Cry Macho


Après avoir prolongé l’exploration de l’une des grandes thématiques de sa filmographie qu’est la figure du « héros ordinaire » avec l’excellent Le Cas Richard Jewell (2019), Clint Eastwood – dans le sillage de son antépénultième film, La Mule (2018) – revient à lui-même, signant avec Cry Macho (2021) certainement l’une de ses œuvres les plus mineures et majeures à la fois.

La silhouette de Clint Eastwood, près de son véhicule, se dessine en contre-jour sous un ciel gris de crépuscule dans le film Cry Macho.

© Warner Bros. Entertainment Inc

Chant du Coq au Crépuscule

Qui connait vraiment le cinéma d’Eastwood, sait que sa filmographie, si dense, s’apprécie véritablement quand elle est abordée dans son ensemble, pour sa vertigineuse cohérence, pour sa passionnante évolution. Figure majeure du cinéma mondial depuis bientôt soixante ans, la silhouette de celui qu’on préfère souvent appeler simplement « Clint » – comme s’il nous était familier – son visage, ses yeux, sa voix, sont d’abord apparus au cinéma comme un miracle. Chez Leone, à la fin des années soixante, son regard plissé laissant à peine deviner des yeux d’un bleu charrette tout autant que sa stature, aussi imposante que semblant toujours absente à elle-même, donnèrent à jamais à la figure du cow-boy son image d’Epinal, sa panoplie. D’emblée, dès son apparition, Clint Eastwood s’imposa – au même titre que Charlie Chaplin, King Kong, Marilyn Monroe et quelques autres – comme l’une des silhouettes caractéristiques du cinéma en tant que tel. Ce long voyage à travers l’Histoire du septième art que constitue la carrière d’Eastwood, s’apparente à un Iliade, un récit d’apprentissage, de reconquête de soi et de déconstruction aussi. Quand il passe à la réalisation en 1971 avec Les Frissons de la Nuit, le désormais cinéaste-acteur doit encore composer avec son image, longtemps associée à une beauté froide et mystérieuse dans ses primo-westerns, puis rapidement muée en chantre de l’ultra-violence conservatrice au contact du personnage de Dirty Harry qui lui collera très longtemps aux santiags. Ainsi, le Eastwood cinéaste, va, au fil des films qu’il va réaliser, s’offrir des rôles qui seront comme des cures de désintoxication, se purgeant et exorcisant des fausses idées toutes faites qui circulèrent à son sujet, du fait, entre autres, de ces compositions stéréotypées et sûrement aussi, d’amalgames variés, notamment à propos de ces prétendues positions politiques. Aussi, si le Eastwood comédien pour les autres, reste un monolithe passionnant à observer et à analyser, il l’est d’autant plus quand il entreprit dans les années soixante-dix de se filmer lui-même.

Clint Eastwood regarde l'horizon, chapeau de cow-boy sur le chef, la nuit tombe dans le film Cry Macho.

© Warner Bros. Entertainment Inc

Malgré six décennies d’activité derrière la caméra et quarante longs-métrages signés de son nom, il est notable que ce qui intronisa en France, comme ailleurs, Clint Eastwood comme l’un des cinéastes américains contemporains les plus importants sont ces décennies 2000-2010, durant lesquelles, déjà vieillissant, il décida de se mettre plus souvent en retrait de l’objectif de sa propre caméra. Il est ainsi intéressant de constater qu’en s’auto-filmant moins, le cinéaste a été certainement davantage pris au sérieux par une certaine critique française, comme si par la-même, Eastwood devenait à leurs yeux, enfin, un vrai réalisateur. Pourtant, même si certains de ces travaux où il est absent à l’image, sont de grandes œuvres – Mystic River (2003), Mémoires de Nos Pères/Lettres d’Iwo Jima (2006), L’Echange (2008) – parcourant aussi des obsessions thématiques passionnantes – American Sniper (2014), Sully (2016), Le 15h17 pour Paris (2018) et Le Cas Richard Jewell (2019) et leur exploration de la figure du héros ordinaire – le cinéaste n’a jamais été aussi juste et touchant que quand il s’affaira à documenter l’œuvre du temps sur son propre corps, mais encore, à faire de chacun de ces films des occasions de déconstruire les archétypes caricaturaux sur lesquels sa légende s’était pourtant forgée. Ces productions où il se met en scène recouvrent quatre décennie et ni plus ni moins que vingt-deux occasions de s’auto-représenter à l’écran. S’il faut donc faire récit de la carrière de Clint Eastwood, c’est celui d’une légende immuable du cinéma, qui – fait relativement rare – a pu vieillir, à la fois face à nos yeux, mais aussi face à ses propres yeux. Peut-être trop meta voire auto-centré pour certain(es), cette œuvre, en tout point massive, est véritablement celle d’une vie d’homme. Plus encore, celle d’un homme qui scruta sa propre légende, pour mieux tenter de s’en échapper, tout en échouant malgré tout, inlassablement, à totalement s’en libérer, jusqu’à, certainement, mourir avant elle.

Clint Eastwood dans l'embrasure d'une grange, baignée dans une lumière rouge ; plan issu du film Cry Macho.

