Les deux premières saisons de la série postapocalyptique Silo (Graham Yost, depuis 2023) adaptaient quasi exclusivement le roman éponyme de Hugh Howey, avant que le dernier épisode de la saison 2 n’annonce une extension à sa préquelle et à sa suite. Cette troisième fournée poursuit donc la quête de Juliette Nichols tout en révélant les origines des silos.

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La Vérité avant-dernière

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Les séries de science-fiction adaptées de romans à succès ont le vent en poupe ces dernières années. Entre Dune : Prophecy (Jon Spaihts & Diane Ademu-Johnet, depuis 2024), Foundation (David S. Goyer &Josh Friedman, depuis 2021) et Le Problème à trois corps (David Benioff, D. B. Weiss & Alexander Woo, depuis 2024), il y a un véritable engouement pour la SF ambitieuse ; et tous les grands studios américains s’y mettent : HBO, Netflix, Amazon et Apple TV+, qui produit Silo. D’abord éditée par épisodes à partir de 2011, en digital et à compte d’auteur, la dystopie de Hugh Howey rencontre rapidement le succès qui permet à son auteur de signer chez Simon & Schuster pour une sortie papier deux ans plus tard. Les droits d’adaptation sont ensuite acquis par Ridley Scott et Steven Zaillian en partenariat avec la 20th Century Fox pour la réalisation d’un long-métrage. Malgré le développement de nombreux scénarios, le film ne voit pas le jour et les droits sont rachetés par AMC qui s’associe avec Apple. La série est alors officiellement mise en chantier, et la première saison sort en mai 2023. Celle-ci adapte une partie des épisodes du roman d’origine qui raconte la vie de dix mille personnes dans un gigantesque cylindre enterré de 144 étages. Une caméra de surface leur permet, sur de grands écrans placés dans les espaces publics, de voir les alentours immédiats : un désert toxique et sans vie où l’on distingue quelques cadavres. Le maire et le shérif sont les garants du Pacte, un ensemble de règles strictes qui régissent la vie dans le Silo. Ceux qui commettent des actes allant à l’encontre de ces lois sont, dans le meilleur des cas, condamnés aux mines ; au pire, à devoir quitter le refuge, en combinaison, pour nettoyer la caméra. Il s’agit toujours d’un aller simple, car personne n’en est jamais revenu : au bout de quelques minutes, le condamné s’effondre et meurt.

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Mais certains habitants croient à une manipulation de la réalité du monde extérieur et s’interrogent sur l’origine et la finalité du Silo. Bien qu’il n’existe plus d’archives sur une rébellion survenue plus d’un siècle auparavant, il subsiste de rares objets des temps anciens qui donnent lieu à un trafic. Le shérif enquête sur la mort d’un trafiquant et rencontre Juliette Nichols (Rebecca Ferguson), une mécanicienne à fort caractère qui prétend que son amant a été assassiné. À la surprise générale, le chef de la police exprime lui-même le souhait de sortir, marchant ainsi sur les pas de son épouse qui aurait découvert trois ans plus tôt les mensonges qu’abrite ce monde en vase clos. Dans une lettre, il nomme Juliette pour le remplacer. Ses découvertes conduisent la jeune femme à mettre en danger les vrais maîtres du Silo, qui opèrent en secret sous couvert du DIT (Département Informatique et Technique) dirigé par Bernard Holland (Tim Robbins). Condamnée elle aussi à sortir, elle parvient, grâce à une combinaison non sabotée, à découvrir qu’il y d’autres abris similaires et atteint le silo voisin, le numéro 17, où elle rencontre ses rares survivants, dont Solo (Steve Zahn), un homme passablement perturbé. L’habitat a échappé de justesse à une extermination totale, un « dernier recours » dont Solo lui révèle l’existence ainsi que le moyen de l’empêcher. Elle parvient ensuite à revenir à son propre silo, le numéro 18, en pleine rébellion, au moment où Holland se voit contraint lui aussi de quitter le refuge. Ils se croisent dans le sas, un incinérateur, qui se met soudainement en marche… L’ouverture de la saison 3 voit Juliette Nichols, seule rescapée de l’incendie, occuper le poste de maire. Accueillie en héroïne, elle a ramené un semblant de paix, bien qu’elle ne se souvienne plus de rien concernant son périple à l’extérieur. En réalité Robert Sims (le rappeur Common), l’ancien adjoint de Holland, et son épouse Camille (Alexandria Riley), choisie par l’IA qui dirige le Silo depuis une chambre forte pour remplacer l’ancien directeur du DIT, ont veillé à ce que les souvenirs de Juliette soient effacés et ont construit de toutes pièces un récit crédible pour la population. En parallèle, on découvre les origines de ces constructions enterrées, à une époque qu’on peut situer dans un futur très proche de la nôtre, en suivant la journaliste Helen Drew et le député Daniel Keene, dont la sœur, pilote dans l’armée américaine, est revenue amnésique d’une mission secrète en Iran qui a mal tourné. Per Stensen, un multimilliardaire, qui a fait fortune grâce aux nanotechnologies, met sa richesse au service de ce projet a priori insensé, avec la complicité du gouvernement américain. Par l’ampleur de ses lubies, il fait penser à un Elon Musk qu’on aurait croisé avec un Steve Jobs ; on pense d’ailleurs immédiatement au personnage similaire, un peu mégalomane, de Don’t Look Up : Déni cosmique (Adam McKay, 2021), se sentant investi d’une mission quasi-divine. Aux questions de Helen – « Vous pourriez loger tous les SDF ? Guérir la maladie d’Alzheimer ? Et le cancer ? Et éradiquer la pauvreté dans le monde entier ? » –, Stensen répond, en bon nabab déconnecté et plein de certitudes : « Ce sont des objectifs très louables, mais ce ne sont pas les miens ».

