La Traque


Il est, dans le catalogue désormais impressionnant de titres édités et exhumés par Le Chat qui Fume, certainement celui qui était le plus attendu des amateurs. Et pour cause, le coffret de prestige offert par l’éditeur à La Traque (Serge Leroy, 1975) remet la lumière sur un film qu’il convient de re-considérer aujourd’hui comme un long-métrage majeur de son époque.

Mimsy Farmer les yeux clos, en grande douleur, plongée toute habillée dans un cours d'eau qui lui monte jusqu'aux hanches ; plan iconique du film La Traque.

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Les chats et la souris

Un grand poète et troubadour que l’auteur de ces lignes porte fort en son cœur avait dit en 1994, dans l’une de ses chansons, et à propos d’un chat, que : « c’était un aventurier – il n’aurait pas voulu qu’on l’attache – il aurait miaulé mort aux vaches ! ». Les matous du Chat qui Fume sont certainement du même tempérament que celui qui inspira cette somptueuse ballade mélancolique et féline : « ils se baladent peinard – ils n’ont pas de collier – ils sont libres d’aller et de r’venir pour bouffer ». Une liberté qu’ils ont acquise depuis quelques années en faisant le choix de cracher des boules de poils au visage de la grande distribution pour rouler en indé, comme on aime à le dire dans le rap-game. Collier et laisse jetés à la poubelle, chats de gouttière, à la vie, à la mort. Mais cette liberté, comme le dit toujours le poète : « elle n’est pas sans danger, c’est pour ça qu’elle court pas la rue ni les toits ». C’est certainement ce qui rend le travail du Chat qui Fume aussi remarquable. A notre sens, ce travail d’exhumation d’un cinéma oublié, mal-aimé, à redorer, qu’entreprennent Stéphane Bouyer et ses collaborateurs a quelque chose qui les raccroche aux grands récits d’aventuriers, mettant en scène des archéologues intrépides, pilleurs de tombes, raclant les fonds de tombeaux/tiroirs/bobines à la recherche d’une découverte, de ce qui ne nous a jamais été montré, de ce qui n’a pas encore été révélé. Ce cinéma dont on parle, fortement impacté par la censure moraliste giscardienne, ne nous a en effet jamais véritablement retourné tel qu’il avait été pensé, filmé, voire même monté. Ou alors, de façon moins romantique, ils peuvent nous évoquer les récits moins glorifiés des chats de gouttières, fouillant les poubelles du cinéma à la recherche d’un fin met, comestible et succulent, que certains n’ont pas eu l’audace et l’intelligence de trouver à leur goût. Car oui ces productions-là sont aussi en un sens, des chats de gouttières, auxquels la majorité des cinémathèques n’ouvraient pas leurs chatières, car jugés trop sales, trop repoussants, pas assez “convenables”. Plein de puces, ces films-là faisaient se gratter les bourgeois qui préféraient se talquer de leur cinéma à eux, un cinéma pur race, un cinéma-Maine Coon, tout beau et bien peigné. En recueillant ces chats sauvages sous leur toit, en leur refaisant une beauté, un toilettage 2.0 à base de restauration numérique du plus bel effet, le Chat qui Fume donne à ces congénères jadis mal-aimables des airs de chats de concours prêts à retenir l’attention du plus grand monde et à enfin révéler, sinon leur beauté (c’est souvent le cas) tout l’étendue de leur charmant caractère.

Les quatre chasseurs du film La Traque regardent vers l'horizon l'air inquiet, au premier plan Jean-Pierre Marielle et Jean-Luc Bideau particulièrement anixeux.

