Wendy


Remarqué en 2012 avec son premier long-métrage Les Bêtes du Sud Sauvage – quatre fois nommé aux Oscars notamment dans la catégorie Meilleur Film – le cinéaste sud-africain Benh Zeitlin revient avec une adaptation libre et singulière de Peter Pan, sobrement intitulé Wendy (2021).

Des enfants debout au bord d'une falaise, dans un magnifique paysage de bord de mer montagneux ; scène du film Wendy.

Photo by J.Pinkham © 2019 Twentieth Century Fox Film Corporation

Mon ombre est personne

De tous les grands récits classiques à destination des enfants, le Peter Pan de J.M Barrie (première publication en 1902) est certainement de ceux qui ont suscité le plus de (ré)adaptations pour le grand écran. Bien sûr, s’il faut les énumérer, la première qui vient immédiatement en tête est celle des studios Disney – bien qu’il en existe une autre, réalisée préalablement par Herbert Brenon en 1924, moins connue. Le Peter Pan (1953) de Walt Disney, est un indéboulonnable chef-d’oeuvre, qui continue de se transmettre de génération en génération. Sa « suite-hommage »  non-officielle – mais pensée comme telle par son réalisateur – à savoir Hook, ou la revanche du capitaine Crochet (Steven Spielberg, 1991) pêche quant à elle d’une réputation plus tourmentée, tantôt moqué voire haï, tantôt adorée. Plus tard, chacune des décades de cinéma s’est vue proposer une relecture de cette fable mythique qu’il s’agisse du mièvre Peter Pan (P.J Hogan, 2003) relecture tartinée des codes du teen movie à l’eau-de-rose, ou du décevant Pan (Joe Wright, 2015) origin story du héros qui ne veut pas grandir, aussi vite vue qu’oubliée. La décennie 2020 ne sera pas en reste puisque les studios Disney ont déjà mis en chantier une relecture live action de leur classique animé, version que dirigera le fabuleux David Lowery dont on avait défendu ici son adaptation de Peter et Eliott le Dragon (2016) et le sublime A Ghost Story (2017). Son Peter Pan & Wendy sortira en 2022 directement sur la plateforme de Mickey et aura donc pour mission de succéder à cet autre long-métrage dont il est question présentement, réalisé par le cinéaste sud-africain Benh Zeitlin – remarqué pour son premier effort fantastique Les Bêtes du Sud Sauvage en 2012 – et sobrement intitulé Wendy (2021).

Un petit enfant tout sourire désigne l'horizon avec une machette, derrière lui des silhouettes d'adulte dont on ne voit pas le visage ; scène du film Wendy.

Photo by J.Pinkham © 2019 Twentieth Century Fox Film Corporation

Cette énième relecture du texte de J.M Barrie porte indéniablement la marque de son auteur tant on reconnaît partout la sensibilité, l’esthétique, les thèmes, l’humeur, du précédent film de Zeitlin. Même fascination pour les récits à hauteur d’enfant, même proportion à utiliser leur point de vue comme vecteur de fantastique, même hybridité revendiquée entre un cinéma ancré socialement, rivé dans ses terres, et un imaginaire enfantin qui pose sur la dureté du réel le voile du merveilleux… Tout en contraste, le cinéma de Zeitlin peut bouleverser tant il assume l’efficacité de son contre-point. C’était la force imparable des Bêtes du Sud Sauvage, que d’utiliser la dérive fantastique comme révélateur d’un naturalisme sous-jacent, dramatique et sombre. A revisiter le souvenir, lointain – mais toujours vif – de ce premier gallon, la seconde réalisation du cinéaste prend, il faut bien le dire, une autre dimension tant ces deux oeuvres  se répondent en écho – frôlant quand même parfois la redite – abordant peu ou prou les mêmes thématiques et les mêmes obsessions : confrontation entre les rêves de l’enfance et l’âpreté du réel, métaphore écologique, thème de l’orphelin… Pourtant ce qui pourrait s’apparenter à une forme de signature d’auteur ressassant des sujets et obsessions qui animent et définissent sa recherche tourne en réalité vite au vinaigre à mesure que la comparaison avec ce premier essai joue en défaveur du second. Car oui, malgré toutes les qualités qu’il peut revendiquer, ce Wendy n’a ni la tenue, ni la force émotionnelle des Bêtes du Sud Sauvage.

