Ainsi, Viggo Mortensen, ainsi ton visage te survivra. Il ne t’appartient déjà plus, tu es ce chevalier, le dernier des romantiques, ta figure a quitté le cours du temps. J’affirme que ton image seule me persuade, ainsi-soit-il, longue vie à cette injustice, puisse-t-elle écraser longtemps les méritants… Critique tardive de Jusqu’au bout du monde (2024).

© Metropolitan Film Export
Chevalier malgré lui

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Si l’on doit reconnaître que Viggo Mortensen ne se démarque pas par sa réalisation dans Jusqu’au bout du monde, il y a quelques intentions, quelques sincérités, quelques heureux hasards qu’il faut souligner. Je n’aime pas aborder un film par son propos mais ce western à la forme presque classique dédie son cœur à un symbole. Peut-être par un hasard esthétique certes, ce que nous voyons fleurir ici, sur les terres arides du Far West, c’est un idéal oublié, un idéal né en France, France qui laissa un bout de son héritage en terre d’Amérique, un bout de sa langue, un bout de son imaginaire. Plus précisément, ce que Viggo Mortensen dévoile ici malgré lui, c’est en quelque sorte l’héritage de la chevalerie, et plus encore, la tendresse qu’on peut en tirer aujourd’hui. Nous assistons au remplacement presque surréaliste de la figure du cow-boy américain dur et froid par de romantiques figures d’un roman de chevalerie, mais pas tout à fait courtois non plus. Je parle de tendresse parce qu’il s’est emparé de la dimension romantique de cet imaginaire chevaleresque, et quelle merveilleuse idée ; le récit de chevalerie n’est-il pas le foyer même de l’amour courtois ? N’est-il pas l’avènement d’un nouvel idéal masculin ? Et d’un nouvel idéal féminin ? Dévoués l’un à l’autre ?
Le réalisateur maladroit embrasse, plus ou moins à dessein, le point de vue d’une femme forte et résiliente, Vivienne Le Coudy (Vicky Krieps), surtout une femme bercée toute son enfance par la légende de Jeanne d’Arc, haute figure des derniers instants de la chevalerie, contée par la voix de sa mère. Bercée aussi par la violence d’un monde, la disparition d’un père mort à la guerre, et enfin par la nature dont elle se fait élève, en solitude. Malgré toute l’indépendance qu’on peut se vouloir, malgré la force et un monde régit par sa loi, malgré tout, la quête de tendresse. Le romantisme du film vous paraîtra souvent anachronique, et en cela la proposition symbolique est désespérée, Viggo avance un peu en Don Quichotte ici. Il parvient pourtant à nous proposer une vision moderne partant d’une sagesse traditionnelle. Cet écho chevaleresque, guerrier d’abord, puis surtout romantique, résonnant dans le chaos sec et cruel de l’Amérique, nous offre une tendresse salvatrice et inattendue, venue d’un passé que l’on croyait révolu ou stérile. Jusqu’au bout du monde, comme le professe son titre français, représente une sagesse qui traverse l’espace et le temps, portée par une femme, transie de tragédie, venant nous rappeler sans reproche que du chevalier dur aux quêtes tantôt vaines, tantôt nécessaires, l’on attend la tendresse. Songe mystérieux d’un preux chevalier aux visages multiples, se présentant aux yeux perdus de la demoiselle, souffrant de la détresse profonde, de la blessure intérieure, de l’insigne manque, que la volonté seule ne peut combler.

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Alors les puristes des militantismes iront chercher l’erreur, la petite bête, la malhonnêteté, le biais de confirmation d’un homme aux références passéistes : je n’ai vu qu’une expression sincère et désespérée, maladroite, agitée, comme peuvent l’être les hommes de bonne foi. Alors au diable la précision idéologique, au diable les attentes du monde, quand l’on vient nous offrir une consolation si douce. je ne vois qu’un reproche qui puisse être fait à Jusqu’au bout du monde, le manque d’ambition esthétique sur sa globalité qui en devient presque la caricature du western parfois, même si quelques scènes sortent du lot, comme le songe récurrent de Vivienne où figure le chevalier sur sa monture, ou la scène de fin, face à l’océan Pacifique (rappelant certains segments de La Vengeance aux deux visages de Marlon Brando). Je me souviendrai de ce long-métrage comme une proposition symbolique, une métaphysique de la tendresse face au chaos, portée par deux acteurs charismatiques, Viggo Mortensen et Vicky Krieps, par deux personnages en symbiose, qui nous rappellent aussi une sagesse injuste : si des forts l’on attend la tendresse, c’est que la tendresse naît mieux chez les forts, comme l’amour naît mieux chez les beaux.
