Bianco Apache


Désormais confortablement installé dans nos salons, Le Chat qui Fume continue de faire ses griffes sur nos écrans. Excavateur de curiosités, l’éditeur félin exhume deux westerns spaghettis très tardifs réalisés par Bruno Mattei et Claudio Fragasso, parmi lesquels Bianco Apache, vive fronde, quoique de facture un peu grotesque, contre l’histoire tâchée de sang de la Conquête de l’Ouest.

Un homme est pendu à un arbre par les mains, au beau milieu d'une plaine désertique, autour de lui six voyous à cheval le regardent ; scène du film Bianco Apache.

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Peau Rouge, Masque Blanc

Quand le pygargue à tête blanche plane au-dessus des têtes, le pire est à prévoir. Emblème des États-Unis, le rapace est dans Bianco Apache un oiseau de malheur. On le retrouve dès la première scène, où un groupe de colons se fait sauvagement massacrer par des bandits. Alors qu’ils s’apprêtent à se venger de l’affront d’une femme enceinte, celle-ci est sauvée par des Apaches. La jeune femme meurt en donnant naissance auprès des Amérindiens. L’enfant sera élevé comme l’un des leurs sous le nom de Shining Sky, et confié à une famille ayant déjà un enfant, Black Wolf. Les deux frères grandissant, l’amour fraternel qu’ils se portent se trouve troublé par la belle Rising Sun, dont ils s’éprennent tous les deux, conduisant à un tragique accident et la mort de Black Wolf. Pris de profonds remords et conscient de sa différence, Shining Sky part, entre l’exil et la découverte, pour le monde des Blancs. Il y trouve, malgré quelques touches de tendresse, un monde conquérant, xénophobe et sadique.

Plan rapproché-épaule sur le blond et jeune Sebastian Harrison interprétant Shining Sky, au coeur des montagnes, regardant l'horizon dans le film Bianco Apache.

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Entre son « désert américain » d’Alméria et l’esthétique catholique, pas de doute, on est en plein dans le western spaghetti. Mais sorti en 1987 en France, le genre ne semble-t-il pas déjà avoir fait son temps ? Habitués de la série B d’horreur ou érotique, Claudio Fragasso et Bruno Mattei, sous le pseudonyme de Vincent Dawn signent une incursion tardive dans le genre qui a de quoi questionner. Il s’agit d’abord de prendre le contrepied du western traditionnel. Profondément pro-Indien, filmant la cruauté de l’Homme Blanc, Bianco Apache tord le cou au « péché originel » du genre, considérant avec systématisme la figure de l’Indien comme sauvage, barbare, bête et cruel. En somme : un ennemi, dont le gentil doit se défaire. Bien-sûr, tout le western américain n’a pas sauté à pied joint dans cette facilité. Ainsi, avant que Bianco Apache ne s’y attèle, le western américain semble avoir déjà changé son regard, et opéré une mue structurelle. Elle s’observe avant l’avènement du western spaghetti, par exemple dans le cinéma de John Ford, et notamment à des films comme La Prisonnière du Désert (John Ford, 1956) ou encore Les Cheyennes (1964), dépeignant déjà avec complexité et justesse les tribus natives. On retrouve cette posture également dans des films comme La flèche brisée (Delmer Daves, 1950) ou Little Big Man (Arthur Penn, 1970). Pour autant, rares sont les héros Natifs et les méchants Blancs, et c’est bien là que repose la singularité de Bianco Apache.

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Pourtant, ce n’est pas une simple inversion des rôles qui se joue dans le film de Mattei et son comparse. Les amateurs du Troll 2 (1990) de Fragasso – ou simples écumeurs d’internet – savent que derrière une œuvre indiscutablement mauvaise peut se cacher une critique acerbe, en l’occurrence de l’american way of life. Dans Bianco Apache, le regard des spectateurs est entièrement guidé vers le sadisme de l’Homme Blanc, son goût de la violence, et son mépris à l’égard des Natifs-Américains. Pris pour un Blanc, Shining Sky ne découvre en l’Homme que haine pour son prochain, mais surtout pour l’Indien. Mutique et inadapté à ce monde cruel, Shining Sky s’attire la suspicion par son silence, puis le dégoût – y compris d’une femme qui prétend l’aimer – quand il se revendique comme « Apache Blanc ». Ce manichéisme, bien qu’inversé par rapport aux carcans du genre, en reste pour autant très binaire. Mais le film parvient à s’extirper d’une dualité paresseuse entre « les gentils très gentils » et « les méchants très méchants » par son nihilisme. Dans Bianco Apache l’Histoire n’a pas vocation à être refaite : l’Ouest est conquis, par les Blancs, mais surtout par la force. Aussi, quand le courroux de quelques hommes vengeurs s’abat sur les Indiens, leur férocité n’a d’égale que le machiavélisme et le jusqu’auboutisme qu’ils déploient pour éradiquer ces peuples.

Bianco Apache est profondément à charge contre le fondement même des Etats-Unis. Pour les cinéastes italiens, la fameuse unité du pays repose moins sur son goût aigu de la liberté, sa propension à construire des villes que sur sa haine viscérale pour quiconque entraverait son installation. L’omniprésence de la voix-off sur-explicative, voire du narrateur lui-même, souligne ce ton de fable, avec tout ce que cela suppose de morale, que le film cherche à obtenir. Un but et un message noble, néanmoins entravé par les quelques défauts formels du film. Si son esthétique plastique est globalement soignée, il faut pour autant pointer des effets de mise en scène éculés quand ils ne sont pas carrément kitschs, et un montage abrupt parfois Blu-Ray du film Bianco Apache édité par Le Chat qui Fume.grotesque. Toutefois, ces aléas de réalisation sont compensés par certaines séquences plus contemplatives, qui à défaut d’être subtiles, offrent quelques parenthèses poétiques au film. L’écueil principal de Bianco Apache est sans contrepoint possible le jeu de ses acteurs, du stoïcisme monolithique poussif de Shining Sky, à une exubérance ridicule pour la majorité des personnages. Il reste cependant tout à fait entendable que pour d’autres, ces défauts passent pour des qualités, la facture quelque peu boiteuse du film participant au plaisir du visionnage.

Concernant l’édition physique proposée par Le Chat qui Fume, l’éditeur propose une fois de plus un bel objet et une superbe qualité d’image, le film étant édité pour la première fois en Blu-Ray en France. Du côté des suppléments, on notera notamment « un bonus en kit » : la troisième partie d’un entretien-carrière avec Claudio Fragasso. A première vue ce n’est pas forcément énorme pour l’éditeur félin, qui nous a déjà habitué à des contenus pléthoriques. Mais à bien y réfléchir, ce constat tient plus du pinaillage que du reproche, et l’interview de Fragasso est en soit déjà très riche. Il n’en reste pas moins que l’éditeur propose avec Bianco Apache une indéniable rareté, qui comblera les amateurs du genre, surtout quand il glisse vers la série B.


A propos de Pierre Nicolas

Cinéphile particulièrement porté sur les cinémas d'horreur, d'animation et les thrillers en tout genre. Si on s'en tient à son mémoire il serait spécialiste des films de super-héros, mais ce serait bien réducteur. Il prend autant de plaisir devant des films de Douglas Sirk que devant Jojo's Bizarre Adventure.

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