La Fiancée des Ténèbres


Il y a quelques temps déjà, Gaumont a offert à La Fiancée des Ténèbres (Serge de Poligny, 1945) pépite qui fait vraiment pas genre extraite de son immense catalogue, une nouvelle exposition salvatrice. L’occasion pour nous de vous parler de son réalisateur atypique et du cinéma fantastique français d’avant-guerre, car oui, il y eu un cinéma fantastique français d’avant-guerre.

                              © Tous droits réservés – Gaumont

Il est venu le temps des Cathédrales

Même s’il n’est que rarement mis en lumières dans nos pages – une affaire d’adéquation à notre ligne éditoriale, rien de plus – il convient de souligner le travail d’orfèvre opéré par Gaumont depuis plusieurs années pour redonner à son gigantesque catalogue une nouvelle vie en vidéo. D’autant plus à noter que ces éditions sont toujours de qualité, irréprochables à tous niveaux (sonore, visuel) et souvent richement éditorialisées. Il faut enfin souligner que le plus vieux studio de cinéma du monde ne se contente pas de redonner une nouvelle vie à ses titres majeurs et consacrés, mais aussi d’offrir à des titres plus « confidentiels », l’occasion d’être ré-évalués et redécouverts. Cette ressortie en Blu-ray de La Fiancée des Ténèbres en est un exemple frappant, tant il permet de (re)découvrir ce représentant d’estime d’un certain cinéma fantastique français d’avant-guerre, tout autant que son réalisateur mésestimé mais pourtant essentiel de l’histoire de notre cinéma hexagonal.

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En activité dès le début des années 30, Serge de Poligny réalisa jusqu’en 1955 plus de vingts long-métrages dont, deux en particulier, marquèrent l’histoire du cinéma fantastique français. Le premier, intitulé Le Baron Fantôme, sorti en 1943, enrobait le film d’époque – l’intrigue se déroule en 1826 – dans une atmosphère de conte fantastique que n’aurait pas reniée Jean Cocteau. Et pour cause, ce dernier en signa les dialogues et interpréta lui-même le baron fantôme du titre. Réalisé une année plus tard mais sorti seulement en 1945 – l’Occupation étant bien sûr passée par là – La Fiancée des Ténèbres constitue donc le second (et dernier) essai de Poligny dans le cinéma fantastique, co-scénarisé cette fois avec Jean Anouilh. Le cinéaste situe son action dans la cité fortifiée de Carcassonne, théâtre au début du XIIIème siècle du fameux massacre des Albigeois. Pour rappel historique, les Albigeois aussi nommés Cathares, furent partie prenante d’un mouvement religieux médiéval, le catharisme, qui fut jugé hérétique par le Vatican  parce qu’il interprétait différemment les évangiles. Les Cathares furent alors chassés et massacrés, durant ce qu’on appela la Croisade des Albigeois dont la Cité de Carcassonne fut l’un des théâtres principaux. Depuis, l’histoire sanglante des Albigeois et des Cathares, nimbée de mystères et de fascination, donna lieu à toute une flopée de légendes dont le long-métrage se fait ici l’écho.

L’histoire prend place à une époque contemporaine à sa réalisation – début des années 1940 – et on y suit Roland Samblanca, qui, de passage dans la Cité de Carcassonne avec sa femme Marie-Claude et sa sœur Dominique, va rencontrer aux détours d’une promenade solitaire dans la citadelle, une mystérieuse et envoûtante jeune femme tout de noir vêtue : Sylvie. Cette dernière vit chez son père adoptif, un bien étrange monsieur qui se prétend être le dernier évêque albigeois. Toulzac, de son nom, entend bien ressusciter ce culte disparu en accomplissant une prophétie ancestrale qu’il tente de déchiffrer et dont Sylvie pourrait bien être la clé de voûte. En maniant les codes de représentation de l’occulte, le cinéma de Poligny parvient à mêler les genres avec une certaine élégance. Ainsi, certaines séquences, très pagnolesques, où il s’amuse à cartographier la population de la citadelle, sont un pur régal. Mais la force vive du film réside dans sa faculté à soutirer de l’Histoire de France un terreau fertile pour en faire émerger une dimension fantastique aussi étonnante qu’efficace. Précisément, alors que l’on entend encore aujourd’hui l’argument fallacieux que le fantastique ne serait pas dans les gènes historiques de l’imaginaire francophone – et qu’en cela il n’y aurait pas suffisamment d’antécédents pour que le cinéma fantastique français contemporain puisse se réclamer d’un héritage – redécouvrir La Fiancée des Ténèbres nous permet d’abord de constater que s’il existe bien un cinéma de genres français, certes timides, il faut surtout aller littéralement le déterrer pour pouvoir, aujourd’hui, lui redonner une seconde vie, en outre, le ressusciter. En cela, l’action au cœur du film est d’une belle symbolique. Toulzac et sa fille parviennent à trouver, sous une statue de cathares, la porte dérobée et cachée depuis tant de siècles, d’une magistrale cathédrale cathare souterraine. Alors qu’on pleure des cathédrales en feu, dont celle du cinéma français, monument sacro-saint qui serait, disent les prophètes, à deux doigts de tomber en cendres, cette belle image présente dans le long-métrage de Poligny doit nous permettre de tirer conclusions, enseignements et espoirs. Puisse le cinéma français délaisser ses cathédrales en perdition, pour se retourner sur une part de son histoire, injustement oubliée et niée, et redécouvrir dans des cathédrales enfouies, cachées, perdues, désertées ou abandonnées, l’expression future de sa grandeur retrouvée, de son sursaut, de son salut. Pour ce don au patrimoine du cinéma français, gageons que cette édition Blu-Ray somptueuse devrait permettre à Gaumont d’obtenir une réduction d’impôts bien méritée.


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.

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