We are the flesh 1


Présenté à l’occasion de l’Etrange Festival 2016 au sein de la programmation « Nouveaux talents », We are the flesh (Tenemos la carne) est le second film d’Emeliano Rocha Minter, cinéaste mexicain. Le film est soutenu par Alejandro Inarritu (The Revenant), Alfonso Cuaron (Gravity) ainsi que Carlos Reygadas (Post Tenebras Lux) et le français Yann Gonzalez. On comprend vite pourquoi ce film a fait autant de bruit au dernier festival de Rotterdam. We are the flesh est en soi un projet fou, hallucinant, mystique.

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We are Evil

Tout d’abord, à titre personnel, j’aimerais signaler qu’il s’agit là de la première claque cinématographique ressentie depuis le début du festival il y a cinq jours. We are the flesh est un film post-apocalyptique baignant dans le surréalisme, l’horreur et la science-fiction. Difficile de vous parler de ce film sans vous en révéler des moments-clefs. Aussi, je vous conseillerai d’éviter de lire cette chronique avant de l’avoir vu. Nous débutons le film sur cette longue séquence suivant le quotidien de cet homme barbu – Noe Hernandez, magistral – qui se comporte comme une bête. Se contentant du minimum vital, il passe ses journées à danser, errer ou remuer cet étrange liquide dans un bidon en ferraille. Résidant dans un bâtiment abandonné et dévasté où s’amoncellent des détritus en tous genres – et dans lequel nous resterons durant la quasi-intégralité du film – l’homme paraît seul au monde mais malgré cela ne s’ennuie jamais. Nous découvrons les premiers mots du film lorsqu’il tape et hurle sur un tambour.

we_are_the_flesh_maria-evoli_1050_591_81_s_c1Arrivent dans ce taudis deux jeunes, fatigués, au bord de l’épuisement et à la recherche de nourriture : Lucio et Fauna– incarnés par Maria Evoli et Diego Gamalial. Dans un premier temps, nous ignorons quel lien unit ces deux adolescents mais nous comprenons bien qu’ils recherchent un lieu inhabité où ils pourraient vivre et s’installer et dans lequel ils seraient en sécurité. Nous apprendrons au cours du film qu’ils sont frères et sœurs. L’homme, Mariano, leur proposera une nouvelle vie pour survivre au monde extérieur – duquel nous ne connaissons rien – et s’improvisera médiateur, « professeur de vie » du trio. Il redonnera un rythme dans la vie de Lucio et Fauna, en les réveillant, en leur donnant à manger. Peu à peu, le trio formera une étrange famille. Ils construiront ensemble un réseau complexe de tunnels à l’aide de chaises, de scotch et de carton – rappelant une espèce de grotte préhistorique – dans lequel ils resteront jusqu’à la fin du film. L’espace rétréci, We are the flesh basculera dans une seconde partie sous forme de huis clos dans lequel chacun ne ressortira pas indemne. Mariano s’improvisera entremetteur, exercera son emprise sur les deux adolescents tel un loup assoiffé de sang, de sexe et de sensations. Le magnétisme animal qu’il dégage ainsi que les expressions faciales mutiques et diaboliques rappelleront celles d’un certain Charles Manson lors de son procès ou encore celle d’un Jack Torrance dans The Shining (Stanley Kubrick, 1980). Personne n’obligera Lucio et Fauna à faire quoi que ce soit et c’est là toute l’horreur. L’emprise mentale et les propos idéologiques de Mariano suffiront. Les adolescents plongeront vers une spirale psycho-sexuelle irréversible teintée d’inceste et de folie.

Les images mystiques s’enchainent, les zooms sont de plus en plus lents et les bruitages de plus en plus forts. Quelque chose vous étourdit, vous hypnotise et les boucles sonores vous ensorcellent un peu à la manière d’Irréversible (Gaspar Noé, 2002) lors de sa séquence d’ouverture. Chacun passera ensuite beaucoup de temps nu, s’engageant à des actes sexuels ou des actes voyeurs. Mariano n’aura de cesse de vanter les plaisir de la chair, avec une drôle de conception. Il fera tomber la barrière de l’inceste mais en fera aussi tomber une autre, celle de l’anthropophagie. Tout un programme ! Au-delà de cette imagerie agressive, il y a indéniablement dans We are the flesh une dimension poétique. Nous ne pouvons pas ne pas penser à La Nuit du chasseur (Charles Laughton, 1955) sauf qu’ici au lieu de fuir, les enfants/ adolescents se retrouvent attiré par lui et par son pouvoir d’attraction vers le vide. We are the flesh paraît suspendu dans le temps, intemporel et en sens peut faire penser à un conte décomplexé et détaché de toute vision morale. Le voyage mène aux frontières de l’acceptable, au bout de l’enfer et du désir. L’animalité incarnée par Mariano rappelle celle de Monsieur Oscar dans Holy Motors (Leos Carax, 2012). D’autre part, les gros plans – c’est rien de le dire ! – des parties génitales rappelle le cinéma de Gaspar Noé et en particulier son récent Love (2015). Vers la fin du film, des images thermiques des corps qui s’entremêlent fait basculer le film dans une série d’expérimentations visuelles.

we-are-the-flesh-tenemos-la-carneRegarder We are the flesh est une expérience en soi, à laquelle nous ne sommes pas préparés, où toutes les conventions et les codes narratifs disparaissent au profit d’un océan de possibilités : les personnages peuvent mourir et renaître, s’aimer et se manger. Est-il utile de préciser que de nombreux spectateurs sont sortis au cours de la séance – sûrement en raison de scènes qui leur paraissaient insoutenables ? Pour autant, le reste du public a été conquis, excité et galvanisé par la vision du film, comme en témoignaient les échanges à l’issue du film. Il y a fort à parier que ce film continuera à faire du bruit de festivals en cinémas avant sa sortie au premier trimestre 2017, distribué par Blaq Out. Baudelaire disait que « chaque jour vers l’enfer, nous descendons d’un pas ». C’est exactement ce que l’on ressent à travers We are the flesh. Chaque minute écoulée en tant que spectateur nous immerge un peu plus vers l’enfer. Quelle que soit votre sensibilité, sachez que vous ne serez pas indifférents face à We are the flesh !


A propos de Isir Showzlanjev

En parallèle d'une carrière psychosociale, Isir a hérité d'une pathologie incurable, à savoir visionner des films par lot de six. Il ne jure que par Sono Sion, Lynch, Polanski et voue un culte improbable à Fievel. Il aime aussi les plaisirs simples de la vie comme faire de la luge, monter aux arbres et manger du cheval.


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Commentaire sur “We are the flesh

  • Eric W

    Film experimental et tres prétentieux comme tout oeuvre d’art contemporain: il manque juste la fiche explicative pour comprendre… L’art de la déconstruction narrative arrive dans une impasse …. Je n’aime pas!