Dans ce qu’il convient bien d’appeler la section biopic du studio A24, Primetime (2026) a des allures de sale gosse, avec son personnage principal aux motivations ambiguës sur un sujet aussi tendu que la pédocriminalité. Porté par un réalisateur inspiré pour son premier long de fiction et un comédien-star investi, le long-métrage de Lance Oppenheim est probablement un des meilleurs films biographiques de l’année, de par son intransigeance et l’expérience, dérangeante derrière les rictus, qu’il propose au spectateur.

© A24 / Metropolitan Filmexport
« Why don’t you take a seat over there? »

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La téléréalité n’est plus perçue de nos jours comme elle le fut à sa création, du moins sa naissance en France en 2001 (avec d’abord Aventures sur le net et non pas Loft Story lancé sept mois plus tard, tous deux sur M6). La première saison de Culte (Matthieu Rumani & Nicolas Slomka, depuis 2024) a bien surfé sur la nostalgie propre à notre époque et les rebondissements qui ont permis le succès-phénomène – en d’autres termes, la roublardise de ses personnages (producteurs de Loft Story, diffuseurs, financiers, etc.). La série ne se permettait étonnement pas tant de discours sur l’aujourd’hui, ni même sur le côté précurseur. On peut augurer que ses deux créateurs eurent la conviction que ce thriller médiatico-industriel amusé qu’est la série se suffit ; ou bien aussi celle que le pionnier a été tant dépassé qu’il est désormais obsolète d’y voir même un pionnier… D’autant que plusieurs penseurs, journalistes, artistes avaient vu juste dès 2001, pressentant que notre société du spectacle basculait dans autre chose. La téléréalité n’est plus la même passés les réseaux sociaux : preuve en est, les seules émissions de téléréalité qu’il reste sont assez dramaturgisées (Koh-Lanta, La villa des cœurs brisés, etc.). Alors pour parler de téléréalité de nos jours, il faut bien pousser le curseur si l’on veut encore avoir quelque chose à en dire. La France est heureusement, à ce titre, un terrain plus vierge qu’on ne le croit car d’une par,t elle est arrivée tard à ce type de programmes, et elle y est allée moins fort tout de même. J’ai souvenir, si je peux me permettre une petite anecdote personnelle, d’une soirée passée, dans le Tennessee, à m’hypnotiser d’une émission inédite en France mais diffusée en boucle sur l’une des 789 546 chaînes disponibles sur la télévision de ma maisonnée de location, show dénommé Cheaters (2000-2024). Cette émission, sous couvert d’un discours moralisateur de son présentateur-vedette, enquêtait avant de prendre en flagrant délit un ou une infidèle avec un dispositif de caméra cachée puis d’arrivée de toute une équipe de tournage. La reality TV américaine se présentait alors à mes yeux d’Européen comme une totale absence de respect de la vie privée en vertu de cette fameuse moralité et aux confins probables de la légalité.
Donc c’est peut-être un peu plus affranchi que d’autres sur ce qui existait à la même époque que j’ai découvert le pitch, et du même coup l’existence de l’émission du début des années 2000 dont parle Primetime, en salle – peu de salles, même à Paris – depuis le 23 septembre 2026. Qu’un show comme To Catch a Predator existe s’entend bien aujourd’hui. Son concept, c’est qu’une ou un comédien se fait passer pour une ou un adolescent(e), piège en ligne des aspirants pédocriminels, les invite « chez eux » (une maison louée par la production) et, une fois sur place, Chris Hansen, le présentateur vedette, intervient sur le mode de la caméra cachée dévoilée. D’abord un premier échange, en face-à-face, avant qu’un groupe de caméramen, puis, à l’extérieur, la police, viennent saisir le « coupable » – de l’intention de – à la sortie du décor de son humiliation. Comme dans Cheaters où la sympathie du spectateur va à peu près normalement au cocu dont l’honneur est lavé dans le show, To Catch a Predator appuie là où ça fait du bien, piégeant des personnes unanimement perçues comme haïssables. C’est de la téléréalité axiologique, et dès lors que les réseaux sociaux tendent à l’être aussi, il est probable que la démarche de l’émission choque moins pour nous autres contemporains.

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Intelligemment, Lance Oppenheim semble en avoir conscience. Connu pour des documentaires à la plastique affirmée et au discours ironique, il se doute du caractère aujourd’hui plus consensuel qu’il n’y paraît de son sujet. Il tisse donc surtout avec Robert Pattinson tout entier immergé dans la peau d’un Hansen aux dents longues, égoïste, et parfois à la limite de la psychose – mais également avec les personnages secondaires de sa productrice Andie et du nouveau comédien en charge d’interpréter les adolescents masculins, Dan – un discours ambigu sur les motivations des protagonistes. Ambigu étant presque un pléonasme, tant il n’est fait nul mystère que, hormis pour séduire un interlocuteur à l’occasion, c’est bien le succès d’audience qui paraît guider avant tout la démarche. C’est cet axe qui rend Primetime plus cynique que prévu, de fait peut-être plus « dérangeant » et contemporain, notamment dans sa sombre conclusion. La mise en scène, structurée par un format carré, un sens du cadrage très particulier, et une lumière diffuse aux teintes de jaune, de bleu, flirtant avec une sorte d’onirisme acéré, souligne le malaise quoi que l’on puisse se désoler un peu du risque que les productions A24 deviennent, paradoxalement, similaires dans leur volonté d’avoir un visuel « original ». Ce biopic demeure néanmoins une des meilleurs réussites de son genre cette année, gage que le fameux studio, après l’à-fleur-de-peau The Smashing Machine (Benny Safdie, 2025), qui était le meilleur biopic de l’an dernier – n’en déplaise à son rébarbatif frère filmique Marty Supreme (Josh Safdie, 2026) – se taille une réputation de spécialiste.



