The Alto Knights


On pensait que Robert De Niro avait fait ses adieux au cinéma mafieux avec le superbe The Irishman (Martin Scorsese, 2019), mais il nous revient cette année avec The Alto Knights (Barry Levinson, 2025). Et dans cette énième variation du film de gangster post-Nouvel Hollywood, le mythique acteur ne joue pas un, mais deux sombres personnages de parrains.

Robert de Niro en costume trois pièces gris, apeuré dans le coin d'un couloir, à terre, dans le film Alto Knights.

© Warner Bros. Entertainment Inc.

Mon Parrain et moi

Jusqu’au milieu des années 90, la carrière de Robert De Niro était d’une réussite rare et inouïe. Il suffit de voir le nombre de chefs-d’œuvre jalonnant sa filmographie entre 1973 et 1997 pour se donner une idée de l’exigence avec laquelle Bobby choisissait ses rôles et s’y impliquait pleinement. Sont arrivées les années 2000 et un passage à la comédie tantôt réussi – Mafia Blues (Harold Ramis, 1998) et Mon beau-père et moi (Jay Roach, 2000) – tantôt raté – Showtime (Tom Dey, 2002) – et un triste sentiment que sans Martin Scorsese comme fil rouge à sa carrière – avec qui il a entre autres collaboré sur les géniaux Taxi Driver (1976), Raging Bull (1980), La Valse des pantins (1983) ou Les Affranchis (1990) – le cœur n’y était plus. Les années 2010 ont soufflé un petit renouveau grâce à une nouvelle génération de cinéastes lui proposant des productions valables, comme David O. Russell qui lui confia des personnages tout sauf anecdotiques dans Happiness Therapy (2012), American Bluff (2013), Joy (2015) ou Amsterdam (2022). Il aura fallu attendre le retour de Scorsese dans sa vie pour espérer une fin de carrière au moins à la hauteur de son immense talent avec The Irishman (2019) et Killers of the Flower Moon (2023). Ces derniers, proposant un regard funeste sur le crime organisé américain, sonnaient comme un adieu au genre du cinéma de mafia dont De Niro fut l’un des plus illustres emblèmes.

Un vieux parrain traverse une pelouse accueilli et applaudi par un groupe d'hommes en chapeau et vestons, dans une ambiance fraîche et grise, dans le film The Alto Knights.

© Warner Bros. Entertainment Inc.

Sauf que le Robert, il aime bien faire durer le plaisir et honorer les vieux amis. En l’occurrence Barry Levinson avec lequel il a déjà travaillé par le passé dans Sleepers (1996), Des Hommes d’influences (1997) ou The Wizard of Lies (2017) et qui souhaitait revenir au film de gangsters tel qu’on les aime, genre qu’il avait déjà abordé dans Bugsy (1991) et qui comptait parmi ses personnages secondaires des certains Vito Genevese et Frank Costello… Que l’on retrouve dans The Alto Knights Levinson s’arrête plus précisément sur le crépuscule de ces deux figures du crime organisé. Dans les années 50, Costello et Genovese – tous deux joués par De Niro, argument principal du film – sont deux amis d’enfance devenus chefs de la mafia. En 1957, alors que Genovese est revenu d’un long exil en Italie, il souhaite reprendre ses affaires et constate que l’empire de son ami a largement débordé sur le sien. Il tente de faire assassiner Costello mais celui-ci survit. Les anciens amis se rendront coup pour coup dans une rivalité destructrice et incontrôlable avant que Costello ne décide d’en finir avec la pègre et de prendre sa retraite. Nous sommes donc ici sur un récit classique du genre ne cherchant pas à réinventer quoique ce soit – le scénario est de Nicholas Pileggi, journaliste et scénariste auteur des Affranchis et de Casino (1995) – et qui aurait pu s’avérer à minima intéressant s’il avait été confié à d’autres mains

Robert de Niro en parrain lors d'une réunion de malfrats, il écoute, patiemment un interlocuteur hors-champ, assis aux côtés d'autres hommes attentifs ; scène du film The Alto Knights.

© Warner Bros. Entertainment Inc.

