The Irishman


Nouvelle collaboration entre Martin Scorsese et Robert de Niro, vingt-quatre ans après Casino, The Irishman sort ce 27 novembre 2019 sur la plateforme Netflix. Adaptation d’un roman narrant la vie de Frank Sheeran et de son implication dans la disparition de Jimmy Hoffa, c’est tout un genre du cinéma qui célèbre ses retrouvailles avec le réalisateur américain. L’heure est à la fête, et installez-vous confortablement : elle prend place directement dans votre salon.

Joe Pesci et Robert de Niro dans le film The Irishman (critique)

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Gang de Requins

Affirmer que la sortie d’une nouvelle réalisation de Martin Scorsese est un événement reste un euphémisme, tant le cinéaste continue d’innover et de s’affirmer, long-métrage après long-métrage. Ici, tout commence par un travelling, comme c’est souvent le cas dans sa filmographie, qui nous mènera tout droit à la figure de The Irishman, Frank Sheeran auquel Robert de Niro prête ses traits. Ce travelling, fantomatique et qui se balade dans les couloirs d’une maison de retraite, possède un sens qui ne peut exister que grâce à sa situation d’exploitation : la plateforme de VOD. Au début de ce plan, première image du long-métrage donc, le couloir est dans le noir, seul le bout de celui-ci est visible, formant un cadre carré dans le centre de l’image. Au fur et à mesure que la caméra avance le carré grossit, se rapprochant du champ de vision de la caméra, jusqu’à se transformer en rectangle. La télévision devient cinéma et le format rectangulaire, en opposition au carré, apparaît par le simple mouvement de la caméra. C’est cet outil qui décide alors de la forme cinématographique de l’œuvre, et non son cadre de diffusion. Une fois ce fait assuré, une longue route commence pour les personnages de Martin Scorsese, un voyage dans le temps et dans les confins des souvenirs, liés aux sentiments de reconnaissance et de regret. The Irishman, comme Les Affranchis (1990) en son temps, est un récit rétrospectif. Ce travelling, en début de long-métrage qui nous amène à Frank Sheeran, démarre une conversation à une voix, où – face caméra – il se livre à un interviewer que l’on ne verra jamais et qui pourrait être le spectateur lui-même. Il est intéressant de noter que ces moments dans le long-métrage – aussi bien dans le cadrage, que la direction d’acteur ou la photographie – rappellent une esthétique du documentaire et diffèrent du reste de la mise en scène. Martin Scorsese veut que l’on soit convaincu par ses histoires, encore plus lorsqu’elles sont « vraies », mais ce procédé vient appuyer une chose encore plus forte et prédominante dans la filmographie du réalisateur : la passation d’histoires.

La bande gangsters de The Irishman (critique du film)

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Depuis longtemps, les films de Martin Scorsese se révèlent être des contes narrés aux spectateurs, le plus souvent par le protagoniste lui-même. Mais au sein de son histoire, les protagonistes ne cessent de se raconter des événements et anecdotes dans les moindres détails. En cela, il y a une séquence clé dans The Irishman où l’un des gangsters demande des détails sur la façon dont un poisson s’est retrouvé à l’arrière d’une voiture d’un autre et a laissé son odeur. « C’était quel genre de poisson ? » lui demande le premier. Le deuxième ne comprend pas la question et répond à coups de généralités. La discussion dure un moment, tandis que le premier enchaîne les questions sur la provenance du poisson, sur quel genre de poisson il s’agissait, et finit par avouer : « C’est pour expliquer, si on me demande ». Les personnages, à l’image de leur créateur, sont boulimiques de détails parce qu’ils passeront leur temps à raconter ces histoires aux autres. Dans le cinéma de Martin Scorsese, les histoires passent à la postérité par le langage oral, jamais par l’écrit. On a plus souvent un personnage qui narre sa vie à un autre – le spectateur dans la plupart des cas – qu’une personne qui écrit ses mémoires à la fin de sa vie et qui, du coup, se la remémore. Le fait de passer par cette voie orale pour faire vivre les histoires dans le temps, ajoute un facteur non-négligeable dans leur apparence : celui de la vérité, qui peut être altérée par ce mécanisme de passage de bouche en bouche. Avec The Irishman, on se retrouve en face d’une histoire bigger than life, à l’image de ce que représente le cinéma lui-même, entré vérité et fantasme.

