Peaux de vaches


Premier film de la réalisatrice Patricia Mazuy, Peaux de Vaches (1989) avait marqué quelques esprits au sein de la communauté cinéphile française lors de sa sortie, avec une sélection à Un certain regard à Cannes et l’obtention du Prix du public au Festival Premiers Plans d’Angers la même année. Puis, il a disparu des radars au cours des décennies qui ont suivi… Mais un film avec une telle énergie que celui-là ne mérite pas de rester dans les cartons éternellement ! Permettez-nous de dépoussiérer cette pépite oubliée qui nous montre que l’air n’est pas forcément plus pur à la campagne.

Deux hommes se bagarrent, au sol, près d'une moissonneuse dans le film Peaux de vaches.

© Tous Droits Réservés

Amour vache fraternel

Jean-Francois Stevenin la mine sombre, dans une voiture, de nuit, dans le film Peaux de vaches.

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Si le nom de Patricia Mazuy n’est pas étranger en ces lieux – voir notre entretien pour la sortie de Bowling Saturne (2023) – on ne peut pas dire qu’elle soit toutefois connue du grand public et ce malgré une carrière qui dure depuis 40 ans et une moyenne d’environ deux films sortis par décennie, plébiscités par les festivals tels que Cannes et Locarno. Le manque de considération du public envers cette cinéaste est d’autant plus dommage qu’elle a plutôt le don de proposer des œuvres marquantes pour celles et ceux qui les ont vues, accessibles, mais encore atypiques grâce à un franc-parler et des mises en scène inventives. Dans la grande famille des cinémas de genres français, on pourrait la considérer comme la cousine rebelle qui vient bousculer les normes établies. C’est donc avec Peaux de Vaches (1989) qu’elle entame son parcours cinématographique, après avoir réalisé quelques courts-métrages et travaillé en tant que monteuse pour Jacques Demy et Agnès Varda. Pour un premier film, ce dernier fait plutôt l’effet d’un coup de poing, avec une mise en scène directe et un côté brut de décoffrage, j’y reviendrai bien évidemment plus loin dans cet article. La suite de sa filmographie ne sera pas en reste niveau poigne, avec notamment Travolta et moi (1994) qui raconte le premier amour tumultueux d’une adolescente insoumise qui ne brûle pas que de la fièvre du samedi soir… Tout comme Peaux de Vaches, ce dernier est une pépite qui reste difficilement trouvable en raison des droits d’auteur relatifs à sa bande son, mais qui a acquis un statut d’oeuvre “culte”. Pour en revenir à nos moutons – plutôt à nos vaches – c’est grâce à Patricia Mazuy elle-même que Peaux de Vaches est à nouveau visionnable, l’ayant racheté après qu’il soit resté bloqué suffisamment longtemps dans le catalogue d’une grosse société.

Le film s’ouvre sur une scène qui nous présente les protagonistes principaux de cette histoire – Roland et Gérard, respectivement interprétés par Jean-François Stévenin et Jacques Spiesser – deux frères dont la soirée bien arrosée va mener à une issue tragique : le meurtre d’un innocent dans l’incendie de leur ferme. Les flammes dansent au milieu du chaos et des vaches qui tentent d’échapper à la mort en beuglant. Puis la réalisation de ce qu’ils ont commis installe un lourd silence, un silence qui planera sur le reste de leurs existences. Flashforward. Dix années plus tard, où l’on assiste à la sortie de prison de Roland qui a assumé seul les conséquences de leurs actes. Une longue scène lui fait parcourir le chemin jusqu’à la ferme, traversant des espaces désolés qui accentuent le côté menaçant de sa visite. Roland vient-il pour se venger ? Vient-il chercher le pardon de son frère ? Cherche-t-il simplement à reprendre le cours de son existence ? Rien n’est réellement clair et c’est une ambiguïté sur laquelle le film va jouer. Ce qui est certain, c’est que son retour va bouleverser l’ordre établi pendant son absence… Cette intrigue et cette installation du personnage ne sont pas sans rappeler les codes du western – empruntés aussi par Christian de Chalonge dans Malevil de la même décennie – qui sont justement ceux que Patricia Mazuy tente de déconstruire ici en les transposant dans le contexte du Nord de la France à la fin du XXe siècle, genre qui se marie bien au réalisme du récit. Elle avoue par ailleurs s’être inspirée de Josey Wales hors-la-loi (Clint Eastwood, 1976), bien que peu de ressemblances soient constatées. Roland campe la figure du cow-boy solitaire dont on ignore si les intentions sont bonnes ou mauvaises, tandis que Gérard est le shérif de son exploitation agricole, avec une vie professionnelle et familiale bien rangée qui a de quoi susciter l’admiration. Sans oublier le personnage d’Annie – interprétée par Sandrine Bonnaire qui livre une très belle performance – l’épouse vertueuse, qui finira cependant par révéler une toute autre nature.

