Theoreme


Entre L’Évangile selon Saint Matthieu (1964) et Salo ou Les 120 Journées de Sodome (1975), le grand et décrié Pier Paolo Pasolini proposait un Théorème (1968) qui synthétisait une bonne partie de sa pensée hors normes, et qui ressort aujourd’hui dans une toute nouvelle édition concoctée par Sidonis Calysta.

Les yeux d'une femme en train d'être ensevelie par une boue épaisse dans Théorème de Pier Paolo Pasolini.

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Ce divin objet du désir

Terence Stamp, assis sur le bord d'un lit aux draps blancs immaculés, regarde droit la caméra, avec une attitude particulièrement neutre, dans le film Théorème.

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S’il est bien un cinéaste ayant défié la morale et la société de son époque, c’est bien Pier Paolo Pasolini qui par ses écrits – car l’homme était avant tout écrivain et poète – avait déjà bousculé le public. Sa vision du sexe, de la bourgeoisie, souvent mêlés à l’allégorie religieuse déplait fortement à l’Italie des « Années de plomb », période à laquelle le pays est déjà en proie à de lourdes remises en question politiques. Pasolini dérange les conservateurs par sa liberté de ton et dérange les progressistes pour ses prises de position rétrogrades notamment sur la question de la légalisation de l’avortement. Pour autant, il poursuit son œuvre en totale concordance avec une pensée que l’on peut qualifier de complexe et qui trouvera comme point d’orgue son sulfureux Salo ou Les 120 Journées de Sodome, sorti en 1975 à titre posthume suite à son assassinat toujours non élucidé. En 1968, alors que la contestation étudiante fait rage – Pasolini sera d’ailleurs en désaccord avec le mouvement – le réalisateur sort Théorème qui nous intéresse aujourd’hui. Dans ce film, il raconte l’histoire d’une famille de grands bourgeois milanais qui reçoivent la visite d’un jeune visiteur. Cette venue va être le point de départ d’une sorte d’effondrement familial, puisque cet énigmatique étranger va attirer chacun des membres du foyer – la bonne, le fils, la fille, le père, la mère – et se donner sans attendre en retour. En effet, de différentes façons, il apportera satisfaction à chacun, jusqu’à son départ qui plongera la famille dans le désespoir.

Terence Stamp assis au pied d'un arbre discute avec Silvana Mangano installée sur une chaise de jardin, sur l'herbe devant la grande maison du film Théorème.

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On le sait, Pier Paolo Pasolini tient en horreur la bourgeoisie et tout ce qu’elle représente comme tord à la société. C’est d’ailleurs pour cela qu’il ne soutiendra pas les étudiants en 1968, estimant que ce n’étaient que des enfants de bourgeois tandis que la police répressive appartenait au prolétariat. Dans Théorème, le cinéaste livre une critique acerbe de la bourgeoisie en présentant d’abord des confrontations entre ouvriers et patronat dans une introduction quasi documentaire, puis en montrant une mécanique quotidienne où la petite famille reste dans un entre-soi quelque peu effrayant. D’ailleurs, en même temps que la bourgeoisie, le réalisateur-poète invite à une large remise en cause de la société de consommation qui saisit déjà le monde entier à cette époque. Mais c’est surtout avec l’arrivée du visiteur, qui n’a pas d’autre dénomination dans le récit, que le portrait de la bourgeoisie que dépeint Pasolini prend tout son sens : en faisant craquer le vernis de la vacuité et des conversations de surface, tous les artifices de la vie si bien huilée de ce foyer éclatent sans que rien ne puisse venir empêcher l’inévitable. Loin de la critique de posture d’un Ruben Östlund, qui avec sa seconde Palme d’Or – toujours inexplicable – Sans Filtre (2022) fait preuve d’un cynisme insupportable pour se moquer des classes dominantes, Théorème exprime une méchanceté et une haine plus contenues et donc plus redoutables à l’égard des riches, à l’image de l’œuvre de Luis Buñuel.

Anne Wiazemsky dans sa chambre, livrant un sourire timide, gêné, dans le film Théorème.

