L’année du dragon 1


Cinq ans après l’échec de La Porte du Paradis (1980) qui l’a vu plonger dans un marasme profond, Cimino sortait L’Année du dragon (1985). Ce thriller urbain – qui a toujours eu meilleure presse de ce côté de l’Atlantique – fait peau neuve trente ans après sa sortie grâce à un magnifique Blu-Ray sorti chez Carlotta. Mais la (re)découverte de ce film s’accompagne d’un évènement beaucoup moins réjouissant : le décès de son réalisateur. Fais Pas Genre revient sur ce film emblématique d’un réalisateur qui a trouvé sa place au panthéon des grands cinéastes.

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La Mort d’un Dragon

L’Année du dragon est un moment important dans la carrière de Michael Cimino. Après avoir joué les script doctor sur de nombreux projets – sans être crédité la plupart du temps – ce film noir se déroulant dans le quartier de Chinatown signe le retour du réalisateur de Voyage au bout de l’enfer (1978) derrière la caméra. Et c’est grâce au producteur et mécène Dino De Laurentiis que Cimino signe un véritable film de studio – sans pour autant que cela soit une commande – qui s’inscrit dans un genre codifié mais aussi dans son époque. Co-écrit avec Oliver Stone – le réalisateur de Platoon (1986), Né un Quatre Juillet (1989) ou encore de JFK (1991) -, le film est une adaptation d’un roman de Robert Daley mettant en scène Stanley White – incarné par un Mickey Rourke en grande forme, encore coqueluche de Hollywood -. Ce flic de choc et rebelle new-yorkais, vétéran du Vietnam et issu de l’immigration polonaise, est transféré à Chinatown où il se annee-du-dragon-1985-09-gdonne la mission de faire un peu de ménage. Dans sa quête de justice il devra faire face aux gangs, à sa propre hiérarchie mais aussi à Joey Tai – incarné par John Lone -, jeune Parrain qui veut marquer de son empreinte l’histoire de son clan et assurer une hégémonie totale sur son territoire.

On retrouve dans le film des éléments propres au cinéma de Stone – le fait que White soit un vétéran du Vietnam – mais aussi de celui de Cimino. L’Année du dragon peut être vu comme le troisième volet d’une trilogie inavouée avec les deux films précédents du réalisateur. En plus de mettre en lumière l’existence des Triades et leur maîtrise de l’art du secret – après tout, la mafia est une invention chinoise et non italienne comme on peut le voir dans le film après une courte exposition -, Cimino transforme son film en une métaphore de l’Amérique post-Vietnam et post-Watergate. Le personnage de Joey Tai est caractérisé par son sens du commerce et un pragmatisme made in USA très loin du traditionalisme dont font preuve ses ainés tandis que Stanley White, de par ses origines polonaises et ses observations, n’arrive pas à se sentir pleinement intégré et se sert du Vietnam comme excuse à son comportement, créant ainsi un décalage avec des membres plus âgés de sa hiérarchie comme Bukowski qui ne comprend pas les difficultés éprouvées par White pour se réinsérer. Ces deux personnages résument dans un sens un conflit générationnel mais aussi un conflit entre les diverses communautés. Le melting pot n’existe plus, au même titre que le rêve américain qui prend des allures de promesse non tenue. White et Tai courent après un idéal dont l’existence est sujette à questionnement. Dans un sens, White est un peu la facette hystérique de Mike Vronsky, cet autre vétéran que l’on retrouve dans Voyage…. Tout deux sont victimes de la même rage et ont ce même idéal de bâtir une « utopie ». Ce qui rend le film intéressant d’une part est en fait le traitement de ces personnages qui tentent d’éviter tout manichéisme. Tai est un antagoniste élégant, distingué et attirant ce qui lui offre un capital sympathie dont est entièrement dépourvu le protagoniste White. Bourru, irascible et insultant, on se prend d’empathie pour lui au fur et à mesure que le film avance. Mais ces deux personnages que tout oppose sont tous deux obsessionnels au point que leurs actions vont à l’encontre de l’intérêt général. White et Tai sont deux facettes d’une même pièce. Des idéalistes détruits pour ne pas avoir respecté les règles – l’ambition démesurée de Tai se verra46f861af92810 récompensée par son éviction, tandis que White sera limogé par ses supérieurs corrompus et responsable de l’assassinat de sa femme et du viol de sa maitresse. Il sera aussi victime de sa tentative de manipulation des média qui vont se retourner contre lui.

