La nuit des maléfices 1


Titre assez méconnu dans le genre du folk-horror,  La nuit des maléfices (Piers Haggard, 1971) est une véritable plongée subversive et sordide dans l’Angleterre rurale du XVIIIe siècle. Rimini Editions nous offre une ressortie Blu Ray pour (re)découvrir cette œuvre ô combien dérangeante. Alors fuyez les bancs du catéchisme, il est grand temps de s’adonner à deux ou trois rites sataniques.

Gros plan sur les yeux bleus de la jeune Linda Hayden dans le film La nuit des maléfices.

© Tous Droits Réservés

Sabbath bloody sabbath

Fin des années 60, la célèbre production british de la Hammer voit son déclin s’amorcer. Surfant sur le succès de la célèbre firme, la Tigon British Film Production voit le jour et développe des films d’horreur à petits budgets dans la même veine. Elle récupère des acteurs comme Christopher Lee, Barbara Steele ou encore Peter Cushing, et s’inscrit dans la tendance des films fantastiques des années 70. Mais elle s’éloigne alors des thèmes gothiques et des studios pour s’ancrer dans un décor plus réaliste et brut, à l’instar des productions américaines comme Rosemary’s Baby (Roman Polanski, 1968), La nuit des morts-vivants (George A. Romero, 1968) ou encore L’exorciste (William Friedkin, 1973). Et la Tigon réussit son pari grâce au succès du Grand inquisiteur (Michael Reeves, 1968), qui lui permet de s’imposer comme une maison de production horrifique digne de ce nom et de développer sa branche en tant que distributeur : oscillant entre cinéma d’horreur et sexploitation jusqu’au début des années 80, la Tigon a su se montrer très prolifique. L’occasion s’offre aujourd’hui à nous de s’attarder sur l’une de ses œuvres les plus marquantes : La nuit des maléfices (1971). Confié originalement à Tobe Hooper, c’est finalement Piers Haggard qui reprend les rênes du projet. D’abord réalisateur pour la télévision, il fera ses armes dans le cinéma aux côtés de Michelangelo Antonioni en tant qu’interprète sur Blow up (Michelangelo Antonioni, 1966), puis signera son premier long-métrage Wedding night (1970) avant d’être engagé sur le film dont nous célébrons la ressortie. La nuit des maléfices s’inscrit dans un genre bien connu que l’on nomme le folk-horror. Nommé comme faisant partie d’une trilogie mythique du genre avec The Wicker man (Robin Hardy, 1973) et Le Grand Inquisiteur (Michael Reeves, 1968), il est toutefois rarement cité parmi le panthéon des films culte de cette époque. Et pourtant, ce titre méconnu du grand public vaut vraiment le détour !

Un crâne en décomposition émerge un peu d'un sol terreux, dans le film La nuit des maléfices.

© Tous Droits Réservés

Dans l’Angleterre rurale du XVIIIe siècle, un paysan découvre les ossements d’un étrange cadavre en labourant son champ mais à peine a-t-il prévenu le juge que le cadavre a disparu. Dès lors, des événements étranges se manifestent et les enfants du village ne tardent pas à sombrer dans une folie démoniaque. Menée par une jeune fille dénommée Angel, ils se regroupent dans une église en ruine pour accomplir des rituels sataniques. Très vite, ces enfants se voient dotés un à un d’un morceau de peau poilu sur le corps, perçu comme la marque du diable. La chasse aux sorcières est lancée pour éradiquer ce mal tandis que les meurtres se succèdent au sein du village… Années 70 oblige, on en parlait un peu plus haut, La nuit des maléfices nous plonge tout de suite dans une atmosphère très réaliste. Introduction brutale avec la mort, le viscéral nous est projeté en plein cadre avec cet étrange cadavre dès le début du récit. L’onirisme est à proscrire, ici la violence est omniprésente, brutale et dérangeante. Elle est d’autant plus choquante que cette dite violence est perpétrée par des enfants, des adolescents, menés par une Linda Hayden au visage aussi bien angélique que démoniaque. La brutalité des actes – particulièrement la séquence du viol – dessine le portrait d’une jeunesse perverse, terrifiante et manipulatrice. Elle est ici l’incarnation du mal au sens primitif du terme, une jeunesse à laquelle on ne peut s’identifier. Là où le film en devient d’autant plus intéressant, c’est qu’en opposition à cela, le bien-fondé est ici représenté par la religion et bien entendu par la justice. Pourtant les manières de monsieur le Juge (Patrick Wymark) nous laissent un goût amer en travers de la gorge. Cartésien au possible et méprisant vis-à-vis du monde rural, celui-ci abandonne les villageois à leur sort funeste pour leur annoncer qu’il reviendra en temps voulu, avec cette réplique : “Même si des gens meurent, c’est seulement ainsi que le mal peut être détruit. Il faut le laisser grandir.” Le laisser devenir plus gros, plus gênant, pour ensuite apporter une solution, qui n’en saura que tout aussi brutale et radicale : l’identification du côté de la justice en devient complexe de ce point de vue. Le spectateur est pris en étau, chamboulé, face au témoignage d’une société branlante où la jeunesse se déchaîne et la justice attend dans l’ombre pour libérer sa violence.