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Ainsi, cela fait longtemps que Clint Eastwood est vieux. Longtemps que son visage se taille au burin du temps. Que sa longue et solide carrure, chancelle, faiblit. Que sa voix s’enraille, défaille, aussi longtemps que nous, en ces lieux, encore jeunes trentenaires pour la plupart, connaissons cette figure qui nous semble alors être l’éternelle vieille âme du cinéma. Pourtant, son immortalité, sa fougueuse pulsion de vie, sa droiture artistique, sa productivité de jeune homme, nous l’ont rendu simplement essentiel au paysage cinématographique qu’on l’adule ou non. C’est ainsi, certainement, que l’on partage en deux catégories ceux et celles qui font ou ont fait le cinéma. D’une part, ceux qui de leur courte carrière ou de leur mort jeune sont devenues des légendes fulgurantes du septième art. D’autre part, ceux et celles, si peu nombreux et nombreuses, qui, préservés par la vie, vécurent longtemps, et leur mythe avec eux, au point d’être statufiés comme des légendes vivantes. Clint Eastwood est indéniablement de cette catégorie. Déjà dans La Mule (2018) – qui constituait sa première apparition devant son objectif depuis presque dix ans et le sublime Gran Torino (2009) – l’émotion nous avait brutalement envahis, tant le geste du cinéaste de filmer le spectacle aussi morbide qu’émouvant de sa lente décomposition physique donnait au long-métrage une dimension si déroutante qu’elle était aussi solaire que crépusculaire.

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Avec Cry Macho (2021), Eastwood va certainement plus loin dans cette démarche de mettre en scène son propre crépuscule. En soi, la qualité relativement mineure du long-métrage – scénario assez faible, direction des autres acteurs assez déplorable en particulier le jeune mexicain, au-delà du catastrophique – a beau être indéniable, elle est à tempérer. D’abord parce qu’il faut rappeler que le foisonnement de la filmographie de Clint Eastwood a été rendu possible parce que, sous les oripeaux du classicisme hollywoodien, ses films ont toujours été composés en modestie. De sa légende, ainsi, on retient qu’il est réputé pour tourner rapidement – très peu de prises – et pour peu d’argent, au point que les studios seraient toujours très surpris de le voir rendre ses projets terminés, presque toujours, plusieurs semaines en avance. C’est certainement donc ce qui caractérise le plus son cinéma : avoir su forger une carrière majeure, en accumulant des films mineurs – ce qui ne veut pas forcément dire de mauvais films. Certes, Cry Macho est peut-être son plus mauvais travail, si on a la maladresse de l’observer dans son unité ; mais en le contextualisant dans l’entièreté de la carrière de Clint Eastwood, il faut aussi avoir l’honnêteté – et certainement aussi un peu de courage – d’admettre que ces très nombreuses faiblesses sont étonnamment balayées par les très rares fulgurances dont fait part le cinéaste, précisément, quand il oublie de filmer son scénario, pour ne se filmer plus que lui-même.

C’est dans ces instants, distillés et donc précieux, que ce film d’apparence si mineur, s’impose naturellement comme une pièce majeure de la filmographie d’Eastwood. D’abord, peut-être – et ce sera désormais toujours avec ce même peut-être en tête que nous verrons ses réalisations – parce qu’il s’agit du dernier. Cry Macho a quelque chose d’une oraison funèbre, d’une déambulation presque nonchalante, non pas désabusée mais plutôt légère, celle d’une flânerie d’Eastwood à travers son propre cinéma – beaucoup de séquences et archétypes ré-incarnent ou convoquent en vrac Honkytonk Man (1982), Bronco Billy (1980), Sur la Route de Madison (1995), Impitoyable (1992), Un Monde Parfait (1993), Million Dollar Baby (2004) et bien sûr Gran Torino (2009). C’est comme si ce vieil homme marchait à côté de sa légende, l’observait s’éloigner, se fondre littéralement dans son décorum, jusqu’à se figer dans un linceul, jusqu’à disparaître. Ce motif fait irruption dans le récit à plusieurs reprises, lui apportant une dimension méta-mortuaire aussi fascinante et troublante qu’émouvante. D’abord, quand Eastwood allonge péniblement sa vieille silhouette anguleuse en pleine nature, jusqu’à disparaître littéralement dans le décor, retournant par la même « à la terre », peut-être l’un des plus beaux plans de sa filmographie. Puis, plus tard encore, quand, au repos dans une chapelle, sa sieste se mue en gisant mortuaire : sous son stetson usé, une seule larme qui en vaut mille, tant elle est bouleversante, coule sur sa joue ridée pour témoigner qu’un cœur et une âme battent toujours en cadence dans cette carcasse décharnée. D’autres images iconiques parsèment ce film en dilettante, et elles sont certainement les seules point d’accroches, offrant une grille de lecture adjacente, comme un jeu de piste, un raccourci au récit. Une forme de synthèse en somme, tant dans ces rares images, tout est à peu près dit.

Clint Eastwood fait une sieste allongé sur le canapé, le chapeau baissé sur le nez dans le film Cry Macho.

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Rares sont les cinéastes à avoir eu l’opportunité de saisir aussi frontalement l’éclipse de leur œuvre en même temps que celle de leur propre corps. On trouve bien sûr quelques exemples, plus généralement du côté du cinéma documentaire – on pense, entre autres, à Alain Cavalier ou à Agnès Varda – mais de mémoire de jeune cinéphile – c’est à dire fatalement, de mémoire à trous – voir un si grand cinéaste, couplé d’un si grand acteur, capturer à jamais la mémoire de sa disparition devant et derrière la caméra, est totalement inédit. C’est ce qui rend ce geste-là, si précieux. Face au déroulé du récit assez balisé de Cry Macho et face, par moment, à l’ennui qui peut y poindre, on pourrait se laisser distraire et laisser filer, malencontreusement, de brèves sensations, ressentis face à quelques plans qui confinent au sublime. Car ce qu’il faut certainement retenir de ce quarantième long-métrage de Clint Eastwood se résume certainement, on l’a dit, à une poignée d’images, et peut-être aussi, dans un son, le dernier qui résonne dans la salle : celui d’un vieux coq de combat retraité, qui chante, fièrement, pour célébrer avec fougue non pas le début d’un jour qui se lève, mais le début d’un crépuscule.


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.

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