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Silo fait partie de ces réussites incontestables qui parviennent à conjuguer thématiques complexes, ambiances singulières et représentation visuelle crédible, sans tomber dans les clichés, en respectant le rythme et la trame du matériel original, et surtout, en rassemblant suffisamment de spectateurs sous un concept qui n’est pas immédiatement séduisant. On ne regarde pas cette série comme un space opera où le dépaysement et la débauche d’effets visuels font partie du cahier des charges. On parle ici d’un huis clos où tout se joue dans une communauté fermée, à l’image des romans I.G.H. de J. G. Ballard (adapté en 2015 sous le titre High-Rise par Ben Wheatley) ou Les monades urbaines de Robert Silverberg : des sociétés très rationalisées révélant leurs fragilités dès que le moindre grain de sable s’insère dans leurs rouages. Hugh Howey s’est probablement inspiré de ces auteurs pour créer ce peuple qui ne connaît ni ses origines ni le but ultime de son existence. Graphiquement, d’abord, Silo retranscrit parfaitement le climat oppressant qui règne dans le tube géant. Seuls les vestiges du monde d’avant (un livre d’animaux, un jouet PEZ, etc.) possèdent quelques couleurs vives, tandis que tout le reste évolue dans des tons sombres ou fades, à l’image de la vie monotone et sous éclairage artificiel se déroulant sous terre. Thématiquement, ensuite, le Silo fait douloureusement écho à nos sociétés actuelles – ou une anticipation de leur avenir proche –, fragiles et hautement surveillées, où le véritable pouvoir n’est pas toujours aux mains de ceux qui le représentent aux yeux la population. En effet, dans cette technocratie autoritaire, le gouvernement officiel du Silo est fantoche : les ficelles sont tirées par un service de renseignements dissimulé derrière le DIT, une sorte de Big Brother qui opère depuis les caméras de surveillance placées jusque dans les logements et qui place des agents infiltrés chargés de guetter le moindre signe de déstabilisation, la moindre infraction au Pacte. Les naissances sont contrôlées, tout comme l’information et les interactions possibles entre les habitants ; la société est organisée verticalement, et tout est fait pour éviter des soulèvements : il n’y a pas d’ascenseur pour la population, tout se fait à pied par un grand escalier en colimaçon enroulé autour d’un axe central. Chacun vit et travaille sur quelques étages et organise sa vie, ses amitiés, ses amours dans ce volume. Car si elle est apparemment égalitaire, la communauté du Silo n’en est pas moins fortement segmentée, et n’offre aucune amélioration par rapport aux structure sociales d’avant le cataclysme. Ainsi, les masses laborieuses, celles qui font « tourner la machine », vivent au fond, tandis que les élites, le système judiciaire et la police occupent les parties supérieures. Tout fonctionne selon un équilibre savamment orchestré et contrôlé par des mains invisibles, car les mécaniciens, par exemple, qui entretiennent les sources d’énergie, ont en théorie le pouvoir de défier l’autorité ; mais leur sujétion au Pacte, qui relève presque du conditionnement religieux, et le contrôle de la mémoire collective constituent des freins puissants à toute tentative de contestation.

