Ultra Rêve 1


Programme de trois court-métrages produits par Ecce Films, Ultra Rêve est sorti mercredi, comme une sorte de premier bilan d’un certain cinéma français fétichiste, rêveur, romantique et qui ne fait vraiment pas genre.

© Ecce Films – 2018

Plus d’érotisme !

Le duo Jonathan Vinel/Caroline Poggi, Yann Gonzalez et Bertrand Mandico ont écrit ensemble un vibrant manifeste pour un cinéma romantique et brûlant de désir dans les Cahiers du cinéma de cet été. Ce poème touchant et stimulant pourrait être résumé par l’injonction hurlante du personnage maudit incarné par la géniale Elina Lowenshon, Joy d’Amato, dans Ultra Pulpe, le court-métrage de Bertrand Mandico : « Plus d’érotisme ! Je veux plus d’érotisme ! ». Chacun à leur manière, les cinéastes des quatre courts du programme cherchent à capter une essence du désir, un rapport charnel à la matière filmée, aux corps. Que cela soit dans les beaux échanges de regards d’adolescents qui se croisent pour la dernière fois dans After School, Knife Fight de Vinel et Poggi, dans les errements d’une jeune fille perdue dans le temps et les sentiments brulants des Îles de Yann Gonzalez, ou bien encore dans les matières débordantes, dégoulinantes de jus de Ultra Pulpe de Mandico, ce qui nourrit les images c’est une fascination pour la matière cinéma et son inégalable capacité à capter les vibrations du désir. Les points communs entre ces trois court-métrages sont nombreux. Tous présentés sur les deux dernières années en séance spéciale à la Semaine de la Critique à Cannes, tous produits par le même producteur, Emmanuel Chaumet, ils sont réalisés par des cinéastes qui expriment chacun leur désir de former une famille de cinéma. Il y a quelque chose de très émouvant à sentir ce désir autrement que dans des propos recueillis en interview (voir notre entretien avec Yann Gonzalez), et de le voir dans une expérience filmique qui malgré les spécificités de chacun des courts-métrages, se révèlent d’une très belle cohérence.

                                             © Ecce Films – 2018

Le programme commence donc avec le film de Jonathan Vinel et Caroline Poggi, qui commence à se faire connaître depuis leur Ours d’or à Berlin pour Tant qu’il reste des fusils à pompe (2014). Avec After School, Knife Fight ils semblent avoir abandonné pour un temps la violence parfois un peu apprêtée et mode de leur premier essai pour une mélancolie plus douce. Un groupe de rock de lycée se retrouve pour une dernière répétition avant la rentrée, et le départ de leur chanteuse, dont le batteur est secrètement amoureux. Des trois courts, celui-ci est sans doute le plus contemporain, celui qui cherche en tous cas le plus à s’y frotter, les auteurs revendiquant leur désir de travailler une matière et des images du présent, et pas uniquement un univers référentiel. Alors que cela pouvait agacer par endroit dans leurs premiers courts, ce qu’il y a de beau ici, c’est que cette ambition se trouve contrebalancée par le choix du 16mm, appartenant au passé selon leurs propres dires, qui donne à cette imagerie quelque chose de plus nostalgique et de plus habité. Poggi et Vinel savent très bien à travers le choix de détails de costumes, d’expression dans un dialogue (beau moment autour d’une conseillère d’orientation) attraper discrètement des choses de la jeunesse contemporaine, en ne refusant pas la naïveté, la mélancolie, ou l’émotion la plus simple d’une rencontre amoureuse. Comme Ultra Pulpe, qui raconte la rupture de Joy d’Amato, « réalisatrice la plus mal-aimée de sa génération » et son amante Apocalypse, After School, Knife Fight est un beau film d’adieu, dont la simplicité mélodramatique et le parfait pendant à la furie créative du délire de Mandico.