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Car il n’y a pas plus charmant et singulier que les chats de gouttières. C’est toute la morale d’un des plus grands films félins de l’histoire du cinéma – Les Aristochats (Wolfgang Reitherman, 1970) – dans lequel le séduisant et sauvage Thomas O’Malley vient taquiner de la bourgeoise et lui faire découvrir des plaisirs de la vie, de la vue et de l’esprit, qu’elle n’aurait même pas su envisager, trop aveuglée par les œillères de son confort pilou-pilou. Qu’on se le dise, Stéphane Bouyer et ses comparses sont les O’Malley de l’édition vidéo. Et si nous n’avons rien, a priori, d’une Duchesse – nous, spectateurs amateurs de pépites culottées et déculottées – nous ne sommes jamais contre le fait qu’on nous traite comme telle. C’est avoué : on aime le luxe. C’est toute la contradiction sublime des éditions du Chat qui Fume : mettre dans des écrins de diamant des manifestes de crasse, de sang, de boue, de sperme, de cyprine et d’hystérie. Les films portés par l’éditeur ont en effet, tout de ces pellicules qui « froissent le bourgeois ». La récente restauration de Possession (Andrzej Zulawski, 1981) en est certainement le plus bel exemple, ce film aussi insondable que mystique fut vilipendé par l’intelligentsia à sa sortie tant il bousculait des normes morales encore très ardentes à son époque. Le long-métrage qui lui a été choisi comme « compagnon de sortie» en est une autre affirmation. Polar campagnard naturaliste, boueux et froid comme une rosée automnale, La Traque (Serge Leroy, 1975) n’a rien d’un métrage d’apparence « aimable ». Mise à part, bien sûr, la gouaille insatiable et séduisante de ses somptueux interprètes. Quand on s’amuse à énumérer les patronymes qui composent ce casting cinq étoiles, on peine à croire qu’en son temps, cette production n’ait su marquer le public : Jean-Pierre Marielle, Michael Lonsdale, Jean-Luc Bideau, Philippe Léotard, Michel Constantin, Michel Robin et j’en passe, composent ici une horde cosmopolite de chasseurs-terroirs.

La silhouette de quatre chasseurs se dessine dans les hautes herbes, au bord d'un cours d'eau ; plan du film La Traque.

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La cartographie sociale dressée par Leroy à travers cette galerie de personnages est d’une redoutable efficacité, d’une écriture irréprochable tant chacun des individus, de premier ou second plan, est caractérisé avec une justesse quasi-documentaire, fine, et surtout jamais caricaturale. Je le dis d’autant plus sereinement qu’en tant que campagnard de naissance, ayant côtoyé de fort près ce monde-là – celui de la chasse, des agriculteurs, des propriétaires de terres et d’une forme de servitude féodale qui tait son nom – je reconnais en chacun de ces hommes des archétypes toujours très prégnants de nos jours dans nos campagnes, où celui qui possède le plus d’hectares de terres maintient une forme de pouvoir et de domination induite sur le reste des villageois. Cette représentation de la campagne française comme un vaste système vassalique est au cœur du discours de Leroy. En cela, il prend le contre-pied total de l’illustration bête et méchante du bouseux écervelé trop souvent représenté au cinéma – en France comme ailleurs. Au contraire, ces bouseux à lui revêtent une forme de noblesse dont le personnage de Lonsdale – riche propriétaire terrien qui manière son pouvoir pour asservir ses comparses comme des ouailles – en est l’incarnation la plus pure. Leur « société » n’est pas dénuée de codes, de règles, là où souvent, chez les rednecks du cinéma américain – pour prendre mesure de comparaison – les individus deviennent dangereux parce que leur environnement les sortirait, par nature, de toutes valeurs structurelles qu’elles soient sociétales ou morales. Deux des personnages – deux frères plus hâbleurs et tartarins joués par le duo Marielle-Léotard – incarnent en un sens le cailloux dans la botte de cette société bien organisée. Leur irruption au sein du récit les caractérise immédiatement comme des individus gênants pour les autres, des mecs qui « ne causent que des problèmes », parce qu’ils s’amusent à tout casser sur leur passage, à froisser les belles carrosseries des copains – il faut dire qu’ils sont ferrailleurs de métier – et à fricoter sans vergogne et sans se cacher avec leurs femmes. C’est par eux que colportent la rumeur, celle qui ébranle la tranquillité du village, qui ébruite, qui déstabilise l’ordre établi, qui fait vaciller ceux qui n’aiment pas trop qu’on les fasse vaciller. C’est donc naturellement par eux, que l’intrigue de La Traque va aussi vriller, et les événements « prendre une mauvaise tournure ».

Plan rapproché-épaule sur Mimsy Farmer, les larmes aux yeux contre un vieux mur gris dans le film La Traque.

