Virus Cannibale


Dans l’esprit des cinéphages, Bruno Mattei est un réalisateur de navets d’un côté, ou le grand porte-étendard du bis pour d’autres. C’est oublier que le bonhomme eut une incroyable carrière, bien plus riche qu’il n’y paraît, et pleine de bobines désormais incontournables. Et ce dernier signa au tout début des années 80 un incontournable des bouffeurs de VHS avec Virus Cannibale, pot mêlé de tous les styles qui ont constitué l’horreur à l’italienne. Rimini Editions nous invite donc à réévaluer l’œuvre d’un bricoleur généreux, chaînon manquant des filons de l’âge d’or du bis transalpin. Situations improbables, incohérences grotesques et mauvais goût, bienvenue dans le business de la série Z.

Cinq zombies, passant leurs bras par une large fenêtre, tirent une femme apeurée par les cheveux dans le film Virus Cannibale.

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Opération douce mort

Dans la liste des grands noms du cinéma italien, il serait tout de même dommage d’oublier le roi du Z, ce cher Bruno Mattei, sans qui un classement serait bien sûr incomplet. Camouflé derrière une multitude de pseudonymes – dont le plus emblématique restera Vincent Dawn – il est reconnu pour ses mauvais films mais dont on parvient tout de même à retenir certains moments de bravoure. Mattei est parvenu à se hisser au rang des incontournables et porte avec lui l’héritage des belles heures du cinéma de genres italien qui continue encore aujourd’hui d’être (re)valorisés. En France notamment, Dario Argento était l’invité d’honneur du festival du film de La Rochelle en 2019. Mario Bava, lui, a eu le droit à une rétrospective à la Cinémathèque Française la même année. Donc oui, aujourd’hui, même Bruno Mattei – considéré comme le “Ed Wood” italien selon ses pairs – mérite son coup de projecteur. Le réalisateur s’est fait une place de choix dans le cœur des cinéphiles en imitant notamment les plus gros succès du box-office d’exploitation dans des productions à petit budget et à très fort mauvais goût. Souvent associé au scénariste Claudio Fragasso – qui participa à l’écriture et à la co-réalisation de Virus Cannibaleil apparaît en tant que grand connaisseur des contraintes du marché. Et malgré une forte précarité, il s’investit dans tous les sous-genres fondateurs, de la nazisploitation (SS Girl et KZ9 Camp d’extermination en 1977) aux faux-documentaires (Le sexe interdit en 1980, Emanuelle and the Erotic Nights en 1978), en passant par le péplum érotique, le post-apocalyptique (Les Rats de Manhattan en 1984, une des deux pépites constituantes de la légende de Mattei) et le western sadique (Scalps, 1987), sans zapper le film de cannibales. Et si le simple nom de Mattei résonne encore et toujours dans le cœur des amateurs, c’est en partie grâce aux Rats de Manhattan – nous l’avons dit – et surtout grâce à Virus Cannibale. Celui-ci appartient parfaitement à cette catégorie de productions, détachée de toute objectivité critique, qui ont fait les émois de nombreux cinéphages adeptes des rayons VHS. Comme l’explique David Didelot, auteur de Bruno Mattei, itinéraires bis et signant le livret accompagnant l’édition proposée par Rimini (accompagné également d’une interview de Christophe Lemaire, fondateur de Starfix) : “Autant d’a prioris et d’idées reçues qui nous ont longtemps empêchés de mesurer la richesse d’une carrière à sa juste valeur car Bruno Mattei c’est d’abord plus d’une cinquantaine de films en tant que réalisateur et co-réalisateur entre 1970 et le début des années 2000 et c’est plus du double en tant que monteur ou assistant monteur depuis les années cinquante.” Il est important de souligner la longévité de cet artiste dont l’approche cinématographique entre maladresse et générosité se rapproche d’une certaine tendance “carnavalesque” du cinéma.

Dans ce qui semble être une jungle, un homme tente d'échapper à un groupe de zombies qui marche vers lui ; scène du film Virus Cannibale.