En soi, il est tout à fait normal de voir, dans The Irishman, la finalité d’une partie de l’œuvre de Martin Scorsese. Impossible de ne pas penser à Casino (Martin Scorsese, 1995) ou Les Affranchis (Martin Scorsese, 1990) tant ce nouvel opus continue, et surtout achève, des réflexions qui hantent le réalisateur depuis si longtemps. Une nouvelle fois, les personnages incarnés par Robert de Niro et Joe Pesci sont liés, mais contrairement aux précédents films, leur relation – fictive – existe sans aucune animosité à l’écran, mais davantage avec un respect mutuel et presque immédiat. Ici, le « méchant », celui qui dérange, n’est pas Joe Pesci mais Al Pacino – l’intrus d’une trinité formée par Martin Scorsese, Robert de Niro et Joe Pesci aussi vieille que Raging Bull (1980). Ce regard méta sur la propre condition de The Irishman dans un ensemble plus grand – la filmographie de Martin Scorsese – ouvre des portes psychologiques sur le rapport du cinéaste avec son propre cinéma, ses acteurs, ses personnages et surtout ce qu’il laissera une fois qu’il ne sera plus là. Souvent, on affirme qu’il créé un cinéma plus dynamique que la plupart des jeunes réalisateurs de Hollywood, et à raison, mais cette fois-ci, bien qu’une énergie similaire soit présente, une maturité fait apparition à l’écran, presque pour la première fois. Alors que ces personnages n’existaient que pour eux, ou du moins pour leur affiliation à un gang, à un groupe, The Irishman se pose la question de l’après. Quand tous ses amis sont décédés, quand il est lui-même rangé dans une maison de retraite à trainer ses vieux jours, et que sa famille ne lui parle plus, que lui reste-t-il ?

De Niro et Pacino dans le film The Irishman (critique du film)

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C’est en cela que The Irishman possède quelque chose de nouveau à narrer aux spectateurs, en comparaison avec les autres longs-métrages de Martin Scorsese : cette volonté d’accompagner son personnage jusqu’à la fin de sa vie, et cela même lorsque son aventure mafieuse est terminée. Ce dernier acte, qui ne représente qu’une trentaine de minutes dans les trois heures et vingt-neuf minutes de cette fresque humaine, donne l’impression d’être le noyau central de la volonté du cinéaste à porter ces événements à l’écran. Dans Les Affranchis, lorsque Henry Hill balance ses amis au FBI quittant ainsi le milieu mafieux, son histoire s’arrête net : il n’a plus rien à offrir. C’est tout à fait l’inverse avec The Irishman et nous sommes en droit de nous demander, si ce n’est pas une réflexion plus personnelle de la part de Martin Scorsese de se questionner sur ce qui restera de lui, une fois ces histoires racontées et qu’il retournera à l’anonymat. C’est le triste sort de Jimmy Hoffa que la jeune aide-soignante ne reconnait pas sur une photographie de Frank Sheeran, tout à fait médusé qu’on ne puisse pas reconnaitre son ancien camarade et figure emblématique de son époque. En cela, l’utilisation de de-aging technique moderne qui rajeunit les acteurs numériquement, est également significative : ne pas vouloir donner le rôle de Robert de Niro jeune à un autre acteur que Robert de Niro, mais offrir la possibilité à l’acteur, lui-même, de le faire. D’ailleurs, ce procédé n’est pas sans défaut – offrant une esthétique un peu trop lisse à des visages aux traits pourtant bien marqués – mais elle permet de marquer le temps, qui reste sûrement le pire des adversaires de nos mafieux new-yorkais, dans les différents plans du film. Finalement, tout n’est que question de temps avec The Irishman, et c’est bien celui-ci qui saura nous dire si le long-métrage traversera les années aussi bien que ses prédécesseurs… Tou-doum.


A propos de William Tessier

Si vous demandez à William ce qu'il préfère dans le cinéma, il ne saura répondre qu'avec une seule et simple réponse. Le cinéma qu'il aime est celui qu'il n'a pas encore vu, celui qui ne l'a pas encore touché, ému, fait rire. Le teen-movie est son éternel compagnon, le film de genre son nouvel ami. Et dans ses rêves les plus fous, il dine avec Gégé.

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