Maxence Vassilyevitch se lance en 2024 dans un étonnant projet : le tournage en comité réduit – lui et sa compagne Anaïs Ruales Borja – d’un portrait de l’acteur et réalisateur Jacques Nolot, l’une des grandes figures parisiennes du cinéma marginal. A eux trois ils passent plusieurs jours à reconstituer une journée de ce cinéaste de 82 ans, et nous livrent ce documentaire Je suis déjà mort trois fois.

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Mythologies
On ne présente plus Jacques Nolot – et pourtant faisons-le tout de même. Acteur et cinéaste, ses films – et ceux dans lesquels il joue – racontent tous la même histoire, la sienne, avec de légères différences à chaque essai. Il se fait tout d’abord connaître du grand public en tant qu’acteur chez Paul Vecchiali et André Téchiné, notamment J’embrasse pas (André Téchiné, 1991), un drame racontant les pérégrinations d’un jeune de province souhaitant monter sur Paris pour devenir comédien ; dans la capitale, il découvre le monde de la prostitution et entame une relation avec un célèbre producteur. Ce film, écrit et interprété par Nolot, raconte de manière détournée son propre parcours. Lorsqu’il passe à la réalisation en 1997 avec L’Arrière-Pays, il reste coutumier de l’autobiographie fictionnelle en rejouant encore et encore les scènes de sa propre vie, avec une sincérité émouvante. Une seconde fois avec La Chatte à deux têtes (2002) dans lequel il raconte une journée d’un cinéma pornographique parisien – des lieux qu’il fréquentait – en étant dans une distance particulièrement juste. A la fois dehors – en tant que cinéaste qui pose un regard parfois tendre ou ironique sur les personnages – et dedans – en tant qu’acteur qui joue un rôle, une fois encore, autobiographique. Et enfin, un troisième long-métrage, Avant que j’oublie – titre évidemment nostalgique – racontant une fois encore les aventures d’un alias de Jacques Nolot devant faire le deuil de l’un de ses proches. Mort trois fois ? On peut surtout dire que Nolot a vécu de multiples fois sa propre vie, la rejouant à l’écran ou dans des entretiens – je pense à l’épisode Nolot en verve (Estelle Fredet, 2014) de la série Cinéastes de notre temps – sans que jamais nous sachions si ce qu’il raconte fait partie de souvenirs, ou de rêves fantasmés. Et voilà qu’arrive le film de Maxence Vassilyevitch, un portrait d’une journée de Nolot, qui commence par le corps de ce dernier à nu. Serait-il enfin prêt à dire la vérité ? A raconter sa propre histoire ? Ou au contraire à profiter de cette caméra pour imprimer, une fois encore, sa propre légende ?

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Le dispositif de Je suis déjà mort trois fois est simple : de longs plans montrent Nolot dans sa vie quotidienne, durant une journée, tandis que sa voix-off (qui nous manquait il faut le dire) raconte des souvenirs, des anecdotes et des histoires parfois mis en scène dans d’autres films. Parfois Nolot parle également dans la diégèse du film, en s’adressant à lui-même, au réalisateur du documentaire et même à un ordinateur – contre lequel il s’agace véhément. Ce dispositif transmet deux discours au spectateur. Le premier, celui des gestes lents et quotidiens de Jacques Nolot, rappelle ces grands films – Umberto D (Vittorio De Sica, 1952) et Jeanne Dielman, 23, quai du Commerce, 1080 Bruxelles (Chantal Akerman, 1975) – qui utilisent les mouvements quotidiens pour montrer l’intériorité d’un personnage. André Bazin, grand défenseur de ce cinéma néo-réaliste, écrit en 1952 dans France Observateur que ce type de séquences permet que « ce soit la vie elle-même qui se mue en spectacle, pour qu’elle nous soit enfin, dans ce pur miroir, donnée à voir comme poésie. Telle qu’en elle-même, enfin, le cinéma la change.». La vie de Jacques Nolot devient en effet immensément poétique, puisque nous regardons chaque action quotidienne de ce corps, âgé, fatigué mais debout, qui se prépare un café, fume une dizaine de cigarettes et marche à travers son appartement, en imaginant ce qui peut bien habiter ce corps. Si Bazin pensait que ces gestes de banalité permettaient de révéler la vérité, les choses se compliquent pourtant avec Jacques Nolot. On se demande sans cesse ce qui est joué et ce qui ne l’est pas, si ce cinéaste-auteur n’est pas en train de nous jouer un dernier tour. Dans ces gestes, apparemment anodins, Maxence Vassilyevitch réussit à atteindre quelque chose de l’intériorité de ce personnage, qui traverse un appartement à la fois réel – celui que Nolot occupe depuis des décennies, balafré et lézardé par le temps – et fictionnel – le même lieu filmé, dix-huit ans auparavant, dans Avant que j’oublie. Le temps est également mensonger puisque les ellipses du récit – elles sont au nombre de quatre – censées nous faire passer d’un moment de la journée à un autre, nous emmènent en vérité d’une journée de tournage à une autre. Une fois encore, cette question autour de la vérité reste en suspens.
Le deuxième discours de Je suis déjà mort trois fois, celui des paroles, est également dans un double jeu, puisque les paroles du vieil homme sont centrées sur un passé qui n’est plus à l’écran. Il raconte des souvenirs romancés du Festival de Cannes, qui changent d’une séquence à l’autre, des projets de films passionnants – mais jamais réalisés – et des souvenirs liés à ses amours passées. Cette vie, passée et en partie effacée sous le poids du temps et des histoires, a disparu. Jacques Nolot est aujourd’hui un homme seul, comme en témoignent les nombreuses séquences où il erre dans son appartement, ou dans un parking, à la recherche de ce passé. Dans l’une d’entre elles, il part dans sa voiture à la recherche du lieu de tournage de son premier court-métrage, Manège (1986). Il s’aventure sur des routes, pendant plus de six heures, à la recherche de ce souvenir qu’il ne réussit jamais à attraper. Les images de Nolot roulant près du Bois de Boulogne se mélangent à des images de Manège, comme si ce trouble qu’entretient le cinéaste entre réalité et fiction finissait par contaminer le film lui-même, dans une séquence onirique. La propagation s’étend même en dehors du cadre, puisque Nolot , dans les séances qu’il présente – j’ai vu le film dans le cadre de la Compétition du festival Cinéma du Réel – raconte qu’il s’est juste laisser filmer, dans un pur élan documentaire, alors que le réalisateur Maxence Vassilyevitch explique que certaines séquences sont mises en scène (notamment un plan de Nolot regardant la télévision). En dehors du film, l’ex-acteur continue donc de jouer un rôle, d’alterner entre de véritables cigarettes et des fausses, qu’il porte à se bouche pendant la présentation pour faire semblant, une fois encore. On pourrait penser Je suis déjà mort trois fois comme un long-métrage au titre morbide, qui évoque la vieillesse et la mémoire s’effaçant. On peut aussi le voir comme un film sur le pouvoir de la fiction à rendre la mémoire vivante, à la rejouer, et qui se termine par un sursaut. Celui de Jacques Nolot, se réveillant brutalement, ou jouant un rôle, une fois encore.