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Si le début du film n’amorcerait pas, par la présentation tonitruante de ces deux énergumènes, l’irrévocabilité d’un drame à venir, on aurait sans doute l’impression d’être au cœur d’une comédie champêtre entre Pagnol – sans l’accent et les cigales – et Renoir – sans les balançoires. Le drame à venir, on le sent gros comme une maison, va frapper de plein fouet cette belle touriste anglaise (Mimsy Farmer) un peu paumée dans le froid automnal de Normandie. Alors que nos joyeux lurons partent taquiner le gibier après avoir trempé quelques tartines de camembert dans le café, l’étau de l’horreur va vite se refermer sur une autre proie. Partie s’aérer et constater la joliesse des paysages du nord de la France, notre jeune anglaise va croiser le chemin de nos deux ferrailleurs qui, aveuglés par des instincts bestiaux, vont la violer en pleine nature et en plein jour, le temps d’une séquence assez insoutenable. La façon dont Serge Leroy met en scène cette scène de viol a de quoi étonner, si on la compare à ce qui était, malheureusement, de rigueur à l’époque. Ici, le viol est bel est bien filmé comme un acte criminel et surtout, fort heureusement, jamais érotisé. La froideur qui s’en dégage, la brutalité sourde du moment, rend la scène particulièrement impactante. On en sort, toute proportion gardée, comme la victime : nauséeux, interloqué.e, sous le choc, le souffle coupé. A l’érotisation malsaine du viol souvent invoquée dans le cinéma d’exploitation Leroy préfère, là encore, une forme de naturalisme quasi-documentaire. Pour autant, et même si le récit prend une tournure de rape and revenge et de survival movie, il serait maladroit et non-avenu de prêter à Leroy des revendications féministes que notre regard actuel, bien aidé par l’époque de bouleversement que l’on vit, plaquerait par simplicité ou raccourci comme une forme de récupération militante un peu bêta. Comme l’explique Jean-Luc Bideau – dans un entretien passionnant présent en supplément de cette édition – Serge Leroy n’affichait absolument aucune intention politique ou militante dans la réalisation de La Traque.

C’est certainement parce qu’il ne fait pas de son récit un véritable film de revanche manichéen – qui consisterait à opposer d’un côté la pureté diaphane salie d’une victime de viol que serait la femme à l’incarnation saillante et crasseuse de l’animal instinctif et violeur que serait l’homme – que son équipée de salauds en devient si passionnante à regarder évoluer. L’acte abject commis par l’un d’entre eux avec la complicité d’un second et l’impassibilité d’un troisième va complètement faire voler en éclat le groupe et son équilibre. Les soumis vont s’affirmer dominants et les dominants s’inquiéter de voir leur pouvoir être ébranlé si d’avenir cette femme parle et révèle ce qui lui est arrivé devant témoins. Aussi, si la totalité des autres hommes du groupe considèrent et verbalisent que l’acte des deux frères ferrailleurs est un crime et que ces derniers « sont des salauds », tous vont accepter de participer à une battue humaine et de traquer cette femme pour « négocier » disent-ils mais au final, sûrement l’éliminer et ainsi faire disparaître avec elle le crime de leurs amis et leur complicité de groupe. La noirceur du long-métrage et de son message très désenchanté sur la nature humaine est tel qu’on puisse comprendre qu’il tienne à distance une grande partie de son audience. Néanmoins ses qualités formelles, scénaristiques et d’incarnation indéniables rendent totalement incompréhensible qu’il n’ait pas su être revalorisé avec le temps. Considéré néanmoins culte – peut-être aussi parce que « rare » – par les plus fous fieffés admirateurs d’un cinéma qui ne fait pas genre, La Traque saura certainement par cette ré-édition de prestige – restauration d’orfèvrerie en UHD 4K et Blu-Ray, coffret impeccablement ouvragé, bonii généreux – ravir autant ceux et celles qui l’attendait depuis des années que ceux et celles qui le découvriront par curiosité, par hasard ou par recommandation. Comme un chat perdu dans la rue, qu’on recueille, puis qui ne nous quitte plus.


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.

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