Cinq enfants se tiennent dans une barque vétuste, au milieu de l'océan sous un ciel nuageux dans le film Wendy.

Photo by J.Pinkham © 2019 Twentieth Century Fox Film Corporation

Particulièrement engoncé d’intentions mal dégrossies, Wendy est une oeuvre bâtarde, entre deux eaux. Ne faisant paradoxalement jamais l’effort de se rendre accessible aux enfants, le film reste campé deux heures durant sur une narration distillée, parfois paresseuse, parfois simplement contemplative, guidée par un scénario se proposant moins comme un récit d’aventures qu’une histoire de déshérence, de perdition. Aussi, ces « enfants perdus » ne l’auront jamais été autant à l’écran. Livrés à eux-mêmes, orphelins ou fugueurs, les marmots qui gravitent autour de Peter et Wendy – étonnants Yashua Mack et Devin France, presque plus « incarnés » dans leurs partitions que ce que leur donne à jouer le scénario – naviguent à l’aveugle dans une forme d’océan plat, à perte de vue, hors-sol, déconnectés du monde et des adultes, sans motivation et sans but – ce qui ravive par ailleurs en comparaison, le souvenir du récent et saisissant Monos (Alejandro Landes, 2020). La seule angoisse de ces enfants : profiter du peu de temps qu’il leur reste avant que la vieillesse ne les ronge (littéralement). Ne pas grandir pour ne pas mourir, ne pas grandir pour ne pas voir les autres mourir, ne pas grandir pour continuer de fermer les yeux, cultiver sa naïveté, cultiver son déni aussi. Narrativement parlant, Zeitlin s’embourbe dans ce portrait d’une petite jeunesse sans repères, ne leur proposant jamais, à eux personnages, et à nous, spectateurs, des supports scénaristiques suffisamment emballants pour que ne guette jamais l’ennui. Deux tiers durant, l’accroche émotionnelle aux personnages est suturée, rabibochée sur le fil, au grès de quelques brèves saillies lyriques et fantastiques – telle qu’une excursion sous-marine où apparaît un monstre atypique qui convoque la patine et le souvenir des sublimes Aurochs des Bêtes du Sud Sauvage – sans jamais véritablement nous donner accès à leur motivation, leur but, ni même à leur passé. Ces enfants nous apparaissent alors comme de simples pantins, des étendards à symbole sur lesquels le cinéaste vient greffer des concepts et idéologies emballées-pesées qui, faute d’ancrage émotionnel, de caractérisation des personnages, manque cruellement d’incarnation pour pleinement nous convaincre et nous emporter. Pas suffisamment solidement amené non plus au derniers tiers, le discours et la morale ont l’air d’être accouchés aux forceps  – « ces enfants ne seront jamais orphelins tant que leur mère nature continuera d’exister » en gros – et malgré la relative beauté du message véhiculé, ce qui aurait dû s’imposer comme un final à la beauté imparable laisse l’étrange sensation que le métrage s’est bien trop évertué à s’imperméabiliser d’émotion pour que ces dernières soient purement transmises en son dénouement. Certes, on comprend où Zeitlin voulait nous emmener ; on comprend le vague à l’âme ; on comprend le mal de mer(e)… Mais à se revendiquer si singulier et si opaque, si peu aimable aussi, ce Wendy n’a au final de la force du récit de Peter que le contour du contour de son ombre… Quasiment plus grand-chose.


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.

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