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Tout démarre par un laboratoire secret, le Hop Research Center, sur une île de Papouasie. L’usine est introduite par un générique qui claque assez, en partie grâce à la musique des Goblins et de leur leader Claudio Simonetti – déjà responsables des partitions les plus fondatrices du cinéma horrifique transalpin avec, entres autres, Les Frissons de l’Angoisse (1975), Suspiria (1977) et Ténèbres (1982) de Dario Argento. D’ailleurs, la présence du groupe dans la BO de Virus Cannibale reste plus qu’appréciable puisqu’elle parvient à rendre supportable toutes les platitudes dans la mise en scène de Mattei… Dans cette usine, nous trouvons donc des scientifiques en blouses blanches et casques de chantier, observant anxieusement des machines fumantes et clignotantes. Bref, c’est là un cadre très vite identifiable, pas besoin donc d’avoir un diplôme de chimiste pour capter que ça va dérailler. Ainsi le postulat de base est celui d’un scénario catastrophe, plus exactement de film de contamination franchement connoté série B. Le décompte commence quand les savants ramassent un rat mort dans un lieu stérile du laboratoire. Mais ce dernier reprend vie et dévore l’un des hommes à l’intérieur de sa combinaison… Justement, il faudrait revenir sur cet étrange délire qu’entretient Mattei avec les rats. Pour rappel, Les Rats de Manhattan – autre film de science-fiction typé seconde zone et à l’humour involontaire – décrit un monde apocalyptique où la population divisée entre les gens à la surface et les reclus vivant dans les égouts. Voyons là un postulat de fin du monde qui prolonge à merveille les thématiques du long-métrage qui nous intéresse. Car comme il le laisse entendre, Virus Cannibale – également appelé en italien Apocalipsis canibal soit “apocalypse cannibale” et en anglais Hell of the living Dead soit “l’Enfer des morts-vivants” – est un titre en soi quelque peu trompeur et sûrement racoleur qui cherche à profiter du succès de L’Enfer des zombies (1979) de Lucio Fulci – lui-même “suite” opportuniste du classique de Georges Romero, Zombie (1978). Malheureusement, les créatures du film de Mattei – à la peau grise et bleue similaire au film de Romero – ressemblent plus à des vulgaires cosplay encore ivres morts de leur soirée de la veille. Tout part donc de cette fuite chimique. A partir de là, la température s’accélère créant des irrégularités dans la mécanique. L’agent chimique est lâché, le cluster se déverse dans l’océan, l’alerte et la panique vont accroître. Elle est là la pestilence de l’humanité.

Gros plan sur le visage d'un zombie du film Virus Cannibale, à motié décharné.

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Au cours de sa carrière, Bruno Mattei n’a cessé de plagier tous les plus grands succès du box-office de son époque. Dans Virus Cannibale, pensez à ce zoom avant vers deux scientifiques contaminés dévorant les entrailles d’un cadavre éventré : à nouveau, il s’agit là d’un plan pillé à Romero. On se souvient également de Robowar (1989) – tourné aux Philippines, croisement entre Robocop (Paul Verhoeven, 1987) et Predator (John McTiernan, 1987) – et de Shocking Dark (1989) qui est clairement une pâle copie d’Alien, le huitième passager (Ridley Scott, 1979). Puis, Mattei apporta sa touche à l’action movie hérité de Rambo II (Georges Cosmatos, 1985) avec Cibles à abattre (1987). Dans ce dernier, on peut d’ailleurs voir Donald Pleasence en dirigeant asthmatique ! Mais ne taxons pas seulement d’opportunistes tous les plagiats du cinéaste italien, car ces derniers ne sont pas absents de dérision. Aussi, citons le final des Rats de Manhattan – reprise bancale du seul et magistral long-métrage de Saul Bass, Phase IV (1974) – où les rats ont remplacé les fourmis. Parlons encore de cette reprise maladroite de scènes d’enfants monstrueux – le précurseur du mouvement reste le matricide traumatique de La Nuit des morts-vivants (Georges Romero, 1968). Dans Virus Cannibale, un enfant infecté grignote le cœur de son père pendant qu’un gringo moustachu s’étouffe dans son vomi blanchâtre, on pense arriver dans quelque chose d’intéressant : en effet, dans les tribus primitives, manger son ennemi est un acte fort, c’est la vengeance extrême. C’est différent de se nourrir, ça devient un acte de guerre, une destruction symbolique. Ainsi, manger le cœur ou le foie revient à engloutir des morceaux de choix puisque l’on mange l’âme et la vie… Le cannibalisme est donc un thème qui soulève énormément d’enjeux dans sa représentation. A l’évidence, les questions morales et éthiques que soulèvent ce vrai tabou ne sont pas du tout questionnées par Bruno Mattei, qui n’interroge pas vraiment l’Autre. Surtout parce que le titre trompeur du projet de Mattei n’a que bien peu à voir avec ce genre si controversé, le “film de cannibales”, lancé au début des années 70 par Umberto Lenzi et son Cannibalis : au pays de l’exorcisme (1972). Dans la décennie qui suit, les plus grands s’y sont collés, du Dernier monde cannibale (1977) de Ruggero Deodato en passant par Emmanuelle et les derniers cannibales (1977) Anthropophagous (1980) de Joe d’Amato, La montagne du Dieu cannibale (1978) de Sergio Martino ou encore le Chasseurs d’Hommes (1980) de Jésus Franco et Pulsion cannibale (alias Demain l’Apocalypse, 1980) d’Antonio Margheriti….