Cette symétrie, digne d’un western, trouve son apogée lors d’un duel final le long d’une voie ferrée. Une scène pleine de sens car les immigrés chinois furent les petites mains lors de la construction des chemins de fer américains mais aussi les grands oubliés de l’histoire. Cimino fait du racisme l’un des thèmes de son film – et non, ni le film ou son réalisateur ne sont racistes ! -. Ce qui peut être vu comme du racisme est un fait un point important de la caractérisation du personnage de White. Malgré son langage pour le moins fleuri et ses préjugés, White reste néanmoins fasciné par cette communauté vivant en parfaite autarcie mais aussi par leur culture comme en témoigne (entre autre) sa relation avec la journaliste sino-américaine Tracy Tzu. Un personnage à la dimension archétypale mais qui va être amené à se plonger profondément dans une culture qui n’est pas la sienne comme en témoigne cette réplique coupée du montage où White, qui s’adresse à Tracy, dit « Bien, je suppose que si vous faites la guerre trop longtemps, vous finissez par vous marier avec l’ennemi ». Les personnages sont propulsés dans ce qu’on pourrait voir comme un film de guerre en temps de paix. Si le travail sur les personnages force le respect et nourrit le récit, il ne faut surtout pas oublier l’aspect visuel du film. La reconstitution de Chinatown ainsi que les décors de la ville sont d’une beauté saisissante – à tel point que Kubrick, natif de New York, pensait que les extérieurs avaient été tournés en décors naturels -. Cimino peint littéralement chaque plan afin qu’il reste gravé sur la rétine du spectateur comme en témoignent les importantes scènes de processions traditionnelles chinoises – assez criantes de réalisme – ou quand Tai se rend chez son fournisseur de cocaïne en Thaïlande. Des images sublimes qui accompagnent une mise en scène spectaculaire et nerveuse où la violence explose, nous emmenant au cœur du chaos et de cette guerre lancée par White faisant du film de Cimino, offre une œuvre grandiose et radicale, bien que Friedkin ira bien plus loin quelques mois plus tard avec son film Police Fédérale Los Angeles (1985)  .

Grâce à Carlotta et une édition d’excellente facture, il est possible de profiter de ce chef-d’œuvre avec un nouveau master qui décroche la mâchoire. Le Blu-Ray – ainsi que le DVD – contiennent quelques bonus bienvenus comme une préface du critique Jean-Baptiste Thoret – qui a écrit un ouvrage sur Cimino que je vous conseille – qui contextualise le film, un entretien audio dans lequel le réalisateur revient sur le tournage mais aussi la préparation du film – agrémenté de quelques anecdotes – et la bande-annonce du film. Et si vous parvenez à mettre la main sur l ‘édition ultra-collector, vous trouverez un excellent ouvrage de 208 pages comprenant le scénario du film – en anglais, il faut le savoir -, des entretiens avec Cimino, Rourke et Daley ainsi que des notes de production et des photos inédites. Une bien belle édition qui permet de (re)voir le film dans de très bonnes conditions afin de rendre un dernier hommage à Michael Cimino qui nous a quitté en juillet dernier.


A propos de Mathieu Pluquet

C'est après avoir découvert Le Voyage de Chihiro, Blade Runner et L'Exorciste que Mathieu se passionne pour le cinéma; depuis cette passion ne l'a pas quitté. Sinon il aime les comics, le café et est persuadé qu'un jour il volera dans le TARDIS et rencontrera le Docteur (et qu'il pourra lui piquer son tournevis sonique). Ses spécialités sont la filmographie de Guillermo Del Toro, les adaptations de comics et le cinéma de science-fiction.


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