Suite de nos (re)trouvailles parmi les pépites oubliées du cinéma de genres français des années 80, avec le trip underground tout en musique minimale, surimpressions, et vers libres récités en voix off : nous vous invitons à découvrir À l’ombre de la canaille bleue (1985) de Pierre Clémenti.

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La Divine Fumée
Cet article sur A l’ombre de la canaille bleue est une légère incartade dans notre dossier consacré aux pépites oubliées du cinéma de genre français des années 80. Car si le film fut diffusé en 1985 – il y aurait également eu une première projection en 1980 au Musée National d’Art Moderne, accompagné d’un live musical – il fut tourné entre 1978 et 1979, même s’il faut peut-être y ajouter des heures et des heures de rushes arrachées aux excursions nocturnes de Pierre Clémenti. S’il faut souligner cet écart par rapport à notre dossier, c’est qu’à tous les niveaux, cette œuvre transpire les années 70. Les surimpressions, les dérivations abstraites du montage, les visages, les noms des personnages, cette atmosphère entre complot nébuleux et musique minimale, entre documentaire cru et expérimental, mêlé de science-fiction fantasmatique : tout y ressemble à un rêve fiévreux de cette période encore transgressive, loin du moralisme et de la lisseur des clips qui allaient envahir les années 80. C’est aussi de l’anachronisme que la beauté naît dans cet objet à la fois improbable et envoutant : il est arraché des limbes, ne se laissant jamais vraiment appréhender, saisir, capturant en même temps d’inoubliables figures souterraines.

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Pierre Clémenti est un personnage très singulier, et (secrètement) capital du cinéma européen de cette époque. Surtout connu pour sa carrière d’acteur extrêmement prolifique dans le cinéma d’auteur le plus important d’alors – autant chez Pasolini que chez Garrel, chez Bunuel que chez Bertolucci, on en passe forcément beaucoup d’autres… – ou pour ses frasques – il a passé quelques mois en prison pour possession de stupéfiants – on évoque peu son œuvre de réalisateur, heureusement rassemblée depuis peu dans un très beau coffret Blu-Ray chez Potemkine. C’est un cinéma qui lui ressemble : d’un avant-gardisme forcené, presque militant, cherchant constamment une forme nouvelle, radicale, singulière. A l’ombre de la canaille bleuerépond à toutes ces attentes. Essayer de résumer son récit extrêmement nébuleux n’est pas une mince affaire – je ne m’y risquerai pas vraiment. Nous sommes simplement dans un Paris renommé Nécrocity où se déroule une très difficilement lisible affaire de film noir, dans un univers désolé, totalitaire. Les personnages ont des patronymes évoquant l’univers de Mad Max, tandis que la bande son se situe quelque part entre une récitation de vers libres et des lignes de basse sous influence des Velvet Underground. C’est sans soute cette incroyable matière sonore qui marque et envoute le plus : ces notes très minimalistes, accompagnées de voix off narratives aussi très musicales, mais aussi de dialogues également récités en voix-off sans aucun souci de synchronisme avec les images. Dans ce magma formel, tout est désynchronisé, la forme semble constamment chercher des cognements inattendus, des ruptures. Une image en appelle instantanément une autre, les couleurs se mêlent comme dans une hallucination. Évidemment, la drogue n’y est pas pour rien : on imagine aisément l’emprise des stupéfiants sur cette matière, et beaucoup d’images semblent arrachées d’ambiances nocturnes, souterraines, à la fois festives et noires, voire mélancoliques. Clémenti regarde avec une crudité bouleversante – parce qu’aussi fantasmagorique – les junkies, les prostitués. C’est donc tout sauf un trip à la Terry Gilliam, où la drogue provoque une imagerie burlesque certes inventives mais qui par ses petits trucages prend toujours le risque du superficiel. Au contraire, ici, la matière ultra texturée de l’image – Clémenti tournait avec une caméra Beaulieu muette, en 16mm amateur – apporte une atmosphère terriblement incarnée alors même que l’intrigue ressemble plus d’une fois à un vaste jeu sous substances. Ce mélange de pulsions enfantines, et de délires très sombres, évoque forcément l’œuvre de William S. Burroughs – ce que souligne très bien ici Yann Gonzalez, grand admirateur du film, ainsi que Philippe Azoury dans un texte en supplément du coffret déjà évoqué – et c’est sans doute dans ce tout petit film (d’un point de vue économique) assumant ses ratures, son bordel, son inspiration délurée, ses faux enjeux, son goût de la brume et de l’épaisse fumée, mais aussi un vrai regard quasi documentaire, ne trichant jamais avec la matière qu’il filme et ses fantasmes, que Clémenti a réussi à rendre à l’écran la profonde singularité de cette prose sous emprise de la drogue.

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Paradoxalement, c’est sans doute en n’adaptant pas directement cette matière romanesque – bien que Pierre Clémenti semble en être profondément connaisseur, de façon assez évidente – qu’il s’en approche le plus. En effet, cela le pousse à puiser son inspiration ailleurs, et si tout le récit est étrange, flottant, parfois drôle et parfois bien plus violent et effrayant, ce qui lui donne toute sa force c’est moins cette étrangeté de façade que son incroyable force d’incarnation, sa dimension presque documentaire. Si l’on se perd dans les flous de la narration et des images collées, concassées, enfumées, on sent très nettement vivre ces corps de clochards célestes, ce Paris interlope immortalisé, et c’est d’autant plus le cas dans cette image-là. La disparition de ce grain aujourd’hui redouble cette sensation fantomatique et lui donne cette émotion profonde aujourd’hui. Plonger dans cette divine fumée – expression baudelarienne qui convient parfaitement à cet univers – c’est côtoyer les fantômes d’une humanité, d’une marge, d’une inspiration, et d’une image, toutes disparues.