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Le thème de la mémoire est d’ailleurs central dans la troisième saison et décliné sous différents aspects. Truquer la mémoire ou réarranger des souvenirs peut-il constituer une thérapie ? Les effacer purement et simplement pour le bien supposé de quelqu’un ou d’une communauté entière est-il justifiable au nom d’un « intérêt supérieur » ? Cette notion est interrogée et mise à mal par l’intermédiaire de deux personnages : Camille Sims, qui suit les instructions de l’ordinateur du Silo 18 – comme le faisait Bernard Holland avant lui –, et le Dr Victor Crnkovich (Matt Craven), inventeur, suite à un drame personnel, du procédé d’effacement sélectif de la mémoire et rescapé de l’époque actuelle, qui surveille depuis le Silo 1 l’évolution des autres abris. D’abord exécutrice sans scrupules des directives visant Juliette Nichols, qu’elle déteste, Camille voit ses certitudes s’effriter ensuite et se retrouve face à un dilemme lorsque le sort du Silo entier est en jeu. De même, Crnkovich, après le massacre des rebelles du Silo 18, voit ses convictions déjà fragiles s’effriter et, incapable de continuer à assumer cette charge, décide de mettre fin à ses jours. Plus largement, l’analogie avec le cerveau humain et ses fonctions peut s’étendre à tout le Silo. Ce dernier est ainsi organisé, comme l’encéphale, en zones compartimentées qui ont des fonctions spécifiques. C’est également une entité qui autorégule ses souvenirs pour se protéger, qui interdit certaines questions d’être posées, à l’instar des mécanismes de censure du cerveau, tel le refoulement destiné à préserver l’équilibre psychique. Les objets interdits et les reliques qui circulent sous le manteau sont comparables aux souvenirs anciens qui ressurgissent et remettent en question le récit officiel que le cerveau se raconte à lui-même. En outre, l’écran qui montre l’extérieur peut représenter les sens, et les limites de ceux-ci : La réalité est-elle bien celle que nous percevons ? On entre là de plain-pied dans le domaine de Philip K. Dick, l’un des auteurs de science-fiction les plus adaptés à l’écran, une influence revendiquée de Howey. K. Dick est notamment l’auteur de La Vérité avant-dernière : suite à une guerre atomique, les humains vivent sous terre depuis des générations et n’ont pas le droit de remonter à la surface. La vérité sur la réalité du monde extérieur leur est dissimulée…
Attention, spoiler alerte ! Les deux derniers épisodes mettent à rude épreuve le spectateur, puisque ne sont expliquées ni l’explosion nucléaire qui précipite l’utilisation des abris ni la raison pour laquelle Keene est devenu Troy le Spécialiste, réveillé de son caisson cryogénique du Silo 1 à chaque fois qu’il s’agit de mater une rébellion dans l’un des habitats souterrains. D’autres questions restent également en suspens : Pourquoi les habitants du Silo 18 ne sont-ils pas morts empoisonnés lorsqu’ils sont sortis en masse après leur soulèvement ? Qu’est devenue Helen ? Est-ce la mère de Solo qui s’est sacrifiée pour protéger ce même Silo 18 ? La quatrième saison, déjà en boîte, sera la dernière, mais il faudra patienter jusqu’en juillet 2027 pour connaître le destin de cette humanité enterrée. D’ici là, on ne saurait trop conseiller la lecture des romans originaux de Howey, ou alors, pour ne pas se gâcher le plaisir, celle de son autre série postapocalyptique, la dilogie Outresable et Outredune.



