La Flèche Brisée


La ressortie du classique de Delmer Daves par Sidonis Calysta est l’occasion pour nous de revenir sur La Flèche Brisée, ce « western de légende » (du nom de la collection de l’éditeur), l’un des premiers à présenter les « Indiens » (en l’occurrence ici, des Apaches) sous un nouveau jour. Avec une réussite toute à-propos.

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« Si tu ne veux pas la guerre, répare la paix »
(J. Prévert)

« Ce film est l’histoire d’une terre, d’un peuple qui y vivait en 1870 et d’un homme nommé Cochise. Il était indien – le chef de la tribu apache des Chiricahua. Cette aventure, je l’ai vécue et je vous la livre comme vous allez le voir. Le seul changement sera que les Apaches parleront notre langue. Cet épisode de l’histoire de l’Arizona a commencé ici même, à l’endroit où vous me voyez chevaucher. » C’est par la voix calme et douce de James Stewart (Tom Jeffords) que s’ouvre La Flèche brisée (Delmer Daves, 1950) alors que nous voyons le cavalier s’approcher lentement vers la caméra depuis la profondeur du champ, dans un décor tout à fait westernien que n’aurait pas renié Morris pour finir un Lucky Luke. Ouverture programmatique s’il en est : le long-métrage revendique pleinement sa filiation au genre consacré du western mais en affichant sa volonté de se démarquer de ses prédécesseurs. Ici, pas de fiction outrancière opposant les Blancs et les Peaux-Rouges, les Américains civilisés et les indiens sauvages. En annonçant ex-abrupto la véracité de son histoire, le scénariste Albert Maltz (crédité sous le pseudonyme Michael Blankfort, car à l’époque sous le coup d’une accusation d’activité anti-américaine à l’instar de Dalton Trumbo) affirme d’emblée la nuance et le refus du manichéisme, pourtant de mise dans un genre bien installé depuis quarante ans.

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Delmer Daves filme avec sobriété l’histoire de Tom Jeffords, chercheur d’or et ex-soldat de lUnion, qui va tenter de négocier une paix durable entre la tribu des Chiricahua et les habitants de Tucson dans l’Arizona. Et ce, malgré une accusation d’espionnage qui pèse sur lui et le fait qu’il s’éprend de Sonseeharay, une belle indienne qu’il épousera rapidement. La paix sinstalle peu à peu, mais c’est sans compter les irréductibles de chaque camp qui n’ont pas renoncé…Dans un des entretiens en bonus du DVD, Bertrand Tavernier ouvre sa présentation en établissant que La Flèche Brisée « a changé l’essence du genre et toute une partie de l’idéologie du western en ce qui concerne la vision et le traitement des Indiens ». Bien sûr, La Flèche brisée n’est pas le premier western à adopter cette approche – citons à cette occasion les plus anciens Le Marie de l’Indienne (Oscar Apfel & Cecil B. DeMille, 1914) ou Massacre (Alan Crosland, 1934). Mais son succès a durablement modifié la production du western au point de lancer la mode des westerns « pro-indiens ». La rumeur veut même que les contrats de Delmer Daves stipulaient qu’il devrait mettre en scène des histoires d’amour en personnages de races différentes !

Pour symboliser ce rapprochement entre deux peuples, Daves prend le parti de représenter géographiquement ce lien qui se crée petit à petit. La question du territoire devient alors centrale : il s’agit d’abord de s’assurer que les Indiens n’attaqueront plus les courriers en échange d’un territoire qui serait reconnu comme le leur. Mais bientôt, l’espace va devenir le symbole des relations entre peuples : alors que Tom Jeffords passe la première fois d’un camp à l’autre sans autre transition qu’un fondu au noir, le réalisateur insiste sur l’absence de lien entre les deux lieux. Mais quand le héros décide de partir chez les Apaches pour négocier une paix, Daves s’attarde sur une longue séquence de voyage, le lien commence à se tisser entre Blancs et Indiens, leur territoire étant spatialement réunis grâce au périple de l’ex-soldat. Pour parachever cette mise en scène (trop ?) riche en symboles, le titre fait référence à la flèche que brise Cochise, pour marquer le début une trêve avant une éventuelle paix durable. Comme en témoigne Bertrand Tavernier, Delmer Daves faisait des films « pour comprendre […] car quand on comprend, on peut aimer ». Ce credo de metteur en scène (qui donnera lieu à quelques lourdeurs didactiques dans certaines séquences) explique bien la douceur et la générosité de ses travaux, en premier lieu desquels La Flèche brisée. Pour l’ONU, ce fut un projet si humaniste si bien que l’Organisation lui décerna des louanges considérables « parce quil présentait un monde où les gens en conflit se respectaient » (Bertrand Tavernier, Amis américains, Actes Sud, 2008). Et pour moi qui le découvrit enfant à l’occasion d’une rediffusion en hiver, un grand film de Noël, aux grands sentiments.


A propos de Baptiste Salvan

Tombé de la Lune une nuit où elle était pleine, Baptiste ne désespère pas de retourner un jour dans son pays. En attendant, il se lance à corps perdu dans la production de films d'animation, avec son diplôme de la Fémis en poche. Nippophile invétéré, il n’adore pas moins "Les Enfants du Paradis", son film de chevet. Ses spécialités sont le cinéma d'animation et les films japonais.

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