Un citoyen se rebelle


Artus Films poursuite sa formidable enquête dans les profondeurs du polar italien d’une décennie bénie, portée entre autres par le magnétique Franco Nero. Sorti il y a quelques semaines, Un citoyen se rebelle (1974) d’Enzo G. Castellari propulse le beau blond dans une Gênes pourrie par la délinquance, et dans laquelle il va revêtir la blouse du vigilante : critique cynique à point.

Franco Nero court vers nous, poursuivi par une automobile à toute allure qui fait voler le sable dans les airs ; scène du film Un citoyen se rebelle.

© Tous Droits Réservés

Un justicier dans la ville

Plan rapproché-épaule sur Barbara Bach, assise dans une voiture, la bouche entrouverte et le regard inquiet, dans le film Un citoyen se rebelle.

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Mario Sossi est procureur de la République. Réputé pour son caractère intransigeant et ses idées à droite de l’échiquier politique, il est en charge du procès du Groupe du 22 Octobre, une des premières organisations terroristes d’extrême-gauche qui voient le jour au début des années 70 en Italie. Des individus coupables de plusieurs attaques, surtout à but pécuniaire, incluant des kidnappings contre rançons réussis et dont ils se sont sortis sans être attrapés… Pas de crime de sang initiale mais une insolente réussite qui ne trouvera son terme qu’à la suite d’un premier assassinat, celui du jeune Alessandro Floris abattu à la suite d’un cambriolage raté : un mort lançant la longue et funeste série des Années de Plomb qui ensanglanteront le pays de Garibaldi. Le Groupe du 22 Octobre est né, a commis ses exploits et se voit jugé dans la ville de Gênes, dont Sossi est le procureur ; et c’est à Gênes que Sossi lui-même se fera kidnapper en représailles du procès, par une autre entité qui deviendra bien plus célèbre, les Brigades Rouges. Ainsi la ville est indissociablement, dans les fils de l’Histoire, entremêlée à cette espèce de guerre civile-guérilla qui a impacté de manière profonde le cinéma italien, en particulier le polar, autant via le polar de gauche style Elio Petri que le poliziottesco plus droitard dont nous vous parlons régulièrement grâce au travail exceptionnel d’Artus Films qui édite des fleurons du genre. Gênes n’est pas la première ville à laquelle on pense lorsqu’on aborde le cinéma italien d’alors, qui peut lui préférer Naples ou Rome bien entendu. Enzo G. Castellari a lui choisi de donner une véritable cinématographie à la ville, en y posant sa caméra plus d’une fois. Après le très pessimiste Le témoin à abattre (1972), déjà avec Franco Nero, il y tourne Un citoyen se rebelle qu’Artus Films livre combo Blu-Ray/DVD, en 1974… Quelques mois seulement après l’affaire Sossi, et il est peu probable que ce soit un hasard.

Un citoyen se rebelle s’ouvre sur une série de braquages. Tandis que défile le générique les voyous pillent, violentent, ou assassinent lorsqu’il le faut ceux qui osent se mettre en travers du chemin, sur fond de musique rock. Castellari, en empilant in medias res ces violences d’ouverture hantées par les images réelles d’assassinat vues dans la presse de l’époque – la photo de l’assassinat d’Alessandro Floris vient de choquer la conscience collective – donne le la d’une délinquance en roue libre, jamais repue et dont le caractère répétitif des méfaits laisse induire que les forces de l’ordre sont dépassées. Lorsque l’on découvre Carlo Antonelli notre personnage principal (interprété par Franco Nero donc), s’apprêtant à retirer des liquidités dans sa banque de proximité, on sent que cela risque de mal se passer ; à juste titre les bandits braquent l’endroit avec leur brutalité coutumière. Carlo qui n’est qu’un citoyen ordinaire, ingénieur, se tient bien sage en espérant ne pas brusquer les ravisseurs. C’est juste qu’en voyant traîner la liasse de billets qu’il allait déposer en banque abandonnée sur le comptoir, il a le « réflexe » de se dire qu’il peut peut-être au moins sauver cette somme… Manque de chance, son geste est remarqué par les brigands qui le rossent, puis le prennent en otage lorsque quelqu’un déclenche l’alarme. Le malheureux ingénieur se trouve embarqué dans une course-poursuite avec la police dont les malfrats parviendront à s’échapper en laissant leur otage exsangue, sonné au bord des quais. C’est un trauma pour lui, très manifestement heurté dans son amour propre, malgré les douceurs de sa femme – la James Bond Girl Barbara Bach – qui semble l’aimer toujours autant. Carlo Antonelli se met en tête de retrouver les malfrats et de les punir dans un premier temps en montant un stratagème pour que la police les prenne en flagrant délit de trafic d’armes. Mais quand il appelle les gardiens de la paix, ces derniers tardent tellement à venir que le plan échoue. Dégoûté Carlo prend donc l’initiative de se faire vengeance lui-même.