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À cette bourgeoisie froide et décadente, Pasolini, en bon catholique qui se respecte, oppose la foi. De courts passages nous montrent un désert sont couverts d’une voix-off récitant des passages de la Bible mais c’est surtout au travers le personnage du visiteur, joué par un séduisant Terence Stamp, que la dimension religieuse prend racine. Difficile de ne pas voir en sa représentation une entité angélique venant délivrer chacun des membres de cette famille en leur ouvrant les yeux. Il apparait d’ailleurs de manière extrêmement banale, tel un signe religieux, et se donne à ses hôtes. Si Odetta, la fille interprétée par Anne Wiazemsky, tombe dans une sorte de catalepsie, Emilia la bonne est touchée par la grâce divine, littéralement, Pietro, le fils, se décide à suivre ses aspirations artistiques, Lucia, la mère, s’ouvre enfin à son désir sexuel, et Paolo, le père, décide de se délester de sa fortune pour la partager avec ses ouvriers. Dans sa conclusion, où l’on voit la servante en lévitation, la mère dans une chapelle et le père dans un début de pèlerinage, nu comme un ver dans le désert (désert évoquant la tentation du Christ), le cinéaste ne laisse plus de place au doute. Alors Théorème, sans devenir un conte moral prosélyte, prend des allures de fable où la chrétienté prend part à un discours tout à fait marxiste. Tout le paradoxe Pasolini.

Silvana Mangano, regarde devant elle d'un air méfiant, inquiet, la bouche entrouverte ; plan rapproché-épaule issu du film Théorème de Pier Paolo Pasolini.

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Pour sa mise en scène, le cinéaste italien fait le choix d’un non-esthétisme : plans décadrés, ombres de l’équipe de tournage, couleurs délavées, etc. Pasolini continue sur la lancée entamée dès son premier long-métrage, Accattone (1961), qui lui avait valu de nombreuses critiques de la part de formalistes tels que Federico Fellini, et qui contribue à une sorte de poème visuel, forcément raccord avec son travail avec ses efforts littéraires. En alternant les formats – aspect documentaire, puis film muet en noir et blanc, puis forme plus contemporaine – il se joue des conventions, ce qui sert à la fois son propos et fini d’enterrer le néoréalisme italien. Le fameux théorème du titre peut d’ailleurs se voir comme une dénomination de la narration quasi mathématique du film, où personnage par personnage, on multiplie A, le membre de la famille, à X, le « facteur visiteur ». Pasolini continue sa logique d’opposition jusqu’à sa bande son où le Requiem de Mozart alterne avec un score original signé Ennio Morricone. De même, si la majorité du casting est italienne – avec les magnifiques Massimo Girotti, Silvana Mangano et Laura Betti – le cinéaste s’autorise des acteurs étrangers comme la française Anne Wiazemsky et le britannique Terence Stamp. Si le cinéma italien était assez puissant à l’époque pour attirer des personnalités du monde entier, Pier Paolo Pasolini brouille les pistes linguistiques comme il le fera avec Salo ou Les 120 Journées de Sodome, production italienne dont le français pourtant doublé est la version considérée comme originale.

Blu-Ray du film Théorème de PIer Paolo Pasolini édité par Sidonis Calysta.Bien que le temps ait probablement amoindri l’aspect sulfureux de Théorème – il a longtemps été interdit au moins de seize ans en France – le propos n’en demeure pas moins toujours aussi pertinent. Et c’est avec beaucoup de plaisir que l’on redécouvre le film dans une copie 4K restaurée en 2022, contenue dans un boitier Digibook superbe aux bonus riches d’informations. Qu’il s’agisse des différents entretiens revenant sur la genèse du film ou du documentaire Pier Paolo Pasolini, la mort d’un poète de Laura Betti, ces suppléments offrent un regard complémentaire et éclairant sur l’œuvre et la démarche d’un cinéaste dont on n’a surement pas terminé d’analyser les travaux.


A propos de Kévin Robic

Kevin a décidé de ne plus se laver la main depuis qu’il lui a serré celle de son idole Martin Scorsese, un beau matin d’août 2010. Spectateur compulsif de nouveautés comme de vieux films, sa vie est rythmée autour de ces sessions de visionnage. Et de ses enfants, accessoirement. Retrouvez la liste de ses articles sur letterboxd : https://boxd.it/rNJuC

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