Les Bouchers verts 3


D’aucuns, mauvaises langues, diraient sans aucune honte que le cinéma nordique a cessé de vivre lorsque Bergman est mort. D’autres, tout aussi mauvaises langues, hurleraient à qui veut l’entendre qu’il a commencé d’exister avec la naissance de leur Saint Lars Von Trier et son dogme à six couronnes. Les autres, assurément de bon goût, admettront au moins que du cinéma de genre, il y en a là bas, et du bon. La preuve avec Les Bouchers verts, une comédie au sens nordique du terme: glaciale.

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Boucherie surgelée

Le cinéma de genre a, par delà le monde, continuellement migré pour se trouver des nids douillets où il lui est bon de se reproduire. S’il n’a jamais quitté les Etats-Unis, le cinéma de genre a voyagé dans les années ’70 en Italie pour y installer un berceau prolifique, puis s’est sédentarisé un temps sur l’île de Nouvelle-Zélande dans les années 80, laissant proliférer quelques colonies jusqu’au Japon, avant d’effectuer un retour en force en Angleterre puis désormais en Espagne et dans le Nord de l’Europe. Les productions cinématographiques scandinaves regorgent ces dernières années de véritables pépites du cinéma de genre: des Norvégiens Cold Prey (2011),  Troll Hunter (2011) ou Dead Snow (2009) en passant par les suédois comme The Cellar (2003) et Morse (2009), les finlandais comme Sauna (2008) et j’en passe.

Le film qui nous intéresse cette fois-ci est danois. Les Bouchers verts réalisé par Anders Thomas Jensen fait clairement partie de cette première grosse vague du film de genre venu du nord au début des années 2000. Un tsunami de glace qui n’en finit pas de s’étendre sur les festivals spécialisés des quatre coins du monde, emportant tout sur son passage: givrant même sur place la vague japonaise. Ce qu’il y a d’intéressant dans Les Bouchers verts, c’est qu’il préfigure déjà cette atmosphère si particulière qui fera la recette de bons nombres de films de genre scandinaves par la suite. Il ressort de cette production de genre venue du nord une volonté très claire d’aller vers un cinéma très froid – je n’emploie pas le mot pour la blague – qui mêle volontiers des penchants comiques à des scénarios bordés d’horribles événements, autour d’un réalisme social cru. L’atmosphère de nid de serpents dépeint dans Millenium n’est jamais très loin, de même, le spectre du nazisme qui déborda sur la plupart de ces pays scandinaves y est omniprésent. Si certains films jouent clairement sur ce registre, avec un certain recul humoristique (Dead Snow, Iron Sky) d’autres ne conservent que les questionnements moraux, bien ancrés, sur le barbarisme et les limites de l’âme humaine: c’est ici le cas de ces Bouchers verts.

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Le film raconte l’histoire de Svend et Bjarne, deux jeunes bouchers excédés par leur employeur qui décident de se mettre à leur compte et d’ouvrir leur propre boucherie homologuée “verte”. Si les débuts sont pour le moins difficiles et la clientèle plutôt rare ils vont très vite réussir à remédier à ça en proposant de la viande humaine à la vente, qu’ils nomment “la volaillette”. La viande issue de l’électricien mort accidentellement dans la chambre froide ne suffisant plus, pour faire tourner la baraque, ils vont devoir se débrouiller pour que la matière première ne manque jamais. Si le pitch pourrait donc porter à sourire, le film, s’il est bien une comédie, fait plutôt grincer les dents et rire jaune. Dérangeant, particulièrement déstabilisant dans sa manière d’aborder le sujet au premier degré, le film est d’une froideur étonnante. Il n’y a pas par exemple, cette humour désinvolte noyée dans le baroque et le fantastique que peut avoir le Sweeney Todd: Le Diabolique Barbier de Fleet Street (2007) de Tim Burton dont le pitch est pourtant assez semblable. L’humour noir ici, affronte une vérité sociale criarde, et s’incruste autant du côté de l’absurdité des situations que du réalisme apparent proposé. En outre, au vu de l’apparent réalisme des situations, le film pourrait tout à fait être l’adaptation d’un fait divers glauque, et donc, s’inspirer d’une histoire vraie. L’atmosphère du film tient aussi de la prestation de son incroyable casting, et tout particulièrement de la performance saisissante de Mads Mikkelsen – l’un des plus grands acteurs actuels. Ici grimé en péquenaud suintant n’ayant plus beaucoup de cheveux sur la caboche, il porte sur sa gueule cassée et angulaire t

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out le climat du film. Le duo qu’il forme avec Nikolaj Lie Kaas – sorte de Sam Worthington Danois déjà aperçu dans Les Idiots de Lars Von Trier – s’équilibre parfaitement, mais le jeune homme est véritablement en retrait, dans son rôle de suiveur enfumé d’herbe incapable de réellement prendre conscience que son pote tourne pas très rond. Les Bouchers verts n’est pas seulement pesant de part son pitch principal, car la présence récurrente du petit frère de Bjarne, un malade mental végétarien – rappelant quelque peu le petit Arnie campé par Leonardo Dicaprio dans l’excellent What’s eating Gilbert Grape? (Lasse Hallström, 1993) – vient ajouter à cette ambiance pesante générale, ancrant le film dans une réalité sociale et rurale.

Sur une idée qui, portée par d’autres, aurait probablement fait un film burlesquo-gore hilarant mais outrancier, Anders Thomas Jensen livre un film troublant et froid, qui tout en ne s’accommodant jamais des excès, parvient avec un certain talent à déranger le spectateur sans oublier de le faire doucement rire. Il reste donc à se laisser porter par l’étrangeté désopilante du film, puis accepter d’en suer pour creuser, et découvrir l’humour noir enfoui sous la couche de glace.


A propos de Joris Laquittant

Sorti diplômé du département Montage de la Fémis en 2017, Joris monte et réalise des films en parallèle de son activité de Rédacteur en Chef tyrannique sur Fais pas Genre (ou inversement). A noter aussi qu'il détient le record européen du plus jeune détenteur du diplôme d'éleveur de Mogwaï (il avait cinq ans et trois jours) et qu'il a été témoin du Rayon Bleu. Ses spécialités sont le cinéma de genre populaire des années 80/90 et tout spécialement la filmographie de Joe Dante, le cinéma de genre français et les films de monstres.


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