Le long-métrage parle d’autant plus de son époque que de l’Angleterre protestante du XVIIIe siècle. En effet, depuis les années 60, la jeunesse s’affirme comme un nouveau groupe social avec ses codes, ses lieux de rendez-vous et ses mouvements contestataires face à un retour politique conservateur. C’est la naissance du mouvement hippie, mais aussi de groupes musicaux plus subversifs en Angleterre comme Black Sabbath, n’hésitant pas à jouer d’une image satanique pour provoquer et s’affirmer autrement. Les jeunes s’expriment, s’émancipent, se libèrent et forcément inquiètent. C’est sans nul doute deux générations, deux mondes qui s’affrontent sans que la société ne cherche fondamentalement à comprendre cette jeunesse. Alors on diabolise, on marginalise, pour ne laisser que l’image de jeunes en perdition, s’adonnant à des actes non-conformes à la bienséance. Et dans La nuit des maléfices, c’est bel et bien la religion qui diabolise cette jeunesse, d’autant plus que l’Eglise semble ici impuissante. Les bancs du catéchisme sont délaissés par la nouvelle génération, au profit de rituels païens aux antipodes de la religion chrétienne. Comme un retour à une forme plus brute, en lien avec la nature, la chair, comme une envie de rompre avec les traditions qui leur sont imposées. Et ces rituels, ces sabbats ne se déroulent pas dans un endroit anodin. Bien au contraire, ceux-ci sont organisés sur les vestiges d’une église, témoignage d’un passé révolu et détruit sur lequel on souhaite faire naître quelque chose de différent, de nouveau et de plus sombre.

Le juge du film La nuit des maléfices, cadré en contre-plongée, prêt à dégainer son épée dans la forêt.

© Tous Droits Réservés

Mais si la religion semble démunie, le réalisateur adopte un aspect bien plus fataliste avec le retour du Juge dans la dernière partie – attention spoilers – venant littéralement traquer et exterminer cette bande de jeunes. À coup de chiens enragés et d’épée vengeresse, comme un courroux qui s’abattrait sur les coupables, la justice déchaîne sa violence et chacun paye de sa personne. Brandissant cette épée sortie d’un autre temps, symbole d’une justice aussi désuète que brutale, le juge terrasse le démon sans difficulté puisqu’en réalité cette jeunesse ne représente pas de vrai danger. En somme, de l’obscurantisme pur… Même s’il est difficile de s’identifier à cette histoire en tant que spectateur de par la violence induite de part et d’autre, un point lumineux réside cependant au sein d’un personnage, celui de Ralph Gowers (Barry Andrews), le paysan à l’origine de la découverte des ossements. Il permet une prise de conscience, un recul nécessaire afin d’y voir plus clair. Il cherche à comprendre, innocente et trouve ce que les autres n’ont pas su voir, face à une société qui a d’ores et déjà rendu son jugement. Pourtant, les dérives de cette bande de jeunes semblent bel et bien réelles. Est-ce l’image qu’on leur colle à la peau ? Ou bien n’y a-t-il pas l’écho des mouvements sectaires émergents de l’époque ? On ne peut s’empêcher de penser à Charles Manson et sa bande, commettant les terribles meurtres de 1969, soit 2 ans plus tôt… Là aussi, difficile d’y voir un parti-pris tranché. Finalement, le réalisateur ne semble pas choisir un camp, mais plutôt dépeindre son époque en embarquant toute son ambivalence.

