Blaq Out édite en Blu-Ray, est une petite merveille de fable écologique et une œuvre à la poésie singulière qui n’oublie ni l’humour, ni l’aventure…

Un visage de femme aux yeux clos est tailé dans une montagne sur laquelle coule une cascade, dans le film d'animation Sauvages.

© Tous Droits Réservés

Jungle fever

Keria et son jeune cousin Selaï sont assis sur un rocher, dans la jungle, un petit orang-outan entre eux.

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On a longtemps repensé au visionnage de Ma vie de Courgette, à l’émotion soulevée par ce film de Claude Barras et à la voix de Sophie Hunger reprenant Le Vent nous portera de Noir Désir lors du générique final. Une boule d’émotion coincée dans la gorge, on se demandait quelle serait la suite pour le cinéaste. Ça y est, on a la réponse : quelques huit longues années après, le revoilà pour Sauvages qui reprend le même procédé d’animation en volume – en stop-motion pour les anglais, en pâte à modeler pour la faire simple. Loin de toute volonté de photoréalisme, le réalisateur reprend une direction artistique et un style de personnages qui lui sont propres. L’histoire, cette fois non scénarisée par Céline Sciamma mais par Barras lui-même et Catherine Paillé, se déroule à Bornéo, en bordure de la forêt tropicale, Kéria, une petite fille vivant avec son père travaillant pour une grosse compagnie de plantation de palmiers à huile. Un jour, elle trouve un bébé orang-outan qu’elle baptise Oshi. Kéria, son petit cousin Selaï et Oshi vont tenter de lutter contre la destruction de la forêt qui s’efface jour après jours.

En partant d’une thématique on ne peut plus d’actualité bien que toujours mise sous le tapis par nos dirigeants malgré sa gravité, Claude Barras arrive pourtant à faire de son film un pur régal à partager en famille entre générations à la faveur d’un humour redoutable, d’une bonne dose d’aventure et d’une tendresse communicative. Sauvages réunit petits et grands et fait penser, pour les grandes lignes, à Avatar (James Cameron, 2009) dans sa façon de mêler un enjeu malheureusement très proche de nos considérations écologiques et une histoire intime. Le parallèle entre cette petite production « en pâte à modeler » et le gros blockbuster tout en CGI est intéressant en cela qu’il expose deux techniques opposées en tous points – la recherche du réalisme versus une forme d’abstraction des lignes – pour finalement revenir à l’essence même de nos humanités dans le charnier déjà à l’œuvre. Comme le canadien James Cameron dans Abyss (1989), Terminator 2 : Le Jugement dernier (1992) ou Titanic (1997), le suisse Claude Barras, avec ces deux réalisations, ne parle que d’une humanité au bord du ravin avec l’émotion comme boussole. Peu importent les démonstrations techniques de l’un ou de l’autre, seul le message et le cœur priment.

Cela n’empêche pas le cinéaste de soigner la forme – sa vision de la faune et de la flore indonésiennes est d’une grande richesse et l’animation est toujours enivrante – mais, dans le cadre d’un film s’adressant aux plus petits, il n’hésite pas à proposer des personnages ambigus et fait preuve d’une certaine radicalité. Sauvages évite à tous les endroits d’être moralisateur : Barras part du principe que les faits sont là et donc qu’il faut composer avec. C’est dans ce constat irréversible qu’il distille sa poésie, celle qui nous avait retournés dans Ma vie de Courgette : que reste-t-il de beau ? Le réalisateur y répond par de petits gestes entre un père et sa fille, en allant jusqu’à la lisière du fantastique dans certaines scènes nocturnes ou en mettant sur les épaules de Kéria les dernières Blu-Ray du film Sauvages édité par Blaq Out.traces de bonté du genre humain. Et le fait d’avoir appelé Benoît Poelvoorde, Laetitia Dosch et Michel Vuillermoz – ce dernier étant déjà présent dans le projet précédent du cinéaste – pour incarner vocalement ces personnages renforce indéniablement la sensibilité et l’idée que les sauvages du titre ne sont pas forcément ceux que l’on pourrait croire…

Blaq Out édite donc le Blu-Ray de ce très beau long-métrage dans une édition simple et élégante – comme souvent chez l’éditeur – qui, on l’espère, saura compenser son faible retentissement en salles. La qualité d’image proposée permet d’apprécier le moindre détail et chacune des textures voulue par Claude Barras tout en respectant la fluidité de son animation. De même, les deux mixages sonores à disposition – l’un en 5.1, l’autre en stéréo – rendent bien compte de la richesse du sound design du long-métrage jouant notamment du hors-champ pour retranscrire la vie dans la jungle. Pour seul bonus, nous aurons le droit à un making-of très réussi revenant sur les différentes étapes de l’animation en volume. Là encore, le reportage est pensé pour parler aux plus jeunes tout en passionnant les plus grands : on y voit le travail de recherche sur la situation à Bornéo en amont, la création du design des personnages et le tournage si particulier du stop motion. C’est ludique et cela complète à merveille l’expérience du film. L’occasion est parfaite pour découvrir ou redécouvrir ce Sauvages injustement passé inaperçu dans sa première vie au cinéma.


A propos de Kévin Robic

Kevin a décidé de ne plus se laver la main depuis qu’il lui a serré celle de son idole Martin Scorsese, un beau matin d’août 2010. Spectateur compulsif de nouveautés comme de vieux films, sa vie est rythmée autour de ces sessions de visionnage. Et de ses enfants, accessoirement. Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/rNJuC

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