                                       © Ecce Films – 2018

Entre ces deux expériences à la fois presque contraires et si complémentaires, Les îles de Yann Gonzalez apparaît comme une parfaite bulle rêvée, où des êtres errent dans un univers de fantasme. Dans une première scène sublime, deux personnages font l’amour avant d’être attaqués par un monstre. Comme un manifeste de toute l’œuvre de Gonzalez, la scène d’amour continue à trois, dans un pur moment d’enchantement, interrompu par les applaudissements d’un public : tout ça n’était un spectacle, ou peut-être un rêve. C’est sans doute dans ce court-métrage que Gonzalez est le plus décomplexé quant aux canons du récit classique. Les vingt minutes qui constituent son film sont une série de visions d’une très grande force évocatrice, sans doute moins cinéphile qu’à l’accoutumée, comme si son cinéma s’épurait totalement pour en tirer la substance fondamentale, l’émotion la plus pure. C’est sans doute ce qu’il y a de plus beau à voir dans Ultra Rêve, la jouissance libérée d’auteurs qui trouvent dans des formes plus courtes une liberté totale et l’occasion de radicaliser leurs univers respectifs. Poggi et Vinel assument le sentimentalisme cheesy, Gonzalez une structure qui ne serait qu’un doux rêve, Mandico un récit qui ne cherche que le déploiement de matière, de jus, de vomi.

En cela, cette concentration d’affect et de liberté en trois courts moments rassemblés a quelque chose de profondément vivifiant et fait croire pour de bon à l’avènement d’un mouvement sublimant la marge dans le cinéma français. Le risque de cela c’est bien sûr celui du « mode », du « chic », de la pose. Les auteurs l’évitent par leur sincérité et par un goût immodéré de l’artisanat. Les films ont tous en commun un côté bricolé, frondeur (Les îles par exemple s’est fait sans l’aval du CNC dans un pur désir de cinéma d’urgence) qui cherche à faire du manque de moyen un formidable outil de créativité. Devant cela, qu’on soit un spectateur habitué ou indifférent aux courts-métrages ne change rien, car ce qui prime c’est un plaisir du vertige, décuplé par l’expérience du visionnage du programme.

                                          © Ecce Films – 2018

Une question subsiste, c’est celle de l’émotion. Car la radicalité formelle de ces œuvres courtes, court parfois le risque d’un abandon des personnages. Cette question se pose particulièrement sur Ultra Pulpe, et le film en est en même temps la plus belle des réponses. Mandico prouve là qu’il est tout à fait capable de générer de l’émotion sans que les personnages aient nécessairement un parcours explicatif et linéaire. Par un amour immodéré des acteurs et des actrices (tous et toutes fascinantes) il donne chair et émotion à ses visions malades, les imbibant de souvenirs, de doutes, de créations maudites. Quand Vimala Pons évoque, nue, son premier émoi érotique devant la vision d’une VHS de son père, il y a là une pureté émotionnelle rare, très loin de ce qu’on entend reprocher à Mandico ici et là. Il n’y a dans ce moment là, aucun maniérisme, juste un discours à la pureté évidente, si seulement on veut bien l’entendre. Il en va de même pour la danse amoureuse finale des Îles ou le simple envoi d’un MMS sentimental dans After School Knife Fight : c’est du sentiment dévoilé dans le plus simple appareil entouré d’un feu d’artifice formel qui n’est que plaisir pour celui qui accepte de voir le cinéma comme une cérémonie, une fête sensorielle et qui veut bien faire le pas en avant nécessaire pour s’y plonger. Ce pas une fois fait, la cérémonie se passe en un instant, et comme Joy à la fin d’Ultra Pulpe, on a plus de larmes.


A propos de Pierre-Jean Delvolvé

Scénariste en formation à la Femis, Pierre-Jean aime bien parler de Paul Verhoeven, de "2001 l'odyssée de l'espace" et faire des rapprochements entre "La maman et la Putain" et "Mad Max". Sinon il écrit de temps en temps sur les films, et il trouve ça très chouette, surtout quand c'est des films avec du sang et du mauvais goût à outrance. Il pense aussi que Xavier Dolan n'a pas de talent, et qu'il faut lutter contre lui. Ses spécialités variées oscillent entre Paul Verhoeven, John Carpenter, Tobe Hooper et George Miller. Il est aussi le plus sentimental de nos rédacteurs.


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