Arte aura bien réussi son année 2023 en ce qui concerne la production francophone, et attaque 2024 avec la même énergie avec De Grâce (Maxime Grupaux & Baptiste Fillon), un polar aux accents de tragédie grecque où brillent des comédiens parmi lesquels Olivier Gourmet. Une réussite formelle mais pas que…

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La puissance du port du Havre
Ce qui frappe d’emblée avec De Grâce (Maxime Grupaux & Baptiste Fillon, 2024), c’est son atmosphère. Lyrique à souhait, soignée dans sa réalisation, la série commence comme l’un de ces films noirs auxquels Vincent Maël Cardona, qui signe la réalisation des six épisodes, semble emprunter. Il faut dire qu’Arte, le producteur et diffuseur de la série, s’est donné les moyens pour sortir De Grâce du tout venant des séries policières à la française. Plus Engrenages (Alexandra Clert, 2005-2020) que Navarro (Pierre Grimblat & Tito Topin, 1989-2007) ou Capitaine Marleau (Elsa Marpeau, 2015 – en cours), la série dépasse d’ailleurs son cadre d’enquête pour verser dans la pure tragédie grecque. Pierre Leprieur, joué par Olivier Gourmet, est un docker havrais et un syndicaliste chevronné qui lutte contre les trafics de drogues sur le port. Ses deux fils sont tout à coup accusés de deal de stupéfiants – sa fille, avocate, les défendra – et toute sa vie commence à vaciller, laissant entrevoir des secrets jusqu’ici étouffés. Au fil des épisodes, qui décrivent l’action jour par jour, on assiste à une véritable descente aux enfers ayant pour cadre Le Havre. En dire davantage sur l’intrigue serait prendre le risque de gâcher quelques surprises aux futurs spectateurs, d’autant que la série, dès la fin de son épisode introductif, prend un malin plaisir à déjouer les attentes de son audience. Quitte à parfois aller un poil trop loin…

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On pense à Casino (Martin Scorsese, 1995) aux premières minutes de De Grâce, dans sa manière de déployer les enjeux au détour d’une voix-off enveloppante et grave et de faire d’un contexte de crime organisé un véritable espace de tragédie old school. Le syndicat, fictif, de la série évoque d’ailleurs moins un moyen de protection du salariat qu’un système mafieux où l’argent coule à flot et où les problèmes se règlent en interne. Le parti pris est clair : la stylisation et le romantisme au détriment du réalisme sec. Cela passe par cette ambiance pesante qui marque dès les premières images et qui étouffe jusqu’aux dernières secondes de la série. La réalisation de Cardona y est pour beaucoup car il déploie un vrai savoir-faire aussi bien pour filmer la tension des dialogues que pour représenter cette ville lors de longs plans aériens qui relèvent par moments de purs instants de poésie. Lui qui avait obtenu le César du meilleur premier film avec Les Magnétiques (2021), fait de De Grâce une série aux élans cinématographiques aussi percutants qu’enivrants. Dès les trente premières secondes, un plan survolant les docks du Havre jusqu’à arriver sur la silhouette épaisse et fatiguée d’Olivier Gourmet raconte visuellement tout ce qui nous attend, à savoir un contexte dans lequel un homme a grandi, a passé toute sa vie et qui sera son fardeau. La mise en scène sait également être brutale pour représenter la violence inhérente aux trafics et aux sombres enquêtes des uns et des autres – montages alternés et séquences d’action sont admirablement bien fichus.

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Du côté de l’écriture, c’est peut-être là qu’il y a à redire. Non pas que le scénario soit décousu, mal écrit ou que les personnages ne soient pas assez développés, au contraire. Le script repose sur l’idée simple et efficace d’enrayer les malédictions familiales – que l’on peut aussi appeler la reproduction sociale – et d’échapper aux erreurs de nos ainés, qu’il s’agisse de choses relevant de l’illégalité ou bien plus simplement d’un manque évident de démonstration affective entre un père et son fils. Se libérer du poids de leurs parents, tous les personnages de la série y sont confrontés. Cette thématique forte est servie par des personnages intéressants voire passionnants, et une analogie pertinente sur la foi. Mais le vrai problème d’écriture tient à deux choses. Premièrement, De Grâce s’emploie à toujours plus de rebondissement dans son dernier acte, ce qui a pour conséquence de surdramatiser des situations déjà tragiques et donc, de finir par rendre le récit peu crédible. Si on avait pardonné les quelques facilités policières et judiciaires, il est plus difficile d’accepter que le mal s’acharne à ce point sur cette famille. De plus, les dialogues sont parfois un peu sur-écrits, allant lorgner sur les terres d’Olivier Marchal et son verbe sur-explicatif.

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Heureusement, ces petites scories sont atténuées par un casting des plus soignés. Dans les seconds rôles, on retrouve pêle-mêle Xavier Beauvois dans le rôle d’un leader syndical, Gringe dans les habits d’un commissaire trouble ou Philippe Rebbot avec la panoplie du gangster inquiétant. Un rôle à contre-emploi qui est aussi celui de Panayotis Pascot, loin, très loin des vidéos du Studio Bagel, et de Pierre Lottin, à des années-lumière des Tuches (Olivier Baroux, 2011). Tous deux s’en sortent admirablement bien et rivalisent de prestance avec leurs collègues plus rompus au drame. L’actrice rwandaise Eliane Umuhire illumine ses scènes de sa présence – mais on ne dévoilera pas la nature de son rôle ici – tandis que la belge Astrid Whettnall impressionne en mère face au délitement familial et que Margot Bancilhon est parfaite en sœur face aux nombreux dilemmes qui se poseront à elle. Pour finir ce petit inventaire de la distribution – bien qu’il faudrait souligner le casting incroyable de gueules dans des rôles moindres – il faut évidemment parler du fabuleux Olivier Gourmet qui porte la série de bout en bout de sa voix grave et intense. Les dialogues parfois lourds deviennent souvent poésie dans sa bouche et c’est un régal. Il traine sa carcasse avec tellement de mélancolie qu’on lui doit pour beaucoup la dimension tragique de De Grâce.

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Ce requiem macabre aurait presque pu rivaliser avec des chefs-d’œuvre tels que The Wire (David Simon & Ed Burns, 2002-2008), série à laquelle De Grâce emprunte au moins son ambition, s’il avait fait l’économie de certains rebondissements inutiles à la dramaturgie et fait montre d’une plus grande rigueur dans son approche de l’enquête en elle-même. Malgré tout, la réalisation de cette nouvelle série Arte s’avère être un sommet de mise en scène signé Vincent Maël Cardona qui devrait laisser une empreinte considérable sur son médium. Philosophe de formation, le cinéaste illustre magnifiquement une étude de caractères qui aurait pu s’enfoncer dans les clichés, mais leur offre une véritable complexité à la faveur de sa caméra. En filmant la ville comme un personnage à part entière – même si le tournage a dû être fait ailleurs puisque les vrais dockers refusaient que la série vienne entacher leur profession – il fait l’analyse d’un monde en décrépitude auxquels s’accrochent les femmes et les hommes sans se rendre compte que c’est bien eux la raison du problème.