En réalité, comme le titre le révèle – Peaux de Vaches au pluriel – nous sommes face à deux individus hostiles qui sont tout bonnement incapables de communiquer l’un avec l’autre. Encore une fois, l’inspiration du western se prête bien à faire état du climat de masculinité toxique qui règne dans cette ferme. La relation des deux frères s’inscrit dans un rapport de violence qui se traduit en de nombreuses bagarres mises en scène de manière crue – notamment celle dans la boue, où ils finissent par s’apparenter aux bêtes dont ils s’occupent, image de la sauvagerie qui les habite. Il suffit d’observer la manière qu’à le personnage de Roland de saigner du nez plutôt que d’exprimer ses émotions. Il s’agit d’une thématique encore affreusement d’actualité… Le personnage d’Annie, quant à elle, augmente son agentivité au fur et à mesure que l’intrigue évolue. D’abord dépeinte comme l’épouse qui sait quelle est sa place, une fois effleurée par la perspective d’un ailleurs elle se mettra à prendre des décisions à la place de ces deux hommes qui choisissent de se murer dans un silence inconfortable. La tension est présente entre elle et Roland tout au long de son séjour qui se clôturera avec un baiser, signalant que l’étranger a laissé son empreinte sur le couple, allant même jusqu’à proposer à Annie de le suivre avec son enfant, ce qui porterait le coup final à Gérard…

Sandrine Bonnaire court dans les champs dans le film Peaux de vaches.

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Outre le travail de la narration, le long-métrage marque aussi par ses aspects techniques. Avant toute chose, le travail du son est incroyablement maîtrisé, avec une bande son en parfaite dissonance avec le cadre présenté, ce qui ajoute encore une notion d’étrangeté et de pesanteur. Telle était la volonté de la réalisatrice : rompre avec cette image traditionnelle de la campagne bucolique et charmante. Elle souhaite nous la montrer dans sa nature la plus crue et agressive. La campagne moderne est rude et bruyante. Cela passe aussi par le travail de la couleur, optimisé pour accentuer cette atmosphère hostile, surtout pendant les scènes de nuit. La campagne est aussi présentée comme un milieu coupé du monde, ce qui permet au chaos du monde extérieur de s’y immiscer si facilement. C’est ainsi dans ce cadre que notre trio de protagonistes laisse les passions se déchaîner, nous offrant des performances très justes. Enfin, s’il ne fallait garder qu’une raison de (re)découvrir Peaux de Vaches, c’est qu’il s’agit d’un film humblement puissant qui mélange habilement le western et le polar en les transposant dans un contexte proche du nôtre et dont le questionnement sur la nature humaine résonne encore aujourd’hui. En d’autres mots : un film vachement réussi !


A propos de Andie

Pur produit de la génération Z, Andie a du mal à passer plus d'une journée sans regarder un écran. Ses préférés sont ceux du cinéma et de la télévision, sur lesquels elle a pu visionner toutes sortes d'œuvres plus étranges et insolites les unes que les autres. En effet, elle est invariablement attirée par le bizarre, le kitsch, l'absurde, et le surréaliste (cela dit, pas étonnant lorsque l'on vient du plat pays...). Ne vous attendez surtout pas à trouver de la cohérence dans ses choix cinématographiques... Malgré tout, elle a un faible pour les comédies romantiques et les films surnaturels. Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/riobs

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