Ce canevas risque fort de vous rappeler une autre histoire, sur un autre continent, qui a fait le tour du monde cinéphilique au point de créer le genre du vigilante avec ses protagonistes dégoûtes par l’inefficacité d’une justice qu’ils se mettent à vouloir expédier eux-mêmes : Un justicier dans la ville réalisé par Michael Winner en 1974, justement, et sorti que quelques semaines après Un citoyen se rebelle en Italie. Sans contact direct entre ces deux productions émerge l’idée d’une sensibilité dans l’air du temps – du moins dans le monde occidental -, conséquence directe de la désillusion suite à l’échec des utopies de la décennie passée, et du durcissement de l’économie après le choc pétrolier de 1973. Cette désabusion se double sur le plan local d’une crise de confiance envers les institutions, motivée aux États-Unis par une guerre de Viet Nâm qui balance ses derniers râles et le scandale du Watergate ; en Italie par le contexte des Années de plomb présenté plus haut qui se muscle dans les années 73-74-75. Ce qu’Un justicier dans la ville et Un citoyen se rebelle expriment c’est bien l’angoisse d’une population qui se sent abandonnée par des pouvoirs publics en lesquels, de surcroît, elle n’a aucune confiance. Vanter les mérites de l’ordre en prônant l’action violente individuelle libre et donc peut-être le contraire de la sécurité collective, telle est l’ambiguïté « philosophique » qui rend le vigilante plutôt universel. Toutefois cet universalisme a le bon goût de s’adapter aux particularismes des cultures dans lesquelles il s’active. Un justicier dans la ville et Michael Winner saisissent par leur côté frondeur, aride, dérangeant et dramatique propre à la personnalité de ce cinéaste et à l’image de New-York en mégalopole dangereuse, sombre et sale (un aspect tout à fait absent du récent remake soit dit en passant). Un citoyen se rebelle, lui, baigne dans le ton particulier du polar italien de l’époque, en particulier celui du poliziottesco.

Porté par la mise en scène nerveuse et volontiers spectaculaire de Castellari – les ralentis à la Sam Peckinpah – Il cittadino si ribella nous propulse dans une ville de Gênes boursouflée de cynisme amoral. Les protagonistes, bandits ou policiers sont caricaturaux dans leurs rôles respectifs tandis que la violence est la plus cruelle et aveugle possible, allant titiller le sadisme du spectateur. L’humour est présent, mais sous la forme d’une ironie très mordante, à l’image de cette affiche incitant le peuple à la révolution de gauche que la caméra nous laisse découvrir… Chez deux des bourgeois aisés qui se font cambrioler. On rappelle ici que le point de départ de l’intrigue, c’est Carlo qui se fait remarquer des braqueurs parce qu’il essaie de sauver sa pauvre liasse de Blu-ray et artwork intérieur du coffret DVD/Blu-Ray du film Un citoyen se rebelle édité par Artus Films.billets en plein hold-up par des individus armés et dangereux… L’issue de tout cela sera enfin peu satisfaisante, malgré une vengeance bel et bien aboutie mais tellement sanglante : le système et la laideur humaine semblent bel et bien avoir le dessus. Pessimisme, cynisme, brutalité, et masculinisme – il est évident que Carlo est traumatisé par son « impuissance », et « s’hystérise » littéralement… On est bien dans le ton violemment anti-progressiste de ces poliziottesco dont Un citoyen se rebelle, si tant est qu’il n’en est pas tout à fait un, est un proche dans l’âme, pour notre plus grand plaisir coupable.

Artus Films nourrit sa fabuleuse collection consacrée au polar rital avec le film d’Enzo G. Castellari en coffret digipack, contenant un Blu-Ray et un DVD. L’artwork sublime dévoilant des affiches exotiques d’Un citoyen se rebelle enveloppe une édition haute définition contenant, en bonus, un entretien précieux avec Franco Nero en personne. Curd Ridel livre une présentation encyclopédique du long-métrage, et des affiches, photographies et film annonce, clôturent les suppléments.


A propos de Alexandre Santos

En parallèle d'écrire des scénarios et des pièces de théâtre, Alexandre prend aussi la plume pour dire du mal (et du bien parfois) de ce que font les autres. Considérant "Cannibal Holocaust", Annie Girardot et Yasujiro Ozu comme trois des plus beaux cadeaux offerts par les Dieux du Cinéma, il a un certain mal à avoir des goûts cohérents mais suit pour ça un traitement à l'Institut Gérard Jugnot de Jouy-le-Moutiers. Spécialiste des westerns et films noirs des années 50, il peut parfois surprendre son monde en défendant un cinéma "indéfendable" et trash.

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