L’Île aux Chiens


Après le succès critique et public de The Grand Budapest Hotel (2014) qui reste encore aujourd’hui son film le plus populaire, Wes Anderson signe son retour à l’animation avec une dystopie canine pour petits et grands qui ne manque pas de mordant.

Wes montre les crocs

Dans un un avenir proche, la ville japonaise Megasaki est en proie à la grippe canine, maladie jugée incurable. Le maire Kobayashi prend des mesures drastiques en ordonnant l’exil de tous les chiens sur Trash Island, une île abandonnée servant de déchetterie. Six mois après la signature du décret, Atari, jeune garçon débrouillard, se crashe sur l’île en espérant y retrouver son chien Spot, premier débarqué de son espèce. Il sera aidé dans sa quête par un groupe de mâles alpha aussi touchants qu’hilarants guidés par Chief, un ancien chien errant. Il est plaisant de retrouver Wes Anderson sur le terrain de l’animation qu’il avait d’ores et déjà conquis avec son Fantastic Mr. Fox en 2010. Travaillant à nouveau en stop-motion, le réalisateur prouve par un véritable tour de force qu’il a sa place toute trouvée dans le cinéma d’animation grâce à un film d’un niveau inégalé, bien plus profond et maîtrisé que sa première œuvre animée. Grâce à un scénario mettant en scène le Japon dans toute sa splendeur, Anderson, assisté par Roman Coppola et Jason Schwartzman, dépeint une fresque épique où les toutous donnent la part belle à une révolution socialo-canine sur fond de manipulation des foules.

Wes Anderson est l’un de ces réalisateurs à l’univers unique et reconnaissable entre mille, que ce soit dans sa mise en scène ou ses thématiques. Si La Famille Tenenbaum (2001), La Vie Aquatique (2004) ou même À bord du Darjeeling Limited (2007) traitent avant tout des relations familiales et amoureuses à travers un prisme existentialiste, c’est The Grand Budapest Hotel qui rendit populaire le cinéma du réalisateur auprès d’une très large audience. Ambiance 70’s, esthétique usant de la symétrie et jouant avec des décors maquettés, personnages hauts en couleur et humour subtil, Anderson est le maître d’un genre que lui seul contrôle à la perfection. Son passage à l’animation avec l’adaptation du roman de Roald Dahl Fantastique Maître Renard (1970) avait rendu septiques nombre de ses adorateurs pour mieux séduire grâce à une utilisation habile de la stop-motion alliée à une écriture fine et intelligente. Un hommage imagé touchant au grand Dahl, à travers lequel Anderson avait montré que ses codes visuels et scénaristiques étaient transposables à l’animation. L’Île aux chiens ne fait que confirmer le savoir-faire du réalisateur, qui livre un univers visuel nippon soufflant, à la limite de la perfection. Pour ses toutous, Anderson a perfectionné sa stop-motion à un niveau rarement égalé, avec un travail sur les textures soigné et impressionnant. De même, on appréciera le chara-design des humains de ce conte du Soleil Levant, perdus quelque part entre un futur proche et les seventies. On saluera tout autant le travail splendide d’Alexandre Desplat qui signe l’une de ses meilleures bandes originales, respectant à la perfection les musiques traditionnelles japonaises avec une utilisation très prononcée des percussions soulignant le rythme déjà très découpé du film.

Tout comme Fantastic Mr. Fox, le conte canin d’Anderson est appréciable par un public de tout âge grâce à une histoire certes universelle, mais à la narration ludique et fluide. Découpée en plusieurs chapitres, cette épopée narrée par un saint-bernard borgne use sans retenue de légendes urbaines et ancestrales où les chats ne font pas de cadeaux à leurs rivaux canins, au point que tous les dirigeants de la cité Kobayashi interviennent avec leurs félins sur les genoux. Là encore, la culture nippone est omniprésente, que ce soit simplement dans le récit, le langage ou dans les différentes techniques d’animations utilisées pour rendre davantage certaines scènes vivantes. Les images télévisées et filmées dans l’histoire sont en animation traditionnelle, aux traits fortement inspirés des estampes asiatiques. Une séquence entière est animée en ombres chinoises, où les marionnettes des chiens se découpent dans la lumière multicolore d’une colline de bouteilles en verre vides. Il y a aussi quelque chose du manga dans la composition de certaines séquences d’action, où il n’est pas rare de voir le plan divisé en deux cases distinctes pour nous présenter des visions complémentaires d’une même scène. La narration est ainsi servie par une esthétique aux petits oignons pour un rendu cruellement satirique dans ses thématiques, où rien n’est laissé de côté : violences, mort, assassinat, maltraitance sont abordés sans tabou, mais en ne tombant pas dans le piège du voyeurisme. On pensera notamment à la scène de greffe de rein entièrement filmée vue du dessus, ou encore aux blessures du jeune héros qui se retrouve malgré lui avec un bout d’hélice figé dans le crâne.

L’Île aux chiens ne brille pas uniquement pour la qualité de son histoire et de son animation, mais pour son utilisation très intelligente du langage. Dès le début du long-métrage, un panneau indique au spectateur que les aboiements des chiens ont été traduits en anglais, de même que les dialogues en japonais dans la limite du possible, par un interprète. Et en effet, une partie du film dont les dialogues sont en japonais ne sont ni traduits, ni sous-titrés. Ce qu’on pourrait penser être un frein à la bonne compréhension du film se révèle en vérité être un malin stratagème pour davantage nous forcer à comprendre l’action par l’animation, les expressions des personnages, et les intonations du doublage. De même, l’utilisation omniprésente du japonais permet une immersion totale dans l’univers doux-dingue entrainé par un casting cinq étoiles, que ce soit en version originale ou française. Une nouvelle forme d’humour linguistique qu’Anderson n’avait jusqu’à présent jamais expérimenté, et qui repose intégralement sur l’émotion plutôt que la compréhension au sens strict de sa définition.

Wes Anderson n’a plus rien à prouver en matière d’animation. Si Fantastic Mr. Fox a été une révélation pour le réalisateur, qui va jusqu’à utiliser des scènes animées dans ses récents films live pour souligner son style si particulier. N’en reste pas moins que sa dernière création pourrait bien être son chef-d’œuvre, qui repart d’ailleurs avec l’Ours d’argent du meilleur réalisateur qui est attribué pour la toute première fois dans l’histoire du festival à un dessin animé. On ne peut qu’espérer maintenant qu’Anderson reviendra vite à un nouveau projet animé, après la réussite totale que s’avère être cette Île aux chiens.


A propos de Jade Vincent

Jeune sorcière attendant toujours sa lettre de Poudlard, Jade se contente pour le moment de la magie du cinéma. Fan absolue de Jurassic Park, Robin Williams et Sono Sion, elle espère pouvoir un jour apporter sa pierre à l'édifice du septième art en tant que scénariste. Les rumeurs prétendent qu'elle voue un culte non assumé aux found-footages, mais chut... Ses spécialités sont le cinéma japonais et asiatique en général.

Laisser un commentaire