Revenons au film de Mattei. Notre groupe de chercheurs va donc se rendre sur une île mystérieuse et assister à des cérémonies rituelles sous forte teinte exotique à base de tambours et de flûtes qui ne ressemblent finalement à pas grand-chose ; nous avons plus l’impression d’assister à une kermesse non dénuée d’un certain malaise. Entre quelques rires d’indifférence, nous retiendrons tout de même ce bref dialogue où une lumière semble s’allumer : la journaliste doit coopérer avec quatre agents en mission confidentielle pose cette question de l’espoir ; elle s’interroge autour des secrets et leur utilité face à la sécurité internationale que sont censés assurer ces soldats ; ce à quoi le militaire lui répond qu’elle n’est qu’une journaliste et qu’elle aussi doit chercher des réponses, en quête perpétuelle de l’information… Tels sont les vices racoleurs déjà affichés dans les documentaires mondo – des immanquables de l’anthropologie à l’italienne. On préféra tout de même la virulence du discours si perturbant qu’entretient le chef-d’œuvre radical Cannibal Holocaust (Ruggero Deodato, 1980) envers les médias, ces excessifs ramasseurs de déchets à sensation. Un début de lucidité donc, bien vite rattrapé par une étonnante attaque de zombies, n’oublions pas que nous sommes là pour être divertis. Malheureusement, le jeu hyper théâtralisé du casting principal fait plus apparenter le tout à de mauvaises animations d’un voyage touristique fauché. Attardons-nous sur l’actrice principale, Margi Newtown – Miss yeux exorbités – qui est aussi extraordinairement décalé et mauvais que le scénario qu’elle doit interpréter. Saluons son regard constamment exorbité, tel qu’on le remarque sur la célèbre affiche rouge où est inscrite “voyage au bout de l’horreur”. “Miss gros yeux” conserve sa mono expression en toute circonstance, qu’elle soit la proie d’une horde d’affamés ou le témoin de l’assassinat d’un enfant zombie à coup de balle de revolver dans le crâne. On comprend donc que le reste de Virus Cannibale ne sera pas à la hauteur de sa plutôt prometteuse scène d’introduction. Même la séquence finale rehausse l’ensemble avec du gore de qualité où l’amour du bricolage transpire à chaque goutte de sang versé. Comme par hasard, ce final se déroule dans la même usine que celle du début, là où tout a commencé. Peut-être est-ce ainsi dans notre monde aussi…

Blu-Ray du film Virus Cannibale édité par Rimini Editions.“La carrière de Mattei n’aura jamais les honneurs bien sûr d’un Dario Argento ou d’un Lucio Fulci. Il ne jouait pas dans la même cour et ses ambitions étaient évidemment bien plus modestes, un cinéma de fête foraine (…) débarrassé de toute autre ambition que celle de divertir, amuser, effrayer, exciter ou déranger le spectateur“, a déclaré David Didelot. Le fondateur du fanzine Videotopsie nous rappelle que le mauvais goût peut rimer avec une approche instinctive. Nous y verrons une forme de primitivité un peu naïve. Par son amour de Bruno Mattei – il l’a maintes fois défendu dans ses colonnes – David Didelot traduit surtout une admiration du cinéaste envers tout un septième d’art d’exploitation, notamment américain. Son cinéma montre une volonté de satisfaire un public peu regardant. Il prône une impertinence parfois plate, parfois carrément débile, mais tout n’est pourtant pas à jeter. Son tendancieux et horrifique film de nonne L’autre Enfer – tourné un an après Virus Cannibale, toujours avec Claudio Fragasso au scénario et les Goblin à la B.O. – peut se vanter d’être une pure réussite. Ainsi, gardons le souvenir de la longévité de la carrière de Bruno Mattei. Plus récemment, le cinéaste copieur s’est même vu imiter par un pilleur d’un autre genre. Dans Une Nuit en Enfer (Robert Rodriguez, 1996), Tarantino – au scénario et au casting – refait quasi à l’identique une séquence de La Tombe (2004) – film très mauvais de Mattei autour de la malédiction d’une momie Maya – celle d’une dérangeante séquence devenue culte : dans une étrange danse, la beauté féminine navigue entre sensualité et hallucination monstrueuse. Tarantino, lui, rajoutera de la tequila et les orteils de Salma Hayek… Enfin, ce sera étonnamment Bruno Mattei qui viendra définitivement clôturer le cycle des films des cannibales. Avec Horror Cannibal et Horror Cannibal 2 – tournée en numérique aux Philippines en 2003 – il réalise une plongée tardive dans cet exotisme racoleur et violent à souhait. Bref, les derniers bébés de Mattei sont à l’image de toutes les autres. Concluons alors avec Fred Pizzoferrato, auteur d’un imposant dossier, “Cannibales féroces dans le cinéma bis des années 70 et 80″, publié dans l’Écran Fantastique. Il parle de Bruno Mattei comme d’un fabriquant de “films considérés par beaucoup comme des navets mais qui parviennent cependant à distraire l’amateur conciliant sans jamais l’ennuyer”. Dans le fond, c’est tout ce qui compte.


A propos de Axel Millieroux

Gamin, Axel envisageait une carrière en tant que sosie de Bruce Lee. Mais l’horreur l’a contaminé. A jamais, il restera traumatisé par la petite fille flottant au-dessus d'un lit et crachant du vomi vert. Grand dévoreur d’objets filmiques violents, trash et tordus - avec un net penchant pour le survival et le giallo - il envisage sérieusement un traitement Ludovico. Mais dans ses bonnes phases, Il est également un fanatique de Tarantino, de Scorsese et tout récemment de Lynch. Quant aux vapeurs psychédéliques d’Apocalypse Now, elles ne le lâcheront plus. Sinon, il compte bientôt se greffer un micro à la place des mains. Et le bruit court qu’il est le seul à avoir survécu aux Cénobites.

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