Parce que l’on pourra dire beaucoup de choses sur The Alto Knights, mais peu de choses positives tant le film semble avoir vingt voire trente ans de retard. Premier constat, le long-métrage est mené par un trio composé au minimum d’octogénaires. Pileggi se contente de reprendre la fiche Wikipédia de l’affaire Costello/Genovese sans y greffer le moindre enjeu ou tension dramatique et part du principe que nous sommes tous spécialistes es mafia – en ayant vu tous les films dont s’inspire ouvertement Levinson ici – sans prendre la peine d’inviter à comprendre les ramifications et la structure hiérarchique de l’organisation. Alors l’histoire devient un long chemin de croix où le name dropping très cliché ne suffit plus à masquer le manque d’arc narratif et d’idées. Le passé de journaliste de Nicholas Pileggi se sent dans cette façon quasi chronique policière de narrer une histoire interdite à l’émotion. Un postulat qu’avait réussi à transcender Martin Scorsese dans Les Affranchis et Casino faisant hélas, sans la démesure visuelle de ce dernier et son point de vue presque tragédien, peine à voir dans The Alto Knights puisque Levinson, derrière la caméra, n’insuffle aucune dramaturgie. Pire, en singeant des gimmicks de Scorsese – mouvements de caméra extrêmes, cut, arrêts sur image, diapos, etc. – il prend le risque de se ridiculiser si nous en venons au jeu des comparaisons. Le réalisateur de Rain Man (1989) ouvre même son récit sur l’une des pires séquences du long-métrage dans laquelle la tentative d’assassinat sur Frank Costello est montée n’importe comment.

Comme une note d’intention, cette scène préfigure tout ce qui n’ira pas dans The Alto Knights. Et même si cela fait mal de l’admettre pour un admirateur de Robert De Niro comme moi, dès les premières minutes on comprend que quelque chose ne va plus. Quand il jouait Frank Sheeran dans The Irishman, la non physicalité de son jeu participait à bâtir ce personnage taiseux et impénétrable. Or dans le double rôle de Costello et Genovese, deux caractères présentés comme dans la « fleur de l’âge », l’immobilité de ses interprétations est bien plus problématique. Là encore, le film accuse quelques trains de retard. Quant à ce qui était présenté comme l’évènement de The Alto Knights, la confrontation entre De Niro et lui-même, on ne comprend jamais bien ce qui a pu pousser les décideurs à partir dans cette direction. Peut-être que l’acteur de Mean Streets (Martin Scorsese, 1973) a voulu confronter deux stéréotypes mafieux qu’il a lui-même contribué à ériger : le froid façon Neil McCauley de Heat (Michael Mann, 1995) et le sanguin façon Al Capone dans Les Incorruptibles (Brian De Palma, 1987). Toujours est-il que la sauce ne prend jamais vraiment malgré les efforts du légendaire comédien. L’artifice est trop visible, trop peu justifié et finalement creux, finissant par écraser tout le reste du casting composé de gueules croisées, pour la plupart, dans Les Soprano (David Chase, 1999-2007).

Alors on en vient à se dire qu’involontairement, ce The Alto Knights, dans sa façon caricaturale d’aborder le film de mafia, finit par ressembler à Mafia Blues, la parodie fort sympathique dans laquelle Robert De Niro était venu s’auto-caricaturer. Le final est quasiment le même et cet alignement de poncifs rappelle la comédie d’Harold Ramis. Ces clichés sont d’autant plus regrettables qu’ils émanent du cerveau de Nicholas Pileggi qui, avec Les Affranchis, avait su apporter un regard neuf et plus viscéral sur le monde de la pègre, loin du romantisme du Parrain (Francis Ford Coppola, 1972). En tentant de se poser comme un énième adieu à ce cinéma-là, The Alto Knights vient presque contredire le magnifique chant du cygne que fut The Irishman et rappeler que Barry Levinson est très loin d’avoir la trempe des cinéastes de sa génération auquel il se frotte dans ce long-métrage. On aurait aimé défendre ce film, eu égard à l’immense Robert De Niro, mais The Alto Knights tombe malheureusement dans la partie la moins réussie dans sa grandiose quoi que désormais imparfaite carrière.


A propos de Kévin Robic

Kevin a décidé de ne plus se laver la main depuis qu’il lui a serré celle de son idole Martin Scorsese, un beau matin d’août 2010. Spectateur compulsif de nouveautés comme de vieux films, sa vie est rythmée autour de ces sessions de visionnage. Et de ses enfants, accessoirement. Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/rNJuC

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