On n’oubliera pas de noter une opposition tout aussi intéressante entre le monde rural et citadin. Ici, le mal vient de la campagne, du champ, exhumé d’un labourage paysan. Le personnage du Juge, citadin de Londres chargé de l’enquête, méprise tout autant ce monde que ses superstitions. Même si l’on peut y voir des similitudes à Sleepy Hollow (Tim Burton, 1999), nous sommes pourtant loin de l’image de l’inspecteur de police cartésien ne jurant que par la science. Se dessine plutôt celle d’un politicien véreux, ne reculant devant rien pour abandonner ce petit royaume, attendant dans l’ombre, les supplications d’une classe en détresse qui, en retour, le hissera au rang de sauveur. C’est dire comme les scénaristes (Malcolm B. Heyworth et Peter L. Andrews) dressent le portrait d’une société condescendante vis à vis d’un monde rural délaissé, ne remplissant que la fonction de faire valoir au service de sa majesté… D’un point de vue plus artistique, il est impossible de ne pas mentionner le travail de Dick Bush, qui signe ici la photographie. Chef-opérateur de Tommy (Ken Russell, 1975) ou encore du Convoi de la peur (William Friedkin, 1977), le travail de la lumière concède au film une approche naturaliste hautement vecteur de son style horrifique. La terreur vient de la lumière, elle est frontale, directe, sans artifice, sordide au possible. L’emploi de la caméra portée insuffle aux séquences horrifiques une intrusion dans l’intime d’un réalisme glaçant dont on ne peut oublier les images, et la partition musicale y est pour beaucoup. Portée par une musique de Mark Wilkinson, les cordes stridentes et les notes de piano bucoliques déroutent autant qu’elles terrorisent sur ces images. Le décalage provoque une atmosphère d’autant plus sordide contribuant parfaitement à l’ambiance oppressante du long-métrage.

Concernant l’objet en lui-même, Rimini Editions nous offre avec cette nouvelle restauration un coffret combo Blu Ray/DVD accompagné de son livret de 24 pages écrit par Marc Toullec. Revenant sur l’état du cinéma d’horreur anglais à la fin des années 1960, il aborde la genèse du film, son accueil critique plutôt négatif de l’époque, ainsi que d’autres documents et citations. Côté bonus, on retrouve une présentation par Olivier Père (42’), directeur de l’Unité Cinéma d’Arte France, qui nous apporte sa lumière sur la conception du film et son contexte, ainsi qu’une analyse détaillée sur l’essence même de La nuit des maléfices (Piers Haggard, 1971).


A propos de Jean Stefanelli

Élevé dans une maison où l'on déguste des têtes de veaux sauce gribiche au doux son des bols tibétains, Jean a réussi à trouver son équilibre en matant 10 fois par semaine l'intégrale des contes de la crypte. Ses cheveux d'immigré italien se dressèrent sur sa tête le jour où il découvrit l'Enfer des Zombies de Fulci et c'est pourquoi aucune nouvelle histoire ne lui vient sans qu'il n'écoute Fabio Frizzi. Féru d'écriture et d'univers onirico-horrifiques, il réalise des films et emmerde son chef-op pour qu'il lui fasse une séquence à la De Palma dans Pulsions, mais bon, n'est pas Brian qui veut... Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/riEIs


Laissez un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

18 − 16 =

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

Commentaire sur “La nuit des maléfices

  • Manu

    Bonjour
    je pveux juste vous signaler que Tobe Hooper ne devait pas réalisé la Nuit des maléfices mais Venin qu’il a par ailleurs commencé; Je préfère vous le dire car la communauté « geek fan de ciné de genre » ne sont pas très tolérants vis à vis des petites bourdes (dont on se fout en réalisté). Bien cordialement. Manu